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12 mars 2017 7 12 /03 /mars /2017 07:59

SIGLES
QMO 1-2 La question du mouvement ouvrier 1-2
QD 1 et 2 Quelle démocratie 1 et 2
SB La société bureaucratique
GTG Guerre et théories de la guerre
FF Fait et à faire
IIS L'institution imaginaire de la société
MI La montée de l'insignifiance
MM Le monde morcelé
SD Une société à la dérive

Chapitre I 
Un Grec moderne

Rien n’est plus faux que l’opinion, séduisante à première vue, qui fait de Castoriadis un nostalgique de la polis athénienne, et de cette fameuse liberté des Anciens que la pensée libérale, à la suite de Benjamin Constant, oppose volontiers à la liberté des Modernes. Il y a là, pour certains, un prétexte commode pour éluder toute discussion sur l’une des idées qu’il défend avec force, celle d’une démocratie directe, qui n’abandonne pas sa souveraineté à des élus échappant à tout contrôle. Idée toujours traitée comme un anachronisme, auquel les gens sérieux ne concèdent qu’une indulgence amusée, s’agissant d’un penseur dont Alain Renaut a pu dire, lors d’un colloque sur Mai 68, que son « enthousiasme pour Mai ne peut guère être séparé de sa fascination pour le modèle de la démocratie grecque » [Pouvoirs 1986, p. 88]. Ce qui revient à dire que ce Grec enthousiaste ne veut pas s’adapter aux réalités du monde contemporain, où la démocratie est représentative.
Remarquons tout d'abord que, dans un texte où il récuse la notion de miracle grec et les discussions, superficielles à ses yeux, qu'elle a pu susciter et qu'elle suscite encore, Castoriadis affirme que « toute l'histoire humaine est un miracle, et toute institution particulière d'une société particulière, toute société concrète qui s'institue accomplit un miracle. Car ni l'une ni l'autre ne sont réductibles à des explications : l'histoire humaine comme les différentes institutions de la société sont des créations authentiques » [Vernant 2000, p. 171]. Qu'il s'interroge aussi sur Ce qui fait la Grèce, et qui fait de la Grèce, nullement un modèle, mais un exemple qui nous aide à penser, à créer, notre propre avenir, n'implique aucune fixation sur la Grèce classique. A tous ceux qui lui prêtent un hellénocentrisme comparable à celui que personnifie Leo Strauss, Castoriadis répond : « Ceux qui croient que je m'inspire exclusivement ou essentiellement de l'histoire ancienne ne m'ont tout simplement pas lu. Ma réflexion n'a pas commencé avec la démocratie athénienne (...) mais avec le mouvement ouvrier contemporain » [FF, p. 73].
Si cette réflexion a commencé en Grèce, il s'agit de la Grèce des années 30 et 40, celle qui a connu tour à tour la dictature de Metaxas, l'invasion italienne, l'occupation allemande, et la résistance populaire, menée sous le contrôle du parti communiste. Castoriadis lui-même, né en 1922, est âgé de quinze ans quand il adhère aux jeunesses communistes, puis il découvre « le caractère réactionnaire du parti communiste, de sa politique, de ses méthodes, de son régime interne », ce qui va, dans un premier temps, le conduire « au trotskisme et à sa fraction la plus gauchiste qui menait une critique intransigeante aussi bien du stalinisme que des trotskistes droitiers » [QD1, p. 331]. Pendant la même époque, il poursuit à Athènes des études de droit, d'économie politique et de philosophie, et publie, en 1944, ses premiers travaux universitaires [réédités en 1988 sous le titre de Premiers essais (Protès dokimès)]. Ces publications nous apprennent que ce jeune marxiste s'était pris de passion pour l'œuvre de Weber : elles « comprenaient entre autres la traduction longuement commentée des 'Fondements méthodiques' de Economie et société et une 'Introduction à la théorie des sciences sociales' fortement influencée par Weber » [MM, p. 39].

[Encadré 2] Trotskisme et stalinisme

Stalinisme et trotskisme n'évoquent désormais qu'un souvenir lointain de la rivalité qui opposait, entre 1920 et 1940, les deux dirigeants russes qui se sont disputé la succession de Lénine : pour la plupart des historiens, le stalinisme n'est qu'une phase de l'évolution du régime soviétique, celle qui va de la mort de Lénine à celle de Staline, alors que le trotskisme persiste sous la forme d'une opposition marginale, qui dénonce les trahisons des bureaucraties réformistes. Dans la langue de bois du mouvement communiste, un réformiste n'est pas un militant ouvrier qui cherche à réaliser des réformes, c'est, comme Léon Blum, un social-démocrate légaliste, qui accepte d'exercer le pouvoir dans le cadre des institutions bourgeoises, et de se comporter comme un gérant loyal d'une société toujours capitaliste. Trotsky et les trotskistes ont longtemps qualifié les staliniens de centristes, ce qui, dans leur langage, voulait dire qu'ils occupaient une position intermédiaire, et par là même instable, entre le prolétariat révolutionnaire et les sociaux-traîtres acquis à la collaboration de classe. Mais en 1938, dans le Programme de transition où il justifie la fondation d'une Quatrième Internationale par la faillite du Komintern, autrement dit la Troisième Internationale, Trotsky déclare que celle-ci est « définitivement passée du côté de l'ordre bourgeois », puisqu'elle s'est alliée, sous prétexte de lutter contre le fascisme, à des partis bourgeois, avec lesquels elle s'apprête à gouverner. Trotsky, assassiné en 1940, n'a pas pu commenter la dissolution du Komintern par Staline, en 1943, ni la formation de gouvernements d'unité nationale, auxquels les communistes français ont pris part de 1944 à 1947. Mais les trotskistes y ont vu la confirmation éclatante des prophéties de leur leader, et n'ont pas voulu voir que, dans l'Europe orientale, des gouvernements de démocratie populaire - c'est-à-dire, en théorie, des gouvernements de coalition qui accordaient une place à des partis bourgeois - servaient de camouflage à l'installation de régimes aussi totalitaires que celui du Grand Frère russe. Quant au parti communiste, il importe assez peu de savoir s'il faut encore l’appeler stalinien : aucun des successeurs de Maurice Thorez n'a prétendu au titre de « meilleur stalinien de France », mais leur aggiornamento a ceci de troublant qu'ils ont pu, par exemple, renoncer à la dictature du prolétariat comme si c'étaient eux qui renonçaient à exercer la dictature, comme si prolétariat n'était qu'un nom de code pour dire le Parti : « Mais évidemment le PCF n'a jamais été partisan de la dictature du prolétariat : il a toujours été partisan de la dictature du PCF. Proclamer que l'on abandonne ce que l'on n'a jamais, en vérité, poursuivi, ce n'est que perpétuer la mystification. » [QD, t 1, pp. 647]. 
Il ne s’ensuit pas que communisme et fascisme puissent être identifiés sous l’étiquette floue du totalitarisme : « A peu de choses près, le nazisme dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit. Le communisme est condamné à dire une chose et à faire le contraire : il parle de démocratie et instaure la tyrannie, il proclame l'égalité et réalise l'inégalité, il invoque la science et la vérité et pratique le mensonge et l'absurdité. C'est pourquoi il perd très vite son emprise sur les populations qu'il domine. Mais c'est pourquoi aussi les adhérents au communisme, en tout cas avant son arrivée au pouvoir, sont mus par des motivations très différentes de celles des nazis. » [SD, p. 714]

Le moment décisif, qui va motiver sa rupture avec les conceptions trotskistes, est l'insurrection de décembre 1944 : elle démontre, à ses yeux, que les partis communistes ne sont pas devenus réformistes, et ne sont pas passés - comme l'a cru Trotsky - « du côté de l'ordre bourgeois », mais que la révolution qu'ils poursuivent n'est rien d'autre que leur propre dictature, substituée au pouvoir de la classe ouvrière.
Dans la Grèce de 1944, la situation intérieure était aussi favorable à l'établissement du pouvoir communiste que celle dont Tito, et les communistes yougoslaves, allaient tirer parti, malgré les concessions de Staline à Churchill. Dans un pays ruiné, où il ne subsistait rien des cadres d’avant-guerre, « la population, poussée par des conditions de vie épouvantables et par la cruelle oppression qu'exerçait l'armée allemande, allait vers le PC, qui connaissait un développement foudroyant (...) et installait son pouvoir total sur les régions les moins accessibles du pays et, après le départ des Allemands, sur la totalité du territoire à l'exception, et encore, de la place de la Constitution à Athènes » [QD, t 1, p. 331].
Bien que les communistes grecs aient d'abord accepté le retour à Athènes du gouvernement Papandréou (jusqu'alors réfugié au Caire sous la protection des Anglais), et qu'ils soient même entrés dans ce gouvernement, l'insurrection de décembre montrait que leur tactique n'était pas différente de celle que suivaient les communistes yougoslaves, peu soucieux des accords que Staline signait avec Churchill et Roosevelt : « Les masses se comportaient par ailleurs en infanterie passive du PC ; seul un délirant aurait pu croire qu'une fois le PC installé au pouvoir, ces masses, militairement encadrées, menées au doigt et à l'œil, sans aucun organe autonome ni velléité d'en former aucun, auraient 'débordé' le PC ; l'auraient-elles, par impossible, essayé, elles auraient été massacrées impitoyablement, les cadavres étant affublés des qualificatifs appropriés » [QD, t 1, p. 333]

[Encadré 3] Agis Stinas

Dès 1973, Castoriadis salue « la figure héroïque de quelqu'un que je ne peux pas encore nommer, et qui m'a rendu visible, dans des circonstances où la mort était de tous les jours et de tous les coins de rue (...) ce qu'est un militant révolutionnaire, et un politique dont la pensée ne reconnaît aucun tabou » [QD, t 1, p. 380]. Les éditions suivantes, parues après la chute des colonels grecs, mentionnent le nom de Stinas, mieux connu, désormais, grâce à l'édition française de ses Mémoires [Stinas 1990] préfacée par Michel Pablo, qui maintient la position de principe des trotskistes orthodoxes, ceux que Castoriadis qualifie de droitiers. Selon Pablo, « le mot d'ordre transitoire adéquat » devait être « Tout le pouvoir à l'EAM et à l'ELAS » - c'est-à-dire aux organisations de résistance contrôlées par le PC grec - et les trotskistes grecs « devaient axer leur ligne sur cette possibilité réelle, même s'il leur était difficile, sinon impossible par endroits, de participer individuellement à ces mouvements. Car il est vrai qu'une fois reconnus par les prétoriens de la direction stalinienne, ils risquaient leur vie ». Qu’il fût, pour les trotskistes, difficile, ou même impossible, de prendre part au mouvement, nous semble invalider la possibilité réelle invoquée par Pablo... 
Agis Stinas est le nom de guerre de Spiros Priphtis, mais la plupart du temps, quand il parle de lui, Castoriadis l’appelle Spiros Stinas. Ce pseudonyme, « Agis », vient tout droit de Plutarque : Agis et Cléomène, deux rois réformateurs, dans les Vies parallèles, sont égalés aux Gracques, et succombent comme eux.

Mais Churchill et Staline s'étaient bien mis d'accord sur un partage des zones d'influence, où chacun d'eux pourrait agir comme il l'entendrait, sans que l'autre s'en mêle : sur place, évidemment, les choses étaient moins claires, les communistes grecs pouvaient tenter d'agir comme les yougoslaves, sachant que le Grand Frère resterait spectateur, mais les approuverait en cas de réussite.
« L'insurrection de décembre 1944 a été battue - mais par l'armée anglaise », conclut Castoriadis : « Cette défaite était donc, si je peux dire, sociologiquement contingente : elle ne résultait ni du caractère intrinsèque du PC (qui n'aurait pas 'voulu' ou 'pu' s'emparer du pouvoir) ni du rapport des forces dans le pays (la bourgeoisie n'avait aucune force à lui opposer), mais de sa position géographique et du contexte international (accords de Téhéran, puis de Yalta). Si la Grèce était située mille kilomètres plus au nord - ou la France mille kilomètres plus à l'est - le PC se serait emparé du pouvoir à l'issue de la guerre, et ce pouvoir aurait été garanti par la Russie » [QD, t 1, p. 333]. 
Conclusion supplémentaire, impensable pour des trotskistes, les régimes qui s'établissent alors, dans la zone d'influence concédée à Staline, vont être identiques au régime russe, ce qui invalide la définition de Trotsky, pour qui l'URSS stalinienne était un Etat ouvrier dégénéré. Formule indéfendable, s'agissant de pays où le même régime n'est nullement issu d'une révolution ouvrière, mais de l'occupation militaire russe.
Les Mémoires d'Agis Stinas nous apprennent que Castoriadis, au début de 1945, soutenait au contraire « que l'action politique du groupe était incompatible avec la théorie de l'Etat ouvrier dégénéré, et qu'il fallait qu'il la rejette ». Position qui, au début, reste minoritaire : « Mais l'ensemble du groupe ne se rangea à cette thèse qu'en septembre 1947 » [Stinas 1990, p. 289]. Castoriadis lui-même a souvent rappelé l’importance de cet épisode, qui lui a fait concevoir une idée-mère de sa pensée politique, l'autonomie des masses : dans la Grèce de 1944, « le parti communiste, le parti stalinien, essaie de s'emparer du pouvoir. Les masses sont avec lui. Les masses sont avec lui, donc : ce n'est pas un putsch, c'est une révolution. Mais ce n'est pas une révolution. Ces masses sont menées par le parti stalinien au doigt et à l'œil : il n'y a pas création d'organismes autonomes des masses - d'organismes qui ne reçoivent pas leurs directives de l'extérieur, qui ne sont pas soumises à la domination et au contrôle d'une instance à part, séparée, parti ou Etat » [DH, p. 413, voir aussi MI, pp. 82-83, et SD, pp. 27-28]. L'analyse est conforme aux enseignements de Trotsky, pour qui la révolution russe est l'œuvre des Conseils ouvriers, ou Soviets, qui surgissent en 1905, et renaissent en 1917, indépendamment des partis, bolchevik, menchevik ou socialiste-révolutionnaire, lesquels ne dirigent la révolution que dans la mesure où ils deviennent, à tel ou tel moment, hégémoniques dans les Soviets. Il ne reste plus rien de la révolution, quand les Soviets ne sont plus qu'une façade, et qu'un parti unique confisque le pouvoir. Mais dès qu'on se demande, en style racinien, comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé, il faut remettre en cause le rôle de Trotsky, et les incohérences des conceptions trotskistes, ce que va faire, en 1948, un texte lumineux de Claude Lefort, qui exprime la position commune aux fondateurs du groupe Socialisme ou Barbarie [Lefort 1978, pp. 33-58]. 
Castoriadis, alors, s'est établi en France, où il arrive en décembre 1945, grâce à une bourse accordée par l'Ecole française d'Athènes, afin de préparer une thèse de doctorat, « dont le thème était que tout ordre philosophique rationnel aboutit, de son propre point de vue, à des apories et à des impasses ». Il va donc fréquenter quelque temps la Sorbonne, mais il s'en lasse vite : « dès 1942, la politique s'était avérée trop absorbante et j'ai toujours voulu mener l'activité et la réflexion politiques sans y mêler directement la philosophie au sens propre du terme. C'est comme idées politiques, non pas philosophiques, qu'apparaissent dans mes écrits l'autonomie (1947, 1949), la créativité des masses, ce que j'aurais appelé aujourd'hui l'irruption de l'imaginaire instituant dans et par l'activité d'un collectif anonyme » [FF, p. 21]. 
L'abandon de ses études le conduira bientôt à travailler comme économiste à l'OECE [plus tard OCDE]. Entre-temps, il rejoint les trotskistes français du PCI [Parti Communiste Internationaliste], et prend part aux débats préparatoires du deuxième Congrès Mondial de l'Internationale trotskiste. La question de la nature de l'URSS est alors relancée par le vaste bouleversement géopolitique qui a fait de la Russie soviétique, perçue auparavant comme une citadelle assiégée, la première puissance militaire en Europe, dont le régime est sorti renforcé d'une guerre mondiale, contrairement aux prévisions de Trotsky, elles-mêmes fondées sur sa conception du régime bureaucratique. La bureaucratie, selon lui, ne tirait son pouvoir que de l'antagonisme persistant entre la classe ouvrière et les forces bourgeoises et petites-bourgeoises qui tendaient à la restauration du capitalisme : elle pourrait jouer un rôle bonapartiste d'intermédiaire entre les classes opposées, aussi longtemps que l'issue du conflit resterait incertaine. Mais, dans les conditions de la guerre mondiale, le régime russe ne pourrait se maintenir que par l'entrée en lice de la classe ouvrière, qui ne pourrait chasser l'envahisseur nazi qu'en se débarrassant des bureaucrates staliniens. 
« Si cette guerre provoque - disait Trotsky en 1939 -, comme nous le croyons fermement, la révolution prolétarienne, elle entraînera inévitablement le renversement de la bureaucratie en URSS. et la résurrection de la démocratie soviétique, sur des bases économiques et culturelles infiniment plus hautes qu'en 1918. Dans ce cas la question de savoir si la bureaucratie stalinienne est une 'classe' ou une excroissance sur l'Etat ouvrier se résoudra d'elle-même ». 
Dans le cas contraire, ajoutait-il, « L'incapacité du prolétariat à prendre en mains la direction de la société pourrait effectivement dans ces conditions mener à l'émergence d'une nouvelle classe exploiteuse issue de la bureaucratie bonapartiste et fasciste. Ce serait, selon toute vraisemblance, un régime de décadence, qui signifierait le crépuscule de la civilisation (...) Nous serions alors contraints d'admettre que la rechute bureaucratique n'a pas été due à l'arriération du pays et à l'encerclement capitaliste mais à l'incapacité organique du prolétariat à devenir une classe dirigeante. Il faudrait alors établir rétrospectivement que dans ses traits fondamentaux l'URSS actuelle est le précurseur d'un nouveau régime d'exploitation à l'échelle internationale » [Trotsky 1972, pp. 109-110].
Ce qui n'est, chez Trotsky, qu'une hypothèse improbable devient, après la guerre, la thèse qui s'impose aux yeux de Castoriadis, et qu'il défend dès août 46, lors des premières discussions où il va rencontrer Claude Lefort et d'autres militants critiques, avec qui il va constituer la tendance Socialisme ou Barbarie, dont le tout premier texte annonce la couleur : « Sur le régime et contre la défense de l'URSS » [2015, p. 589-598]. 
Bien que, dès ce moment, la rupture soit consommée avec l'idéologie du trotskisme, les militants de S ou B ne quitteront la Quatrième Internationale qu'en 1948, et continueront d'être qualifiés de trotskistes, par un facile contresens, notamment sous la plume de Sartre et de ses proches : en 1955, dans sa réplique aux Aventures de la dialectique, « Merleau-Ponty et le pseudo-sartrisme », Simone de Beauvoir identifie « Lefort » et « les trotskistes » [Beauvoir 1955, pp. 219-227]. Nous le verrons plus tard, même Raymond Aron qualifiait de trotskiste la conception qui faisait du régime russe une nouvelle forme d'exploitation capitaliste.

[Encadré 4] L’idée de barbarie

Socialisme ou barbarie, la formule renvoie au début du Manifeste communiste, où Marx dit que la guerre des classes « finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte », alternative que semble bien illustrer la chute de l’empire romain, submergé sous l’invasion de peuples barbares.
Barbare, dans ce cas, n’a pas le même sens que dans le premier texte où apparaît ce mot, et où il s’applique aux peuples qui ne parlent pas grec : l’Histoire d'Hérodote, où l'historien déclare avoir entrepris son enquête « afin que le temps n'abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l'oubli ». Thucydide rappelle que ce mot est absent des poèmes homériques, où il n'est pas plus question de Grecs que de Barbares, mais seulement de peuples que le poète nomme Phrygiens et Achéens. Hérodote, bien sûr, n'a pas inventé le mot barbaros, qu'il a dû prendre dans le langage parlé, mais ce mot n'apparaît qu'à l'époque où se constituent les deux blocs qui s'affrontent lors des guerres médiques, l'empire de Cyrus, et la coalition grecque. Le mot barbaros, dans ce contexte, bien loin de s’appliquer à des peuples arriérés, incultes ou sauvages, s’applique à tous les peuples qu’avait soumis l'empire perse, y compris les Egyptiens, dont Hérodote parle avec une admiration mêlée d'envie, qu'on pourra retrouver dans le Timée de Platon. Ces non-Grecs ne sont pas des non-civilisés, pas plus qu'ils ne le sont aux yeux de Thucydide, de Platon, ou même d'Aristote. Même si, chez Sophocle, le devin Tirésias évoque «une clameur confuse d'oiseaux, qui criaient avec une ardeur funeste, aussi inintelligibles que des barbares», et même si on rapproche - ainsi que le suggèrent, dans leur édition d'Héraclite, Jean Bollack et Heinz Wismann - le grec barbaros et le latin balbus, qui signifie bègue et se retrouve dans le verbe balbutier, le parler des Barbares n’est pas un gazouillis, ni le babil d’un nourrisson. Mais s’il fallait nous rassurer, l’histoire nous apprend que les Grecs et les Perses pouvaient parler entre eux, négocier et s’entendre, et que de nombreux Grecs, bannis de leurs cités, ont trouvé un asile à la cour du Grand Roi. 
Sur un tout autre plan, clairement politique, des auteurs aussi importants que tardifs, comme Euripide et Aristote, ont prétendu que les Barbares étaient, par leur nature, destinés à l’esclavage, et que les Grecs étaient en droit de les soumettre, eux qui étaient, par nature, de libres citoyens... Mais on sait qu’Alexandre s’est bien gardé de suivre les conseils d’Aristote, sachant qu’ils n’exprimaient qu’un mauvais jeu de mots, car le mot grec que nous traduisons par esclave peut désigner aussi les sujets d’un monarque, si haut placés soient-ils dans l’ordre hiérarchique : c’est ainsi, par exemple, que dans l’éloge funèbre qu’il consacre au jeune Cyrus, Xénophon peut dire à la fois qu’il était un doulos - mot qu’il est, dans ce cas, absurde et saugrenu de rendre par esclave - et «l’homme le plus royal et le plus digne de régner» parmi tous les Perses qui vécurent après Cyrus l’Ancien... [Anabase, livre I, chapitre 9 ; et dans ce même ouvrage, l’esclavage au sens strict est dénommé par d’autres mots, comme pais, ou andrapodon] Mais il faut attendre Plutarque, qui vit sous la tutelle de l'empire romain, pour que le mot barbaros exprime en langue grecque une pensée romaine. Quand la pax romana sera censée régir tous les peuples civilisés, parcere subjectis et debellare superbos (épargner ceux qui se soumettent et rejeter hors du limes ceux qui osent tenir tête à l’ordre impérial), alors le mot barbare prendra le sens péjoratif qui est resté le sien dans l’usage moderne, jusque dans la formule Socialisme ou barbarie... Mais en toute logique, si barbarie s’oppose à civilisation, ce mot ne peut plus désigner un peuple ou une race, il ne peut s’appliquer qu’à telle ou telle façon d’agir ou de penser - qui n’épargne aucun peuple, et peut s’emparer des esprits, dans des pays de très vieille et haute culture : Français et Allemands, Espagnols et Italiens sont bien placés pour le savoir. 


Socialisme ou Barbarie

Rétrospectivement, la revue publiée de 1949 à 1965 par le groupe Socialisme ou Barbarie semble occuper une place parmi les revues intellectuelles qui paraissent à cette époque : Critique, Esprit, les Temps Modernes, et se distingue surtout par sa lucidité précoce à l'égard du communisme stalinien, que les autres revues traitent avec bienveillance. Comme l'explique Philippe Gottraux, dont l'enquête prolonge une étude d'Anna Boschetti [Boschetti 1985], c'est là une illusion, que conforte après coup l'audience obtenue, à partir des années 70, par les principaux animateurs de S ou B, Lefort, Castoriadis, Lyotard et Mothé. Dans les années 50, S ou B n'est visible que dans le champ politique radical, le groupe et sa revue s'adressent aux militants révolutionnaires qui gravitent autour du trotskisme, du bordiguisme et des courants conseillistes inspirés par Pannekoek. Hors du microcosme gauchiste, ils ne se font entendre que grâce aux articles qu'écrit Lefort dans les Temps Modernes, comme L'affaire Kravchenko et La contradiction de Trotsky. Malgré la protection que lui accorde Merleau-Ponty, certains articles de Lefort ne paraissent d'ailleurs qu'avec un chapeau introductif, précisant que la revue n'est pas engagée par la position de l'auteur (Dans L'affaire Kravchenko, la rédaction des Temps Modernes n'admet pas que l'URSS joue le rôle de l'accusée). Puis, en 1953, Lefort critique Les communistes et la paix, série d'articles où Sartre, jusqu'alors très distant à l'égard du PC, s'installe dans le rôle d'un compagnon de route. 


«Un petit machin de rien du tout»

Dans sa biographie de Sartre, Annie Cohen-Solal fausse la perspective quand elle évoque « la place spécifique de Sartre, isolé, au milieu de tous les courants crypto- ou para-communistes des années d'après-guerre », « les dialogues de Sartre avec des groupes qui croisaient dans les mêmes eaux que les siennes », et ses « polémiques (...) avec des groupes comme Arguments, comme « Socialisme ou Barbarie » ; avec des individus comme Edgar Morin, Kostas Axelos, Cornelius Castoriadis ou Claude Lefort » [Cohen-Solal 1985, p. 579 dans la collection folio]. Sartre, en réalité, n'a jamais dialogué, ni même polémiqué avec les interlocuteurs qu'elle mentionne, et c'est tout naturel, compte tenu de l'hégémonie qu'il exerçait alors dans le champ intellectuel, où il n'avait pas de rivaux. Sa Réponse à Lefort, publiée à la suite du texte incriminé, est moins une réponse qu'un rectificatif, où le directeur des Temps Modernes remet à sa place - en même temps qu'il lui signifie son congé - un collaborateur dont il est mécontent. Ce rectificatif n'appelait aucune réponse, il devait clore le débat. Le texte par lequel lui répondra Lefort, De la réponse à la question, paraîtra un an plus tard, dans la rubrique « correspondance », et il restera sans réponse. La description du champ des revues, que présente Anna Boschetti, éclaire l'épisode, et nous aide à comprendre que si on parle, après coup, de dialogues et de polémiques entre Sartre et d'autres penseurs, c'est parce que, plus tard, dans une tout autre configuration du champ intellectuel, certains fidèles de Sartre, alors proches du gauchisme soixante-huitard, ont vu dans Socialisme ou Barbarie un interlocuteur acceptable, avec qui Sartre aurait dû débattre, au lieu de perdre son temps avec les intellectuels communistes, Hervé, Garaudy, ou Kanapa. Quand ils le disent à Sartre, celui-ci leur répond que, certes, « il aurait fallu un mouvement à la gauche du PC », mais que « nous [l'équipe des Temps Modernes] étions tentés de prendre l'idéologie du PC pour la pensée ouvrière, parce que, à l'époque, en 50-55, il n'y en avait pas d'autre (...), parce qu'il n'y avait rien à gauche du PC. A l'époque, la situation était bloquée. La classe ouvrière était en reflux, jusque vers 65, et le PC se durcissait et se bloquait » [Sartre 1974, pp. 37-41]. Quant au groupe Socialisme ou barbarie, «c'était une chapelle réunissant une centaine d'intellectuels et quelques ouvriers dont ils étaient très fiers : ils avaient 'leurs' ouvriers (...) Mais ce n'était qu'un petit machin de rien du tout!» [Sartre 1976, pp. 181-183].
Cette appréciation réaliste du poids respectif des partenaires nous rappelle que, pour Sartre, il ne s'agissait pas d'un dialogue entre intellectuels, mais d'une alliance tactique, «sur des points précis et limités», entre deux poids lourds : un poids lourd de la politique, le PCF, et un poids lourd du monde intellectuel, Sartre lui-même et sa revue - avec l'ambition de fonder « une gauche indépendante et en liaison avec le PC ». Mais s'agissant de réalisme, un petit machin de rien du tout n'avait pas tort de lui objecter que « pour qu'une 'gauche indépendante' se forme dans la réalité, il faut que des gens, et des ouvriers en premier lieu, y adhèrent. Pour qu'ils y adhèrent plutôt qu'au PC, il faut que des raisons les opposent à ce dernier. Et il faut qu'il s'agisse de raisons fondamentales, non de nuances ou de cheveux coupés en seize ». Dès lors que Sartre admet que les partis communistes ont raison de présenter l'URSS comme un Etat ouvrier, « les critiques adressées à leur politique deviennent secondaires et même gratuites (...) Une organisation indépendante ne pourra donc se former qu'à condition de pouvoir montrer que les divergences qui la séparent du stalinisme sont fondamentales, c'est-à-dire concernent la nature même du stalinisme, en URSS et ailleurs. (...) Dans ces conditions, pourra-t-elle être 'en liaison avec le PC' ? Il est ridicule même de se poser la question » [QMO, t 1, p. 61]. Sartre, bien entendu, n'a pas voulu entrer dans cette polémique : il faudra attendre 1957, après les révoltes de Poznan et de Budapest, pour que les Temps Modernes débattent, un court instant, avec Socialisme ou Barbarie [cf. Lefort 1978, pp. 236-268].
Quant à Sartre lui-même, il se contentera de faire allusion à des « anciens trotskystes » qui, horresco referens, réduisent les « faits hongrois » à une « agression soviétique contre la démocratie des Conseils ouvriers » [Sartre 1960, p. 26] : rappelons-le pour ceux qui veulent encore croire que Sartre a défendu les insurgés hongrois. 
 

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Published by jean-louis
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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 10:06

Devant la guerre

La perspective d'une confrontation militaire entre les deux camps qui, depuis les accords de Yalta, se partageaient la domination mondiale, avait, dès l'origine, servi de toile de fond à toute analyse du régime russe. C'est cette perspective qui dominait les débats du mouvement trotskiste, où la défense de l'URSS était indissociable de sa définition comme Etat ouvrier. C'est elle que met en scène le grand roman de George Orwell, 1984, avec son paradoxe : la guerre, c'est la paix. Et c'est encore elle qui motive querelles et départs dans l'équipe des Temps Modernes (Aron, Camus, Etiemble), puis qui entraîne Sartre, en 1952, à se faire compagnon de route de ceux qui, jusqu'alors, ne voulaient voir en lui qu'une « hyène dactylographe » : son ralliement s'exprime dans Les communistes et la paix, où il prend la défense d'une Russie pacifique, menacée par les faucons maccarthystes.
Enfin, faut-il le rappeler, l'opposition de Castoriadis à la défense de l'URSS n'impliquait aucune adhésion à la défense du monde libre ; elle renouvelait, d'une façon qui, après coup, nous paraît irréaliste, la conception léniniste du défaitisme révolutionnaire : transformer la guerre impérialiste en révolution prolétarienne... d'autant plus nécessaire, est-il dit dans un texte de 1948, que, dans la société russe, le pouvoir totalitaire exclut « toute fausse médiation - telle par exemple une revendication réformiste ou une bureaucratie ouvrière spéciale ». Dans ces conditions, la révolution ne peut conduire qu'à la gestion ouvrière : « la forme même de la solution est posée, car toute relation individuelle avec les moyens de production est supprimée, l'Etat étant sujet de toute propriété ; il suffit donc de supprimer cet Etat et de le remplacer par le prolétariat lui-même » [ QMO1, p. 376].
Mais même par la suite, alors que, semble-t-il, Castoriadis ne croit plus guère à un tel scénario, il a constamment refusé de choisir entre « les deux super-gangs » : « Si l'on dit que le gang de Dillinger dans telle conjoncture est plus fort que celui d'Al Capone, cela ne signifie ni que l'on admire le premier, ni que l'on plaint le second » [GTG, p. 76].


Ordre totalitaire, ou société cynique ?

Tout autre est la logique de l'interprétation, défendue par Claude Lefort, qui met l'accent sur la nature totalitaire du régime russe et qui tend, par là-même, à réhabiliter la démocratie libérale, l'état de droit, et la « société ouverte ». Tout au long des années 70, le débat se poursuit dans les revues Textures et Libre, où se sont retrouvés les deux fondateurs de Socialisme ou Barbarie. Leur opposition est visible, en 1976, dans le premier numéro de Libre, où ils commémorent le vingtième anniversaire de la révolte hongroise : alors que Castoriadis, dans La source hongroise, présente les Conseils ouvriers comme des organes autonomes qui « n'acceptent pas l'institution établie de la société » et « dénient toute légitimité à un pouvoir qui ne viendrait pas d'eux-mêmes », Lefort les félicite, dans Une autre révolution, d'avoir perçu le « danger que recelait un pouvoir (fût-il en de 'bonnes mains', celles du gouvernement Nagy) », et même s'il s'agit de leur propre pouvoir - qu'ils sont prêts à soumettre au contrôle d'autres assemblées : c'est pourquoi Lefort les crédite d'avoir fait preuve, « dans la période de leur créativité la plus intense, c'est-à-dire après la seconde intervention soviétique, d'une réflexion neuve sur le danger qui émanait du développement de leur propre pouvoir » [Libre n°1, pp. 72 et 102 - textes repris dans QD et Lefort 1981].
Cette opposition s’envenime, et prend de telles proportions qu'elle va conduire à la rupture, lorsque Castoriadis, au printemps de 1980, publie l'article Devant la guerre [qui sera repris dans DG, dont il est le premier chapitre], à la suite d'une querelle où de nouvelles divergences ont certainement ravivé un contentieux très ancien. Témoin, deux ans plus tard, une lettre de Claude Lefort, qui rejette la thèse de Castoriadis et « trouve insupportable sa prétention à incarner la pensée de la Révolution, alors qu'elle porte à son envers le mythe totalitaire », ajoutant aussitôt la précision suivante : « cela, c'est l'essentiel, à mes yeux, qui fait que je ne veux à aucun prix être confondu ou mis en tandem avec lui » [lettre à Pierre-Marie Borel, 19 février 1982 - source privée].
C'est ce que nous confirme, en termes plus voilés, un article sur La nature des régimes de l'Est, où Lefort mentionne les faits qui soutiennent la thèse de Castoriadis, avant d'examiner l'analyse elle-même : « ce qui retient à bon droit l'attention des observateurs c'est l'appauvrissement du discours idéologique, encore qu'il subsiste et brasse les mêmes thèmes. C'est, d'autre part, comme l'enseignent de nombreux signes, qu'il ne parvient plus à ses fins. Le temps de son efficacité à mobiliser de larges masses semble bien terminé. Alors que le régime se nourrissait de la croyance populaire, à présent, règnent le cynisme, la corruption, l'indifférence, ou une sorte de familiarité avec le mensonge. » Puis il note que « pour beaucoup » - et surtout pour un seul, qui n’est pas cité nommément - « telle est la preuve que la société, dans sa réalité, n'est plus totalitaire, au sens où elle le paraissait à l'époque de Staline ou de l'essor des partis communistes en Europe de l'Est » [Lefort 1982. Castoriadis, lui aussi, polémique contre Lefort sans mentionner son nom, DG, p. 281].
Castoriadis lui-même a résumé sa thèse dans une conférence de 1981, Les destinées du totalitarisme, où il commence par demander : « Qu'advient-il d'un régime totalitaire, lorsqu'il reste en place pendant deux tiers de siècle et plus ? Et, puisqu'il ne sert à rien de prétendre parler en termes généraux, comme s'il existait toute une classe de régimes totalitaires avec une vie aussi longue : qu'est-il advenu du régime russe après la mort de Staline ? » - question qu'il envisage à partir d'un inventaire des changements qu'il juge significatifs :
- le système répressif devient plus « rationnel », et s'il renonce à la terreur, c'est pour être plus efficace, y compris lorsqu'il fait appel à des traitements psychiatriques pour réduire la dissidence : « le quantum d'obéissance sociale par cadavre ou par homme/année de camp a immensément augmenté » ;
- le régime renonce à « la proclamation d'objectifs délirants », et même « à tous les objectifs proclamés non triviaux, à l'exception d'un seul : la domination mondiale », définie comme « victoire mondiale du socialisme » ; 
- il cherche à mettre en œuvre des moyens appropriés aux desseins qu'il poursuit : « Le secteur militaire fonctionne avec un degré élevé d'efficacité - même si son efficience est beaucoup plus basse qu'aux Etats-Unis. Le secteur non militaire est certes dans un état de crise rampante continue. Mais il n'est plus secoué et profondément perturbé périodiquement par des purges et des 'réformes' délirantes » ;
- l'idéologie marxiste-léniniste cesse de cimenter l'édifice social, cédant ainsi la place à une conscience cynique qui permet à chacun de régler sa conduite sur l'évaluation des rapports de force, et de leurs fluctuations : « Ce que les couches dominantes russes retiennent du 'marxisme', et même du 'léninisme', sont quelques éléments de réalisme politique transformés en cynisme vulgaire et en 'machiavélisme' » ;
- le régime ne tente plus d'imposer un « contrôle idéologique positif total (...) sauf en matière de politique, de philosophie, de sociologie et d'économie », il tolère les groupes de rock, et la publication d'œuvres littéraires « neutres », « russonostalgiques » ou « slavophiloïdes » ;
- il semble même avoir « renoncé au contrôle de la pensée et de l'âme des gens (...) il est satisfait s'il obtient le contrôle du comportement manifeste » ;
- tout ceci nous ramène au modèle des dictatures classiques : « le régime a renoncé à l'hyper-socialisation forcée des gens (...) On pousse les gens à cultiver leurs carrières, leur vie privée, leurs jardins s'ils en ont - ou à consommer de la vodka » ;
- il n'y a plus de Führerprinzip, de culte du leader, de l'égocrate ou du Big Brother : « Il n'y a plus de Big Brother, il n'y a qu'un appareil sans figure, qui ne demande plus des sentiments ou des pensées, mais seulement un minimum d'actes ».
Castoriadis conclut que « le totalitarisme classique, dans sa réalisation russe, a échoué pour ce qui est de sa fin centrale : assimiler totalement les êtres humains ou les détruire », et que cet échec se traduit par « la décadence du Parti et l'émergence de l'Armée. La Force brute pour la Force brute est poursuivie comme un objectif purement matériel et externe, sans hymnes de gloire, sans confessions ni auto-accusations » [GTG, pp. 54-69]. 
Quant au rôle joué par la société militaire, ce que Castoriadis nomme stratocratie, il apparaît dans le contraste, que de nombreux observateurs avaient déjà reconnu, entre les performances accomplies par les Russes dans la recherche spatiale et les industries stratégiques, et le délabrement continuel de leur économie : Emmanuel Todd, par exemple, notait en 1976 que « la technologie militaire et spatiale russe n'est pas la partie émergée d'un immense iceberg technologique. (...) Toutes les énergies de la recherche soviétique sont concentrées dans le secteur militaire et spatial : bombes A et H, fusées, chars, satellites, appareils de guidage et de repérage, artillerie et armes légères, aviation. Les prouesses militaires soviétiques ont fait surestimer l'avancement de la technologie de l'URSS en général et ont donné à ce grand pays pauvre une couleur exagérément moderne » [Todd 1976, pp. 113-114].  Selon Castoriadis, GTG, p. 336, « On n'a pas vu les produits textiles, les caméras ou les transistors russes envahir les marchés mondiaux. Par contre, si l'on en croit les informations disponibles, les Russes sont tout à fait prêts à exporter, à des conditions très compétitives, quelques bombes H aux Etats-Unis ». 
Quatre ans plus tôt que Castoriadis, Emmanuel Todd décrit déjà l'URSS comme une société à deux vitesses, bien qu'il présente ceci, à la manière d'Alain Besançon, comme un trait inhérent au système, alors que Castoriadis présente la stratocratie comme l'aboutissement d'une évolution du régime. A cette divergence près, qui n'est pas négligeable, ce qu'écrit Todd en 1976 pourrait se retrouver dans Devant la guerre : "A Oslo, le 20 mai 1976, au cours d'une réunion de l'OTAN, le secrétaire d'Etat américain recommande aux alliés occidentaux d'adopter une attitude tolérante vis-à-vis de la puissance militaire soviétique, conséquence naturelle, selon lui, de l'expansion de la puissance économique de l'URSS. Les rapports réels entre puissance économique et puissance militaire sont, dans le cas de l'URSS, absolument inverses : l'Union soviétique produit des canons parce qu'elle est incapable de produire du beurre ou des automobiles, ou n'importe quel autre type de bien de consommation." 
Tableau paradoxal, que validaient pourtant les mesures d'urgence auxquelles devait recourir le Goliath soviétique, pour assurer une subsistance précaire aux heureux habitants de sa Terre Promise : « On ne comprend pas comment le Département d'Etat américain peut prendre au sérieux l'économie soviétique quand on voit le Kremlin, deux jours à peine après la réunion d'Oslo, prendre des mesures exceptionnelles pour assurer la rentrée des récoltes. Ces mesures donnent une impression de panique absolue. » 
Au-delà de la panique, elles témoignent de l'archaïsme des méthodes auxquelles le régime doit recourir : « Surtout, un travailleur ayant accepté de faucher à la main un pré qui n'a pu l'être par une machine pourra conserver la moitié de la récolte. On reconnaît là une version marxiste-léniniste du droit de dixième gerbe médiéval, caractéristique des économies faiblement monétarisées. Le caractère régressif, précapitaliste, du mode de production soviétique se confirme de jour en jour. » [La Chute finale, 1976, p. 319-320, cf. Alain Besançon, Court traité de soviétologie, 1976, et Anatomie d'un spectre, 1981]. 
Todd remarquait encore que les dirigeants soviétiques avaient cessé de croire aux thèses marxistes-léninistes qu'ils produisaient encore, mais comme article d'exportation : « Ces textes sont trop délirants, trop coupés du réel. On y sent du cynisme et aussi, il faut l'avouer, un certain humour. Les hommes du Kremlin savent parfaitement que leur système est en crise (...). Ces textes ne sont pas pour leur usage personnel. (...) On ne doit plus considérer, comme le fait Henry Kissinger, les communistes russes comme des dirigeants de type 'idéologique', mais comme de parfaits cyniques » [Todd 1976, pp. 189-190].
C'est cette conclusion que rejette Lefort, parce qu'elle repose, à ses yeux, sur une « confusion dans l'analyse », pour qui l'échec de l'idéologie se traduirait par sa disparition pure et simple, alors que, note-t-il, même au point culminant de son ascension historique, « le pouvoir n'a jamais réussi à se subordonner la société entière à travers le Parti. La bureaucratie n'a jamais été réellement unifiée. Les divisions internes ne furent jamais abolies. L'idéologie, jamais efficace, même pour ceux qui s'en faisaient les plus fervents zélateurs, au point d'annuler l'expérience que les hommes (y compris les travailleurs dans la production) font de ce qui est réel et imaginaire, vrai et faux, juste et injuste. La critique du totalitarisme deviendrait fantasmatique, tout autant que l'apologie stalinienne du socialisme, si elle confondait les représentations dominantes, tout ce qui se diffuse sous l'autorité du Parti, et la réalité effective » [Lefort 1982].
Telle est, finalement, la question décisive que soulève Devant la guerre, et définit le différend où s'opposent Castoriadis et ses contradicteurs, au-delà des controverses stratégiques sur l'équilibre des forces : qu'advient-il d'un régime totalitaire, dont l'idéologie n'est plus que lettre morte, et n'apporte même plus ce semblant de justification rationnelle qui donnerait un sens à la soumission des sujets ? Ce régime peut-il se perpétuer par la force, ou se transforme-t-il, et de quelle façon ? Question que Castoriadis s’était déjà posée, en 1977, dans un article où il affirmait que le pouvoir lui-même, « la puissance et la gloire de l’Empire Russe, ou ailleurs celle de l’Empire Chinois, est en cours de devenir le principal ingrédient » de ce qui tient le rôle d’une idéologie, ce qui impose la question : « combien de temps un régime peut-il survivre dans le cynisme pur et simple ? » [QD, t 1, p. 656]. 
Ne serait-ce qu'en Chine, une telle question est toujours pertinente, quelle que soit la réponse qu’il faudra lui donner : il s'agit, là aussi, d'un pouvoir communiste, où le mot communisme ne désigne rien d'autre que le pouvoir incontrôlé d'un parti totalitaire, et n'a plus rien à voir avec les doctrines de Marx, la lutte des classes, ou l'émancipation de la classe ouvrière. Dans la Chine actuelle, comme dans la Russie de Brejnev, les communistes sont ceux qui se disent tels, c'est-à-dire les membres de l'appareil bureaucratique, lors même qu'ils s'adaptent à la mondialisation libérale, et peuvent inonder le marché planétaire de produits compétitifs, que n'aurait pu offrir l'industrie soviétique. Différence visible, le secteur militaire n'est pas plus performant que la production civile, ce qui exclut l'idée d'une stratocratie. Mais ici comme ailleurs, l'idéologie communiste est bien morte, résultat qui ne doit rien à la pénétration d'un quelconque libéralisme - culturel, politique, ou même économique - dans une société dont la cohésion apparente semble, comme en Russie, ne s’être ressourcée que dans l'imaginaire national-impérial.

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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 10:02

Chapitre II 
L'héritage marxiste


[épigraphe] L'analyse économique et sociale n'a pas la précision de l'astronomie ; mais à partir de la simple existence de normes de production définies par l'Etat on peut de Paris établir l'exploitation  des ouvriers en Russie et leur opposition à l'exploitation avec autant de certitude que Leverrier établissait l'existence de Neptune à partir des perturbations de la trajectoire d'Uranus. [QMO, p. 87]


Rappelant qu'en mai 68, « Castoriadis (suivant en cela la ligne d'un désaccord déjà ancien avec Lefort) préconise, comme seul antidote à sa récupération, l'organisation du mouvement », Luc Ferry explique ce choix par une « analyse quasi rousseauiste », et lui oppose deux objections : « outre qu'il ne me semble ni absurde, ni 'immoral', de préférer la liberté des modernes à celle des anciens, je ne parviens pas à saisir les conditions sous lesquelles cette dernière pourrait être compatible avec la modernité (sauf à susciter des situations politiques infernales que nul ne souhaite). D'autre part : cette lecture de Mai me semble largement 'projective' (elle sélectionne ce qui, dans Mai, correspond à un choix pratique, celui d'une vision du monde autogestionnaire) et, comme telle, sans valeur théorique pour concevoir ce qui est, et, éventuellement, ce qui sera » [Pouvoirs 1985, pp. 11-12].
De quoi donc s'agit-il ? Castoriadis, en mai 68, n'invoquait ni Rousseau ni Marx, ni Athènes ni Sparte, il ne prétendait pas savoir "ce qui serait", mais chercher les moyens de faire être ce qu'il jugeait alors possible et souhaitable : y avait-il vraiment lieu de lui chercher querelle au nom de Benjamin Constant et d'une description de la "cité antique" telle qu'on la trouve chez Fustel de Coulanges ? Il citait "le vieux Michelet" parlant des journées de 1789 : "Ce jour-là, tout était possible... l'avenir fut présent... plus de temps, un éclair de l'éternité."
- "Mais si ce n'est qu'un éclair, faisait-il observer, les bureaucrates réapparaîtront aussitôt après, avec leurs lanternes sourdes comme seules sources de lumière. (...) Si nous trouvons aujourd'hui, face à nous, Waldeck Rochet et Séguy, ce n'est pas parce que les ouvriers russes ont été incapables de renverser l'ancien  "régime. C'est au contraire, parce qu'ils en ont été capables - et qu'ils n'ont pas pu instaurer, instituer leur propre pouvoir."
C'est pourquoi il refuse de se laisser enfermer dans le dilemme qui oppose "le moment  d'explosion créatrice et la durée qui ne peut être qu'aliénation", ou d'accepter "que spontanéité et organisation s'excluent", car c'est "livrer le champ de l'organisation - sans lequel aucune société ne peut survivre un jour - aux bureaucrates." [QD1, p. 284-285]
Sous prétexte d'y voir une "analyse quasi rousseauiste", Luc Ferry méconnaît ce qui fait de ce texte une intervention dans le mouvement de mai 68 - que lui-même, Ferry, ne perçoit  que comme un incident dont il est spectateur, un spectateur inquiet qui se demande quand sera sifflée la fin de cette récréation imprévue, dont il n'a sûrement conçu les lendemains que dans la perspective d'un retour à la normale... comme le marquis de Dreux-Brézé, en 1789, ordonnant aux députés du Tiers-Etat de quitter la salle où ils prétendaient poursuivre leurs délibérations. Ses conceptions s'opposent à celles de Castoriadis, non comme une défense de la liberté des Modernes contre un retour à la liberté des Anciens, mais comme celles de ceux qui veulent rétablir le fonctionnement normal des institutions et celles de ceux qui proclamaient alors que "dix ans, ça suffit", et qu'il était temps de voir si ces institutions pouvaient être changées, et faire place à un autre fonctionnement. On peut déjà prévoir la discordance entre les interprétations qu'ils feront, les uns et les autres, des suites prévisibles du mouvement de mai : quand il s'achève sur la fin des grèves et des occupations, les uns n'y verront qu'un échec, même s'il est provisoire : "ce n'est qu'un début, continuons le combat !", les autres auront du mal à se rassurer, même si l'ordre est rétabli, dans la société comme dans l'Université : les grèves prendront fin, les distributeurs d'essence seront approvisionnés, une "Chambre introuvable" va enfin être élue, et les examens auront lieu, mais le ver est dans le fruit, avec l'idée qu'il est "interdit d'interdire". Même vaincu comme mouvement politique, Mai 68 triomphe dans l'épanouissement d'un individualisme qui accomplit pourtant la liberté des Modernes, qui peuvent vaquer à leurs jouissances privées, tout en abandonnant les affaires publiques aux soins experts des bureaucrates.
Permettons-nous de le rappeler, c'est dans la nuit du 10 mai 1968 que l'interdiction d'interdire a fait son apparition sur un mur aveugle de la rue Gay-Lussac, où on pouvait déjà lire "Défense d'afficher - loi du 28 juillet 1881" : cette inscription reçut alors un commentaire, que nous avons vu de nos yeux : "Défense d'interdire - 10 mai 1968". A tort ou à raison, nous n'y avons pas perçu l'expression d'une idéologie nouvelle et subversive, mais seulement un signe du sens de l'humour, dont les étudiants n'étaient pas dépourvus. Que ce puisse être, aussi, l'expression d'un certain "individualisme", nous l'accorderons volontiers à Luc Ferry, s'il nous accorde que ce terme a plusieurs sens, ceux qu'il devait plus tard énumérer lui-même, en commençant par l'esprit de libre examen, "inhérent par nature aux sociétés démocratiques", et en se demandant si le mot "individualisme" correspond bien à ce que Tocqueville avait décrit sous ce nom, ne vaudrait-il pas mieux l'appeler "privatisation", comme l'avait fait Castoriadis au début des années 60 ? Tocqueville, en effet, parlait d'un homme qui se retire "à l'écart avec sa famille et ses amis de telle sorte que, après s'être créé ainsi une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même". Peut-être pensait-il au jardin d'Epicure, plutôt qu'aux assemblées où parlait Périclès ... 
 

Le projet d'autonomie

Dans un essai qu'elle intitule "La Pensée 68 de Cornélius Castoriadis", Evelyne Pisier s'amuse avec l'idée qu'en Mai 68 « Castoriadis retrouve Castoriadis : comme si l'événement venait confirmer l'œuvre antérieure. L'auto-interprète ne retient de 68 que ce qui donne sens à L'institution imaginaire de la société » [Busino 1989, p. 348]. Elle pourrait remarquer que Castoriadis ne s'est pas retrouvé dans la révolution culturelle chinoise, ni dans les guérillas castristes ou guévaristes, ni même dans la révolution des œillets à Lisbonne : il ne reconnaît pas le projet d'autonomie dans toute action supposée révolutionnaire, mais seulement dans celles où il est vraiment possible de le voir émerger. C'est pourquoi, notamment, il signale en 68 « la fausseté des comparaisons avec la pseudo-révolution culturelle en Chine. Malgré l'infinie complexité des situations, des forces, des problèmes en cause, le sens de celle-ci est clair : une vaste opération de reprise en main de l'appareil bureaucratique par sa fraction maoïste qui n'a pas hésité à procéder en faisant appel à la population contre la fraction adverse » - et la «confusion totale» qui consiste à rapprocher « même de loin » la critique de l'Université, de la culture, et du rapport maître-élève avec «les 'libres discussions' qui ont lieu en Chine, dont le sens vrai éclate dans leur finalité : imposer à sept cent millions d'hommes une nouvelle Bible, le grotesque petit livre rouge qui contient les principes de toute vérité passée, présente et future [QD, t 1, p. 307] ». 
Avec le mouvement de mai 68, Castoriadis retrouve un problème qu'il s'est posé d'abord dans les termes où le pose la tradition marxiste, pour qui l'organisation autonome des luttes répond à la fois au souci pragmatique d'une action efficace, et à celui qui naît de l'action elle-même, dont les succès partiels font parfois oublier les motivations initiales. Le Manifeste communiste rappelle que, dans leurs premiers combats, ceux qu'ils ont soutenus sous l'impulsion d'une bourgeoisie révolutionnaire qui avait besoin d'eux pour abattre l'Ancien Régime, les ouvriers ne combattaient pas « leurs propres ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis, c'est-à-dire les vestiges de la monarchie absolue, propriétaires fonciers, bourgeois non industriels, petits bourgeois ». Leur action, selon Marx, était certes efficace, car elle déblayait le terrain sur lequel auraient lieu d'autres affrontements, elle les préparait à connaître la force qui naît de leur union dans une action commune, et qu'ils sauraient, plus tard, mettre en jeu pour leur propre cause : la bourgeoisie, dit-il, «se voit obligée de faire appel au prolétariat, de revendiquer son aide et de l'entraîner ainsi dans le mouvement politique. Si bien que la bourgeoisie fournit aux prolétaires les éléments de sa propre éducation, c'est-à-dire des armes contre elle-même ».
Comme l'explique Engels dans sa préface à la réédition du Manifeste en 1888, c'est justement l'autonomie du mouvement ouvrier qui justifie le choix du mot communiste, de préférence à socialiste, parce que, « en 1847, on donnait le nom de socialistes, d'une part, aux adeptes des divers systèmes utopiques (...) d'autre part, aux médicastres sociaux de tout acabit qui promettaient, sans aucun préjudice pour le Capital et le profit, de guérir toutes les infirmités sociales au moyen de toutes sortes de replâtrage. Dans les deux cas, c'étaient des gens qui vivaient en dehors du mouvement ouvrier et qui cherchaient plutôt un appui auprès des classes 'cultivées'. Au contraire, cette partie des ouvriers qui, convaincue de l'insuffisance de simples bouleversements politiques, réclamait une transformation fondamentale de la société, s'était donné le nom de communistes. (...) En 1847, le socialisme signifiait un mouvement bourgeois, le communisme, un mouvement ouvrier. Le socialisme avait, sur le continent tout au moins, 'ses entrées dans le monde', pour le communisme, c'était exactement le contraire. Et comme, depuis toujours, nous étions d'avis que 'l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes', nous ne pouvions hésiter un instant sur la dénomination à choisir ». 
Nous rencontrons ici ce que Castoriadis appelle « l'élément révolutionnaire du marxisme », et qu'il oppose aux tendances rationalistes et déterministes qui ont fini par le submerger : celui « qui met l'accent sur le fait que les hommes font leur propre histoire dans des conditions chaque fois données, et qui déclarera que l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. C'est lui qui sera capable de reconnaître dans la Commune de Paris ou dans les Soviets russes non seulement des éléments insurrectionnels, mais la création par les masses en action de nouvelles formes de vie sociale » [IIS, p. 83]. Faut-il le souligner, Castoriadis n'est pas l'un de ces marxologues qui réduisent l'élément révolutionnaire à la pensée du jeune Marx, puisqu'il en trouve des exemples dans les textes où le vieux Marx salue dans la Commune de Paris « la forme enfin trouvée » d'une démocratie qui ne délègue son pouvoir qu'à des représentants élus et révocables ; - et même chez Lénine, pendant la brève période où l'émergence des Soviets l'oblige à reconnaître, dans L'Etat et la Révolution, l'initiative autonome des masses, échappant au contrôle des révolutionnaires professionnels du parti bolchevik, et leur dictant des choix qu'ils n'avaient pas su faire.
Chez Marx et les marxistes, l'élément révolutionnaire coexiste dès l'origine avec l'élément régressif, « celui qui réaffirme et prolonge la culture et la société capitalistes dans ses tendances les plus profondes », celui « qui tisse ensemble la logique sociale du capitalisme et le positivisme des sciences du dix-neuvième siècle » [IIS, p. 84].
Rappelons que Castoriadis, à l'époque où il se réclamait du marxisme, citait avec faveur, comme une « clé pour la compréhension du marxisme », une phrase du Capital sur « la révolte de la classe ouvrière qui grandit sans cesse et qui a été dressée, unie, organisée par le mécanisme même de la production capitaliste... » [QMO, t 1, p. 92] Mais il revient sur cette phrase, dans son Introduction au recueil où il avait repris cet article, pour juger vaine « l'invocation des effets du processus d'accumulation du capital », et poser la question suivante : « Discipline, unité et organisation en vue de quoi, avec quels objectifs dépassant la lutte contre la misère et l'exploitation ? » [QD, t 1, p. 424] Un marxiste répondrait sans doute - ce que Castoriadis aurait dit vingt ans plus tôt - que la lutte contre l'exploitation implique la totalité des objectifs actuels et virtuels de la révolte ouvrière. 


L'autonomie comme processus historique

Cette phrase, bien sûr, présuppose une histoire humaine, et Marx devait savoir qu'un troupeau de moutons, fût-il « dressé, uni et organisé » par la houlette du berger, ne constituerait pas une société libre. Castoriadis, alors, reconnaissait à Marx le mérite d'avoir approfondi « la révolution copernicienne commencée avec Kant, en montrant que non seulement toute connaissance est connaissance pour le sujet, mais que ce sujet est un sujet historique, donc essentiellement pratique-actif ». [QMO, t 1, p. 81] L'autonomie prolétarienne devait être comprise comme un processus historique, résultant de l'action des classes antagonistes, que leur antagonisme force à s'organiser : c'est ce qu'il opposait à l’ultra-bolchevisme qu'avait défendu Sartre dans Les communistes et la paix, puis dans la Réponse à Lefort. L'expression ultra-bolchevisme, introduite par Merleau-Ponty, fait allusion aux thèses de Lénine, pour qui la classe ouvrière ne peut, par elle-même, s'élever au-delà d'une action trade-unioniste. Mais Sartre allait plus loin : d'après lui, le prolétariat ne trouvait, dans sa condition objective, aucune incitation à s'unifier lui-même, et ne pouvait se constituer en classe que par la médiation du parti communiste. Pour Lefort et Castoriadis, c'est au contraire « parce que le prolétariat est objectif qu'il est sujet possible », autrement dit c'est parce que son existence est conditionnée par sa situation objective qu'il peut se constituer en sujet agissant : « l'unité du prolétariat comme sujet - comme expérience et comme critère - est posée par les conditions objectives du capitalisme d'abord, par la réaction des ouvriers contre ces conditions ensuite » [QMO, t 1, p. 97]. 
« Ce processus de développement, note Castoriadis, Marx ne l'a jamais vu comme une ascension linéaire. (...) Marx n'a jamais vu l'histoire du capitalisme comme un développement idyllique de l'économie et de la culture, où un jour des ouvriers parfaitement cultivés accéderaient pacifiquement - ou par une 'révolution' instantanée, craquant la coquille, à la gestion de la société. » [QMO, t 1, p. 95]. 
Cette histoire est marquée par le surgissement de formes variées, où l'autonomie de la classe cherche à se définir, et s'adapte aux situations que lui impose la politique des classes dominantes, et qu'elle-même a pu marquer de son empreinte : « Le prolétariat a créé des formes d'organisation diverses - partis, communes, syndicats, soviets. Il a suivi des organisations à idéologies différentes - marxistes tout court, anarchistes, réformistes, léninistes, staliniennes. Les formes d'organisation se sont écroulées ou vidées de leur substance - les partis politiques ont disparu, ou ont 'trahi' » [QMO, t 1, p. 95].
L'autonomie ouvrière, telle qu'elle est conçue dans le Manifeste communiste, est d'abord l'autonomie d'un parti, qu'il s'agit de constituer, puisqu'il ne compte alors qu'un petit nombre d'adhérents, notamment des exilés allemands, réfugiés à Paris, à Bruxelles ou à Londres : réunis tout d'abord dans une Ligue des Bannis, ils ont fini par prendre, sous l'impulsion de Marx, l'appellation de Ligue des communistes - par laquelle ils cherchent à se démarquer des intellectuels radicaux qui restent, en fin de compte, l'aile gauche du républicanisme bourgeois. Mais bien que ce parti ne prétende pas être « un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers », bien que les communistes « n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier », et même si leur « but immédiat » s'accorde avec « celui de tous les autres partis prolétariens : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat », ils s'attribuent déjà un rôle d'avant-garde, puisque « dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité ». En un mot, ils l'emportent sur le plan de la théorie : « ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien ». Mais ils sont encore loin d'afficher les prétentions qu'aura le parti léniniste, qui voudra apporter à la classe ouvrière un savoir théorique qu'elle n'aurait pas su produire elle-même, en tirant les leçons de sa propre expérience. Loin de se référer aux enseignements de Hegel, d'Adam Smith, ou de Ricardo, les auteurs du Manifeste prétendent n'exprimer rien de plus que le sens du mouvement historique dont ils sont les témoins : « Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classes existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux » [seconde partie du Manifeste : Prolétaires et communistes]. 
Ce que Castoriadis montre grâce aux travaux d'un historien marxiste, certes fort éloigné des vues conventionnelles [Thompson 1988] c'est que « l'essentiel des thèmes socialement et politiquement pertinents utilisés par Marx est déjà engendré et explicitement formulé entre 1790 et 1840 par le mouvement ouvrier naissant, et tout particulièrement par le mouvement anglais ». Ces thèmes ne sont pas empruntés aux trois sources qu'allégueront plus tard Kautsky et Lénine : la philosophie classique allemande, l'économie politique anglaise, et le socialisme utopique. Mais « ce recouvrement n'est pas un accident, puisque ce que l'on a considéré comme important a toujours été le côté pseudo-scientifique du marxisme (qui, lui, effectivement, procède de Hegel et de Ricardo), et non pas le noyau qu'il a repris à la création ouvrière, et sans lequel il n'aurait été qu'un autre système philosophique. » [QD, t 1, p. 434]. En particulier, « ce qui est sociologiquement vrai et important dans la 'théorie de la valeur-travail' était de longue date conscience commune des travailleurs anglais ». Bien sûr, il ne s'agit pas de la définition scolastique de la valeur d'échange par le temps de travail socialement nécessaire, il s'agit de l'expérience sociale qu'exprime un tisserand de Manchester déclarant « que le travail est toujours vendu par les pauvres, et toujours acheté par les riches, et que le travail ne peut d'aucune façon être emmagasiné, mais doit à chaque instant être vendu ou perdu », ce qui réduit l’échange à un rapport de force, dont ne peut pas résulter un prix équitable, et qui l'autorise à conclure que « jamais travail et capital ne pourront être avec justice soumis aux mêmes lois. » [QD, t 1, p. 434, note]. 
Cette activité autonome et créatrice, par laquelle la classe ouvrière se constitue, s'organise, prend conscience d'elle-même et développe une culture, ne s'accomplit pas dans le vide, elle n'est pas imperméable aux hommes et aux idées que lui apportent la philosophie des Lumières, la révolution américaine et la révolution française : « Les mouvements de cette période, et le mouvement anglais plus que tout autre, se situent tous directement dans le sillage de la Révolution française, sont conditionnés par l'énorme bouleversement de l'ordre établi qu'elle a provoqué, nourris par le brassage sans fin et la circulation accélérée des idées qui en a résulté autant que par leur contenu. (...) Les ouvriers s'approprient la culture bourgeoise - et ce faisant ils en inversent la signification. Ils lisent Paine, Voltaire ou Volney - mais est-ce dans ces auteurs qu'ils trouvent l'idée que le capital n'est que du travail accumulé, ou que le gouvernement du pays ne devrait être rien d'autre que l'association des unions des producteurs ? » [QD, t 1, p. 436].

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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 09:41

Entre marxisme et léninisme

La Vulgate marxiste a rejeté dans l'ombre les antécédents véritables de ce qui a, si longtemps, associé le marxisme, le projet révolutionnaire, et le mouvement ouvrier. En pratique, ils se sont bien souvent dissociés, et ne se sont rejoints que de façon précaire : les ouvriers révolutionnaires qui combattent, en 1871, contre la réaction versaillaise, ne sont pas des marxistes, mais Marx est encore capable de reconnaître l'authenticité révolutionnaire d'un mouvement qui échappe à son influence. Au contraire, en 1905, le parti bolchevik, devant l'apparition spontanée des Soviets, met ceux-ci en demeure de se placer sous son autorité, celle du seul parti qui s’identifie, par essence, à la révolution... C'est pourtant un marxiste qui se trouve à la tête du Soviet de Pétrograd, et ce même marxiste, Trotsky, avait su, dès 1904, percevoir et dénoncer les penchants bureaucratiques du bolchevisme. Dans une œuvre précoce, reniée par la suite, il montrait que les bolcheviks voulaient se substituer à la classe ouvrière, et que la dictature du prolétariat, telle qu'ils l'entendaient, deviendrait dictature sur le prolétariat, qu'elle soit exercée par une direction collective, un comité central, ou par un chef unique, qui se substituerait à son tour au Parti. Dans cette conception, dont le jeune Trotsky avait bien perçu l'esprit totalitaire, « ce n'est pas la classe ouvrière qui, par son action autonome, a pris dans ses mains le destin de la société, mais une 'organisation forte et puissante' qui, régnant sur le prolétariat et à travers lui sur la société, assure le passage au socialisme. » [Trotsky 1970, p. 198] 
Trotsky, à ce moment, n'était pas encore trotskiste, mais il avait compris que l'autonomie prolétarienne devrait se conquérir non seulement contre l'hégémonie bourgeoise, mais contre les partis que la classe ouvrière avait cru se donner comme instruments de lutte, et qui, sous des formes diverses, devenaient des obstacles à cette même lutte. Les partis sociaux-démocrates, dénoncés par le syndicalisme révolutionnaire, ne songeaient plus qu'à leur croissance électorale, alors que le parti d'avant-garde, inventé par Lénine, et réservé par lui à des révolutionnaires professionnels, se préparait à prendre un pouvoir qui serait celui d'une nouvelle classe dominante, échappant au contrôle des masses dominées. Quarante-deux ans plus tard, c'est le même constat que fait Castoriadis, dans le tout premier texte de la tendance Socialisme ou Barbarie : « La politique révolutionnaire qui, naguère, consistait essentiellement dans la lutte contre les instruments directs de la domination bourgeoise (Etat et partis bourgeois) s'est depuis longtemps compliquée par l'apparition d'une nouvelle tâche non moins fondamentale : la lutte contre les propres partis que s'était créés la classe ouvrière pour sa libération, et qui, d'une manière ou d'une autre, l'avaient trahie. » Rien de nouveau, bien sûr, dans l'analyse des trahisons réformistes, mais ce qui fait problème, et que le vieux Trotsky n'a guère préparé ses disciples à comprendre, c'est le fait que les staliniens puissent suivre « une ligne politique indépendante et une stratégie autonome et opposée à celle de la bourgeoisie, non moins qu'à celle du prolétariat ». Paradoxe qu'il va falloir élucider, par « l'analyse réaliste et dépouillée de tout préjugé doctrinaire de la société dans laquelle le stalinisme s'est pleinement réalisé », l'analyse de la société soviétique. [2015, p. 589]

La question russe

Dans l'Introduction générale qu'il rédige, en 1972, pour la réédition des textes de Socialisme ou Barbarie, Castoriadis rappelle que « la question russe était, et reste, la pierre de touche des attitudes théoriques et pratiques se réclamant de la révolution » [QD, t 1, p. 335]. C'est sans doute moins évident pour ceux qui appellent socialiste une économie définie par la mainmise de l'Etat sur les principaux moyens de production et d'échange - et qui ont pu, sans problème, appeler socialiste l'Egypte de Nasser ou l'Algérie de Boumedienne. Mais si le socialisme a quelque chose à voir avec l'émancipation des travailleurs, la définition du régime russe conditionne le sens du projet socialiste : « Pour les staliniens, l'identification de la Russie et du socialisme sert à prouver l'excellence du régime russe, tandis que pour les capitalistes elle démontre le caractère exécrable du socialisme » [2015, p.136].
Qu'en est-il aujourd'hui, maintenant que l'URSS n'est plus qu'un souvenir, et que semble avoir disparu l'idée même d'une alternative révolutionnaire à l'expansion mondiale du modèle capitaliste ? Si le régime russe était bien socialiste, il faudrait admettre que la disparition du socialisme réellement existant marque la fin de toute une époque historique, et rejette dans l'utopie tout projet révolutionnaire visant à instaurer la société sans classes. Mais la question reste ouverte, pour tous ceux qui ont pensé que le régime russe n'était qu'une autre forme de l'exploitation du travail, et qu'il représentait le principal obstacle à l'établissement d'une société socialiste.
L'effondrement de ce régime met-il un point final à l'histoire des mouvements sociaux, qui ont, pendant deux siècles, ébranlé la société capitaliste, et l'ont faite, d'ailleurs, telle qu'elle est aujourd'hui, si différente de celle qu'a connue Marx ? Pour parler d'une fin de l'histoire, il faut présupposer qu'un tel achèvement était inscrit d'avance dans la rationalité d'un système qui devait, à la longue, supplanter tous les autres. Cette conception de l'histoire est encore plus déterministe que ne l'avait été celle de Marx et des marxistes : car le Manifeste communiste, qui ramène toute l'histoire à la « guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée » qui oppose les classes sociales, fait encore une concession à la contingence historique en ajoutant que cette guerre « finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte ».
Cette formulation devait conduire certains marxistes, comme l’a noté Raymond Aron, à se demander si « la révolution salvatrice, c'est-à-dire celle qui mettra fin au déroulement antagoniste de l'histoire » est prescrite par « une dialectique rationnelle, qui doit se dénouer par la réconciliation », ou par une causalité stricte, s'il s'agit d'un « mouvement historique, dont on peut prévoir le terme dernier parce que celui-ci est déterminé par des forces irrésistibles ». Telle est, remarque-t-il, la question que soulève une formule de Marx, « qui sert aujourd'hui de titre à une petite revue d'inspiration marxiste, d'ailleurs intéressante, Socialisme ou barbarie » [Aron 2001, pp. 260-261].
C’est la lecture de cette revue qui lui permet d’apprendre aux auditeurs de ses leçons sur Marx que « si l'on raisonne en termes marxistes, comme l'ont fait les trotskistes, on peut faire intervenir la notion d'exploitation en dehors du système de la société privée » [Aron 2001, p. 436]. Car la thèse qu’il attribue aux trotskistes est précisément celle que Trotsky rejetait : pour lui, l'URSS était devenue un Etat ouvrier dégénéré, où la révolution prolétarienne avait créé les conditions d'une transition vers le socialisme, mais où les bases du socialisme étaient mises en danger par la politique thermidorienne d'une bureaucratie qui n'avait, à ses yeux, qu'un rôle instrumental, et ne constituait pas une nouvelle classe. Les bureaucrates staliniens n'étaient que des gérants incapables et déloyaux, et la classe ouvrière devait donc les chasser, mais ils restaient à son service, tant qu'ils maintenaient la propriété collective des moyens de production. Ainsi Raymond Aron prête-t-il aux trotskistes une argumentation que soutenaient, contre eux, les dissidents social-barbares, qu’il persiste - avec Sartre - à tenir pour des trotskistes :
« S'il y avait eu un Marx soviétique, il aurait construit une théorie de la plus-value et de l'exploitation par la classe bureaucratique. Ce n'est pas tout à fait imaginaire. Il suffit de lire Trotsky : l'on trouve dans son analyse de l'URSS une argumentation de type marxiste, mais retournée contre l'exploitation par la classe bureaucratique au lieu de la classe capitaliste. Dans une certaine mesure, Marx et Trotsky ont raison et, dans une certaine mesure, ils ont tort. Ils ont raison tous les deux en disant que dans aucune société connue les privilégiés n'ont partagé les privations des masses populaires dans les phases d'accumulation capitaliste ou soviétique. En ce sens, ils ont raison de parler d'exploitation. En un autre sens, ils ont tort parce qu'il n'y a pas plus de théorie de la paupérisation en régime soviétique que de théorie de la paupérisation en régime capitaliste » [Aron 2001, p. 443]. 


Le concept d’exploitation

Raymond Aron objecte, aux analyses qu’il attribue à Trotsky, que si on les admet, « il n'y a plus de définition scientifiquement rigoureuse de l'exploitation. On constatera, de manière empirique et simple, que dans toutes les sociétés modernes, une fraction importante du surplus social est réinvestie chaque année, qu'une autre fraction est consommée par les privilégiés. Il reste à comparer l'efficacité des deux méthodes et, dans les deux cas, celui qui n'aime pas le système pourra y découvrir l'exploitation, et la dénoncer » [Aron 2001, p. 437].
Reste à se demander si, en dehors du marxisme, le mot exploitation peut être défini de façon rigoureuse : ce qui intéresse Aron, comme il le dit très bien, c'est « l'efficacité des deux méthodes », mesurée par l'importance relative du surplus social qui sera consommé, et d'une autre fraction de ce même surplus, celle qui pourra être réinvestie dans la production. Mais l'analyse économique, telle qu'il la conçoit, n'a rien à dire sur l'exploitation du travail, qui cesse d’être un concept économique, hors du cadre marxiste, et des distinctions théoriques établies par les marxistes entre valeur et prix, travail et force de travail, profit et plus-value... Castoriadis lui-même, qui, dans ses premiers textes, raisonnait en termes marxistes, pourra-t-il maintenir sa théorie de l'exploitation une fois qu'il aura rejeté le marxisme ? Ses définitions initiales, formulées en termes marxistes, semblent inscrire l'exploitation dans un rapport comptable, qui traduit la différence entre la rémunération du travail, calculée par rapport à son prix de revient, et celle qui inclurait « la valeur ajoutée par le travail vivant (...) moins une fraction destinée à couvrir les 'frais généraux' de la société et une autre fraction destinée à l'accumulation » [2015, p. 175, où l'argumentation reprend les grandes lignes de la Critique du programme de Gotha]. Mais il ne s'agit pas d'une comptabilité d'entreprise, c'est dans le cadre d'une société globale que la production capitaliste dégage un surplus, qui sera réparti à l'échelle globale, et va rémunérer tous les agents sociaux qui s'y trouvent impliqués, y compris les forces de l'ordre, les autorités militaires, civiles et religieuses, les services sociaux et la recherche scientifique. L'exploitation ne résulte pas du caractère privé de la propriété bourgeoise, mais du fait que les travailleurs ne participent en rien à la gestion des entreprises, situation qui est la même dans l'industrie capitaliste des pays occidentaux, et dans celle que la Russie étatise, de sorte que, si on se refuse à confondre les formes juridiques de la propriété avec la réalité sociologique des rapports de production, on retrouve, à l'Est comme à l'Ouest, la même exploitation du travail salarié - à ceci près que la fixation du salaire, dans les pays occidentaux, est négociée entre patrons et syndicats, ce qu'exclut, en Russie, la « structure totalitaire de l'Etat » [2015, p.180]. 
Cette définition ne présuppose pas la totalité des conceptions marxistes, elle reste pertinente dans toute autre théorie révolutionnaire, pourvu qu'elle admette - seul postulat requis - que l'ordre social existant n'est pas le seul ordre possible, et peut donc être transformé, ou remplacé par un autre. C'est qu'elle se situe sur le plan politique, si l'on appelle politique l'institution globale de la société : « L'exploitation est une idée politique : elle présuppose qu'une autre société est possible, et affirme que la société présente est injuste. Si on accepte la société telle qu'elle est, toutes les dépenses (les catégories de dépenses) qui y ont lieu sont nécessairement déterminées par sa structure et nécessaires pour sa continuation : la nourriture des ouvriers autant que la police, les prisons, etc. Si la société doit exister et fonctionner comme société capitaliste, 'la loi et l'ordre' sont des inputs tout autant (sinon plus) nécessaires à la fabrication du produit total que la force de travail. Il n'y a pas d'économie égyptienne sans prêtres et sans Pharaon. Si un paysan ou esclave égyptien avait eu l'idée que le Pharaon et les prêtres l'exploitaient, cela aurait voulu dire qu'il aurait conçu la possibilité d'une autre institution de la société, et jugé celle-ci préférable » [GTG, p. 278-279 ; voir aussi HC, p. 175].


Qu’est-ce que la bureaucratie ?

Le sens de ce débat est souvent obscurci par le sens habituel du mot bureaucratie que Trotsky - et bien d'autres, à la suite de Marx - emploient pour désigner l'appareil du parti, ou celui de l'Etat, l'organisme hiérarchisé qui transmet à la base les directives du sommet, et qui exerce donc un pouvoir, mais par délégation. Ceci, par extension, décrit tout aussi bien la bureaucratie des entreprises, qu'elles soient publiques ou privées. Cette bureaucratie répond-elle aux exigences de la division du travail dans une société complexe, où la spécialisation technique dissocie les tâches productives, et réclame l'intervention d'un corps de spécialistes, qui doit coordonner l'activité des autres ? Telle n'est pas la thèse de Marx, qui avait retenu l'exemple de la Commune de Paris, avec ses fonctionnaires élus et révocables : les tâches de direction ne sont pas définies par des compétences techniques, et leur exécution ne doit pas échapper au contrôle des citoyens. La bureaucratie de l'Etat n'est fondée, selon lui, que sur la division de la société en classes antagonistes, elle n'est qu'un instrument de la domination bourgeoise, et devra disparaître avec celle-ci. Thèse qui est encore soutenue par Lénine, dans un ouvrage écrit en 1917, L'Etat et la révolution, mais qui est aussitôt contredite par l'action effective des bolcheviks au pouvoir. 
Ce que retient Trotsky du marxisme classique, c'est seulement l'idée que l'existence même d'une bureaucratie traduit la persistance d'une lutte de classes, où les protagonistes restent, encore et toujours, la bourgeoisie déchue et le prolétariat. L'enjeu de cette lutte reste, selon Trotsky, la propriété juridique des moyens de production, collective ou privée. Bien qu'il note lui-même, dans La révolution trahie, que « les moyens de production appartiennent à l'Etat » et que « l'Etat appartient dans une certaine mesure à la bureaucratie », il rejette, trois ans plus tard, les conclusions logiques qu'en tire, à ce moment, son disciple Craipeau [cf. Trotsky 1972, pp. 73-85].
Aussi longtemps qu'elle préserve la propriété collective, la bureaucratie qui s'installe aux commandes de l'Etat ouvrier n'est donc pour les trotskistes qu'une couche parasitaire et privilégiée de la classe, comparable aux bureaucraties syndicales qui essaient, tant bien que mal, de contrôler l'action de la classe ouvrière afin de négocier avec le patronat : sa position de classe est nécessairement équivoque et instable, puisqu'elle doit se défendre contre l'encerclement capitaliste, qui tend à restaurer le régime bourgeois, et contre un renouveau de la lutte ouvrière, seul moyen d'empêcher cette restauration.
La valeur de cette analyse allait être mise à l'épreuve par la guerre mondiale, avec le pronostic qu'en déduisait Trotsky, pour qui le pouvoir soviétique ne pouvait être sauvé que par l'intervention active et consciente des masses ouvrières, lesquelles devraient, par la même occasion, mettre fin au parasitisme de la bureaucratie stalinienne... alors que celle-ci est sortie renforcée d'une guerre patriotique où la classe ouvrière n'a pu jouer qu'un rôle passif et subordonné, sans pouvoir ébranler l'appareil bureaucratique. Et l'incapacité du mouvement trotskiste à tirer les leçons de cette expérience historique allait le condamner à une dispersion durable, que décrit Daniel Bensaïd dans un abrégé historique, où il passe en revue les diverses tendances qui s'affrontaient alors sur la nature du régime stalinien. [Bensaïd 2002, chapitre IV, Les tribus dispersées, pp. 56-73] La dispersion, d'ailleurs, affecte davantage les militants qui vont s'éloigner du trotskisme, par exemple ceux qui rejoignent l'éphémère Rassemblement Démocratique de Rousset et de Sartre, alors que, note Castoriadis, « les militants qui y restaient étaient visiblement de moins en moins capables de mettre en question l'idéologie du parti et d'évoluer (lorsqu'ils arrivaient à comprendre l'absurdité de cette idéologie, ils quittaient simplement toute activité politique). En même temps, aussi bien les événements - grèves de 1947 en France, évolution des pays d'Europe orientale, débuts de la guerre froide - que le développement de notre travail théorique nous faisaient voir l'énorme distance qui séparait les discours trotskistes et ce qui était pertinent dans la lutte des classes, l'histoire mondiale contemporaine, et la théorie révolutionnaire elle-même » [SD, p. 29] 


La société bureaucratique

Pour qui rompt avec le trotskisme, le régime russe est une nouvelle forme d'exploitation du travail salarié, c'est donc une variante du capitalisme, que Castoriadis va nommer capitalisme bureaucratique : cette formulation s'oppose évidemment à toutes celles qui voudraient y percevoir une forme de transition entre capitalisme et socialisme, un socialisme autoritaire, socialisme bureaucratique ou socialisme d'Etat, mais elle s'oppose aussi à la notion de capitalisme d'Etat, qui est souvent appliquée, depuis 1914, à l'économie de pays où d'importants secteurs de l'activité productive ont été placés sous contrôle étatique, ou même nationalisés, bien que cette extension du secteur public ne représente aucune transformation révolutionnaire du régime social. Définir le régime russe comme un capitalisme d'Etat, ce serait le réduire à une étape déterminée de la concentration des forces productives, résultant de contradictions structurelles et de lois économiques, formulées dans le Capital, et qui auraient produit les mêmes conséquences, même s'il n'y avait pas eu de révolution, et si un parti totalitaire n'avait pas conquis le pouvoir.
S'il y a bien lieu, pourtant, d'établir un parallèle entre le régime russe et celui des pays capitalistes occidentaux, c'est parce que ceux-ci cessent d'être, à leur tour, identifiables par les mécanismes du marché concurrentiel, et se bureaucratisent, en l'absence de toute transformation révolutionnaire, résultat qui apparaît comme « l'aboutissement immanent de l'évolution 'idéale' du capitalisme » : l'évolution technologique et la concentration du capital « entraînent l'élimination du capitaliste individuel 'indépendant' et l'émergence d'une strate bureaucratique qui 'organise' le travail de milliers de travailleurs dans les entreprises géantes», et prend en charge la direction réelle, alors que « les capitalistes 'propriétaires', s'il en subsiste, ne peuvent jouer un rôle dans l'entreprise moderne que moyennant la place qu'ils y occupent dans la pyramide bureaucratique » [DH, p. 189]. 
Alors même qu'elles résultent de l'évolution spontanée du capitalisme privé [quoique sous la pression des luttes ouvrières], ces transformations affectent la nature même du régime social, et permettent de « définir le régime social des pays occidentaux comme capitalisme bureaucratique fragmenté » [DH, p. 190]. Les tâches d'organisation, de rationalisation et de planification qui incombent à la direction d'entreprises multinationales qui intègrent des branches productives multiples et disparates, échappent au contrôle des patrons individuels, ou des assemblées d'actionnaires, et font croître, dans ces entreprises, un appareil bureaucratique dont les choix stratégiques sont d'autant moins dictées par les lois du marché que le marché lui-même est de plus en plus éloigné des fictions qui le définissent par la concurrence parfaite : « A la limite de la concentration totale (et en fait, longtemps avant que celle-ci ne soit atteinte), il n'y a plus de 'marché' véritable, plus de 'prix de production', plus de 'loi de la valeur' et finalement plus de 'capital' au sens que Marx donnait à ce terme (qui contient comme moment inéliminable l'idée d'une somme de 'valeurs' en processus d'auto-agrandissement) » [DH, p. 191].

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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 09:31

Travaux philosophiques d'un jeune militant 

Cette polémique avec Sartre, qui se situait bien sur le plan politique, nous permet de constater que Castoriadis n'avait nullement renoncé à la philosophie, et proposait déjà une vision de Marx fort éloignée de la Vulgate marxiste, en le félicitant d'avoir approfondi « la révolution copernicienne commencée avec Kant, en montrant que non seulement toute connaissance est connaissance pour le sujet, mais que ce sujet est un sujet historique, donc pratique-actif. » [QMO, t 1, p. 81]. Bien qu'il ait, assez tôt, déserté la Sorbonne, la politique étant alors "trop absorbante", le militant de Socialisme ou barbarie n'avait pas délaissé l'objet de sa recherche, comme nous l'ont appris, il n'y a pas très longtemps, les esquisses, les notes et les articles rassemblés, par les soins de Nicolas Poirier, dans Histoire et création [HC, Paris, Seuil, 2009] : cette publication bouleverse le schéma qu'on avait pu se faire - parfois dans un esprit quelque peu malveillant - du parcours de Castoriadis, qui ne serait venu à la philosophie qu'après avoir mené une double carrière, professionnelle et militante. Tel un autre Docteur Jekyll, doublé d'un ténébreux Mister Hyde, il aurait partagé son temps entre un travail respectable et bien rémunéré, en tant qu'économiste à l'OCDE, et l'activité plus ou moins clandestine d'un groupuscule marxiste, où il n'était connu que sous un pseudonyme. On a donc pu, comme le dit Poirier dans un livre où il tire les conséquences de cette découverte, "construire la fiction d'un Castoriadis qui serait venu à la philosophie à la suite de sa rupture avec le marxisme" - fiction qui fait pendant à "l'idée préconçue d'un Marx devenu économiste à la suite de sa rupture avec la philosophie" [OPC, p. 26]. Dans l'un et l'autre cas, on s'interdit de voir que, dès leurs premiers pas, le jeune Marx et le jeune Castoriadis ont visé, à la fois, "la totalité du pensable" et l'ambition "radicale" que nourrissent des philosophes pour qui il ne s'agit plus d'interpréter le monde, mais de le transformer.
Les inédits que publie Nicolas Poirier - y compris, dans sa thèse, ceux qui n'avaient pas trouvé place dans Histoire et création - font justice de ces constructions arbitraires. C'est bien ce que nous montre la première partie de son livre, consacrée à "la pensée philosophique de Castoriadis à l'époque de Socialisme ou Barbarie". Rappelons toutefois qu'à cette même époque, dès 1948, Castoriadis avait développé, dans un style hégélien, les thèses qui soutenaient son orientation politique, texte inédit qui a dû circuler dans le groupe, même si la revue, fondée un an plus tard, ne l'a pas publié : Castoriadis l'exhume en 1973, et le joint à des textes publiés dans la revue [Phénoménologie de la conscience prolétarienne, dans QMO, t 1, p. 363-377]. Avant même d'accéder à d'autres inédits, tout le monde aurait pu - même Philippe Gottraux - se rendre compte que le militant politique n'était pas un néophyte en philosophie. Et Nicolas Poirier le sait mieux que personne, lui qui va expliquer, à partir de ce texte, les premières divergences, politiques et philosophiques, qui ont opposé Castoriadis et Lefort, dès la création de Socialisme ou Barbarie [OPC, p. 310-328] - mais ce texte avait bien sa place parmi tous ceux qui servent à reconstituer la pensée philosophique du jeune Castoriadis. L'analyse de ce texte aurait fait contrepoids à l'impression que donne l'abondance de textes destinés à une thèse universitaire, au risque d'établir un clivage trompeur entre des disciplines qui semblent enfermées dans des compartiments, strictement séparés par des cloisons étanches, bien qu'ils soient simplement les différents registres sur lesquels s'exerçait une même pensée. Cette analyse, en outre, aurait permis de lever les équivoques qui s'attachent à la notion même d'ontologie politique, qui risquait d'être prise au sens où Pierre Bourdieu étudiait L'ontologie politique de Martin Heidegger, et où l'ontologie deviendrait l'instrument d'un projet politique, auquel elle servirait de légitimation. Ce que Castoriadis s'est refusé à faire, même et surtout dans la période où il reprendrait ses recherches dans un cadre universitaire : « Nous ne philosophons pas - nous ne nous occupons pas d'ontologie - pour sauver la révolution (A. Honneth), mais pour sauver notre pensée, et notre cohérence. L'idée qu'une ontologie, ou une cosmologie, pourrait sauver la révolution, appartient à l'hégélo-marxisme, soit à une conception aussi éloignée que possible de la mienne. » [FF, p. 9-10]. Ce qui montre, à la fois, que le dernier Castoriadis désavouait le projet d'une Phénoménologie de la conscience prolétarienne, mais aussi que ce texte révèle l'existence de liens inextricables, chez le premier Castoriadis, entre une politique et une ontologie, qu'il faut bien appeler "hégélo-marxiste" : comme ceux du noeud gordien, il faudra les trancher. Mais on aurait tort de mettre entre parenthèses les rapports qui unissent, chez un penseur qui n'est nullement schizophrène, la passion du logos et celle de la polis, en pratiquant une méthode husserlienne qui pouvait certes avoir une fonction heuristique, si cela permettait d'aborder chaque texte sans se préoccuper d'autre chose que de lui, et sans préjuger des positions à venir, qui infléchiraient son sens, ou le démentiraient. C'est à bon droit que nous devons nous interdire de projeter sur un texte notre connaissance de textes ultérieurs, ce qui reviendrait à importer dans notre propre lecture les idées toutes faites que nous impose une tradition héritée... Mais nous avons affaire à des textes écrits à une même époque, et par le même auteur, qui ne s'adressait pas de la même façon à des publics divers, formés de philosophes, ou bien de militants : en s'adressant aux uns, il parlait de Kant, de Hegel et de Frege, mais s'il parlait aux autres, il se référait à Marx, à des penseurs marxistes, par exemple à Trotsky. C'est justement ce que nous permet de comprendre cet autre inédit, qui exposait en style hégélien les positions de Socialisme ou Barbarie : dès la première phrase, l'en-soi et le pour-soi (la classe en-soi et la classe pour-soi) s'y trouvent introduits à partir de Trotsky, et nullement de Hegel. Il ne s'agit pas d'un artifice oratoire, conforme à ce que Leo Strauss appelle un "art d'écrire" : c'est plutôt un indice du rapport intime qui noue, dans la pensée d'un philosophe-militant, la méthode philosophique et le contenu politique. 


"Un maléfice de l'existence à plusieurs" 

La querelle avec Sartre sera bientôt suivie d'un différend avec Merleau-Ponty, d'autant plus étonnant que celui-ci avait soutenu la position de Lefort contre Sartre, tout en rejetant le marxisme lui-même, ce que Castoriadis, en 1956, perçoit comme un retrait dans le "désert du scepticisme politique" : il nous semble, à vrai dire, que Merleau-Ponty va désormais servir de prête-nom, pour s'en prendre à Lefort, dans la querelle récurrente qui va opposer les fondateurs de Socialisme ou Barbarie. En 1956, il s'agit d'une querelle rétrospective, où Castoriadis trouve dans le Rapport Khrouchtchev l'occasion de reprendre la critique d'un livre publié dix ans plus tôt (Humanisme et Terreur), pour faire grief à Merleau-Ponty « de supprimer les questions propres à la révolution par le "maléfice de la vie à plusieurs" et d'aboutir à ce désert du scepticisme politique où, quoi qu'on dise par ailleurs, tout se vaut, où tous les projets se fanent tôt ou tard, où toute perspective d'action rationnelle est finalement abolie » ["Rideau sur la métaphysique des procès", 2015, p. 379-390, cf. aussi SV, p. 410] ? Condamnation hâtive, que Castoriadis aurait pu réviser quand il en viendrait à un pareil "scepticisme" à l'égard d'un texte fameux, où Marx présente l'activité révolutionnaire du prolétariat comme un processus nécessaire, objectivement déterminé, où la volonté consciente des prolétaires n'entre pas en ligne de compte : « Il ne s'agit pas de ce que tel ou tel prolétaire ou même le prolétariat entier se représente à un moment comme le but, il s'agit de ce qu'il est, de ce qu'il sera historiquement contraint de faire conformément à cet être » [La Sainte Famille, 1844]. Phrase qui, dans Les Aventures de la Dialectique,  motivait le "scepticisme" de Merleau-Ponty : « même si le marxisme et sa philosophie de l'histoire ne sont rien d'autre que le "secret de l'existence" du prolétariat, c'est un secret que le prolétariat ne possède pas lui-même, et c'est le théoricien qui le déchiffre. N'est-ce pas avouer que, par personne interposée, c'est encore le théoricien qui donne son sens à l'histoire en donnant son sens à l'histoire du prolétariat ? » [AD, p. 65.] 
Scepticisme fondé, puisque Castoriadis, une fois qu'il aurait critiqué le marxisme, dirait la même chose, à l'égard d'une théorie qui prétend décider « si, en faisant ceci ou cela, le prolétariat agit sous l'empire de simples "représentations", ou sous la contrainte de son être. A quel moment peut-on encore parler d'autonomie ou de créativité du prolétariat ? A aucun, et moins que jamais au moment de la révolution puisque c'est précisément pour lui le moment de la nécessité ontologique absolue, où l'histoire le contraint enfin de manifester son être - que jusqu'alors il ignore, mais que d'autres connaissent pour lui » [QD, t 1, p. 387]. 
Même s'il continue de monter en épingle - sans aucune référence au contexte de cette phrase - le "maléfice de l'existence à plusieurs", il rejoint donc Merleau dans ce "désert du scepticisme politique" où seront exilés tous ceux qui se refusent à faire de l'histoire une marche triomphale vers l'avenir radieux promis par des prophètes. Cette histoire de maléfice constitue, à nos yeux, une fausse querelle : penser, comme Merleau, que l'existence humaine est vouée au conflit, n'implique pas que ce conflit soit sans issue, ni que les hommes soient voués à la solitude. Dans un article où il commente la fameuse réplique où Garcin, dans Huis clos, déclare, comme chacun sait, que « L'enfer c'est les autres », Merleau-Ponty observe que « Si les autres sont l'instrument de notre supplice, c'est parce qu'ils sont d'abord indispensables à notre salut. Nous sommes mêlés à eux de telle façon qu'il nous faut, tant bien que mal, établir l'ordre dans ce chaos » [SNS : Sens et non-sens, Nagel, 1948, p. 74]. Et c'est encore lui qui, à partir de Hegel, soutient que les rivaux ne peuvent s'affronter que parce qu'ils sont pareils, et qu'ils aspirent à la même satisfaction : « La conscience du conflit n'est possible que par celle d'une relation réciproque et d'une humanité qui nous est commune (...) et cet autre en qui je voyais d'abord mon rival, il n'est mon rival que parce qu'il est moi-même » [SNS, p. 118]. Qui peut croire que Merleau, dans la phrase où il mentionne "l'existence à plusieurs", voulait dire autre chose que cette banalité : l'existence des hommes n'est jamais solitaire, ce qui peut, quelquefois, devenir infernal ? Castoriadis lui-même, quand il lui arrive de parler d’existence collective, ne sous-entend pas qu’une existence « individuelle » puisse être « purement individuelle », étant bien entendu que ce qu’il nommera la « monade psychique » ne constitue pas encore un individu…  
Qu'est-ce que l'auteur de "Marxisme et théorie révolutionnaire", qui rejette, à son tour, la théorie marxiste, sans renoncer au projet révolutionnaire - s'il reste défini par la lutte contre l'exploitation - peut sérieusement objecter à ce qu'écrit Merleau dans le dialogue fictif qui occupe les dernières pages des Aventures ? 
« - Ainsi, vous renoncez à être révolutionnaire, vous consentez à cette distance sociale qui transforme en péchés véniels l'exploitation, la misère, la famine... 
- Je n'y consens ni plus ni moins que vous. Un communiste écrivait hier "Il n'y aura plus d'Octobre 17". Sartre dit aujourd'hui que la dialectique est une fadaise. Un marxiste de mes amis, que le bolchevisme déjà ruinait la révolution, et qu'il faut mettre à sa place l'imprévisible invention des masses. Etre révolutionnaire aujourd'hui, c'est accepter un Etat dont on ne sait presque rien, ou s'en remettre à une grâce de l'histoire dont on sait moins encore, et tout cela non plus n'irait pas sans misère et sans larmes. Est-ce donc tricher que de demander qu'on vérifie les dés ? [AD, p. 312-313] » 


La sortie du tunnel 

C'est justement à partir de 1956, quand le rapport Khrouchtchev et la révolte hongroise commencent à ébranler le mythe stalinien, que Socialisme ou Barbarie parvient à sortir du ghetto gauchiste, et devient visible dans le champ intellectuel ; un débat s'engage avec la revue Arguments. Le jeune Michel Winock, qui militait alors à la Nouvelle Gauche, tout en poursuivant ses études d'histoire, découvre « avec une émotion joyeuse (...) le numéro de décembre (1956) consacré à l'insurrection hongroise ». « Ce numéro, dit-il, fut notre meilleure parade à la contre-offensive stalinienne», selon laquelle, « quand toute la droite occidentale se réjouit du soulèvement de Budapest, une telle unanimité et une telle joie chez les réactionnaires dénoncent le caractère fasciste de la rébellion. Socialisme ou Barbarie démontra, au contraire, la solidarité de l'Humanité avec le Figaro et l'Aurore : comme la presse bourgeoise, la presse communiste avait essayé de cacher les manifestations révolutionnaires du prolétariat hongrois ». Mais l'image de la revue est en train de changer, elle apparaît moins comme l'organe d'un groupe militant que comme un laboratoire d'idées, où s'affrontent « des tendances contraires », et qui « ne nous offrait - déclare Michel Winock - d'autre perspective que celle d'un travail intellectuel sans relâche de démythification. Or j'étais, à dix-neuf ans, impatient d'action, et suivre les conclusions de Socialisme ou Barbarie me paraissait aboutir à un isolement superbe certes, splendide assurément, mais à un isolement tout de même » [Winock 1978, pp. 105-107 ; voir aussi Gérard Genette, Bardadrac, Seuil 2006, p. 433-437].
Jugement qui aurait déçu, et même surpris, les militants de S ou B, dont l’ambition était, pour Jean-François Lyotard, de « reconstituer à neuf le tissu des idées directrices de l'émancipation des travailleurs, partout dans le monde, mais en se tenant au plus près de ce qui s'invente dans les luttes - afin de le leur restituer ». Il est vrai que le groupe n'aspirait pas à jouer un rôle dirigeant, et soutenait que « le rôle de l'organisation révolutionnaire n'était pas de diriger les luttes, mais de leur apporter les moyens de déployer la créativité qui s'y exerce, et d'en prendre conscience pour qu'elles se dirigent elles-mêmes » [Lyotard 1989, note liminaire, p. 34]. Dira-t-on que c'est faire de nécessité vertu ? Pour certains militants du groupe (Claude Lefort, Henri Simon), l'organisation révolutionnaire devait se cantonner dans un rôle auxiliaire, faire connaître et populariser les luttes exemplaires, sans prétendre leur apporter des orientations stratégiques - ce qu'exprime le titre des publications qu'ils allaient animer après 1958, Informations et liaisons ouvrières, puis Informations et correspondance ouvrières (à ne pas confondre avec Informations ouvrières, organe d’un groupe trotskiste lambertiste). Mais pour Castoriadis, ainsi que pour Lyotard, les militants révolutionnaires, dans la mesure même où ils intervenaient dans des luttes exemplaires, ne pouvaient pas se contenter de soutenir ces luttes, ils devaient exposer et défendre leurs conceptions. Ce qui donne à ces luttes une valeur d'exemple, ce sont leurs formes d'organisation, par lesquelles elles échappent au contrôle des bureaucraties syndicales - comités de grève élus par les grévistes, et ne rendant de comptes qu'à la base - et le contenu anti-hiérarchique des revendications. 
Lyotard ajoute : « quand on représente aujourd'hui 'Socialisme ou Barbarie' comme un quarteron d'intellectuels parisiens dont tout le mérite aurait été de ne pas trop se tromper sur la nature de la 'gauche' socialiste ou communiste, ou sur celle de la droite libérale ou conservatrice, à l'époque de la guerre froide et de la décolonisation, on ne fait que perpétuer ce contre quoi le groupe luttait. On perpétue l'oubli du véritable enjeu qui était le sien », qui est « avec le concept d'une autonomie déjà là dans le concret de la lutte des classes (...) le secret d'où toute résistance tire son énergie ». 


Querelles et scissions

« Si la vie du groupe, pendant quelque vingt ans, a été si prodigieusement agitée, ce ne fut certes pas du fait de conflits de prestige ou d'intérêts personnels, comme c'est la règle, paraît-il, dans l'intelligentsia parisienne. (...) Les controverses, les démissions, les scissions eurent pour motif la manière d'entendre les luttes en cours et la façon dont il convenait de s'y associer. Ce fut l'agitation d'une interminable cure, où se jouait le passé de la lutte révolutionnaire, mais dans le déchirement quotidien de la vie moderne. Rien de moins académique ». Lyotard, bien entendu, reformule dans son jargon ce qui était en jeu, d'après lui, dans l'expérience militante de Socialisme ou Barbarie, « ce qui est et reste absolument vrai de cet enjeu. Vrai même aujourd'hui où le principe d'une alternative radicale (le pouvoir ouvrier) à la domination capitaliste doit être abandonné », sans qu'il soit pour autant permis « de renoncer à toute résistance et de se rendre sans conditions à l'état des choses ». Ainsi renonce-t-il à la « révolution », pour se rabattre sur une « résistance » qui doit être « intraitable ». C’est-à-dire ce qui, dans tout système, reste irréductible, et que le système ne parvient pas à traiter : « cet enjeu, qui motive la poursuite de la résistance par d'autres moyens, sur d'autres terrains, et peut-être sans fins assignables » [Lyotard 1989, pp. 34-35]. 
Pour rendre compte de cette « interminable cure », qui s'est prolongée, en tout cas, bien après la scission et la disparition de Socialisme ou Barbarie, peut-on faire abstraction de l'ego militant, des « conflits de prestige ou d'intérêts personnels » ? Lyotard lui-même en donnait un autre aperçu dans son Economie libidinale, où l'évocation des mêmes conflits l'obligeait à ouvrir une « parenthèse de haine (...) contre le grand égout collecteur de consolations nommé spontanéité et créativité » : selon lui, rompre avec le marxisme n'a de sens que si on abandonne, en même temps que le marxisme, le projet messianique qu'il a véhiculé : « Recommencer la révolution, c'est ne pas la recommencer, c'est cesser de voir le monde aliéné et les gens à sauver ou à aider ou même à servir, c'est abandonner la position virile, entendre la féminité, la bêtise, la folie, autrement que comme des maux. Haine pour le mac qui se déguise en fille sans avoir le désir de l'être, sinistre caricature virile du noble travesti » [Lyotard 1974, pp. 142-146].
Castoriadis, pour sa part, ne veut pas éluder le soupçon qui impute au projet révolutionnaire de « véhiculer, chez les uns, un désir de pouvoir ; chez d'autres, le refus du principe de réalité, le phantasme d'un monde sans conflit où tous seraient réconciliés avec tous et chacun avec soi-même, une rêverie infantile qui voudrait supprimer le côté tragique de l'existence humaine » [IIS, p. 135]. Question inévitable, dont il admet que « même si personne ne la posait, celui qui parle de révolution doit se la poser à soi-même » - il doit interroger sa propre implication dans ce processus historique, trop souvent présenté comme une nécessité objective. C'est ce qu'il accomplit dans un texte qui, avant de devenir la première partie de son plus fameux livre [IIS, "Marxisme et théorie révolutionnaire"], va remplir les derniers numéros de la revue, et où il va repenser le projet révolutionnaire, hors du cadre marxiste, et bientôt hors de tout cadre organisationnel. 


Mai 68 

En juin 65, la revue cesse de paraître. Deux ans plus tard, le groupe tient sa dernière réunion, où il décide la « suspension » des activités de Socialisme ou Barbarie - en fait, il se dissout, et sera donc absent, au printemps 68, d'un mouvement où il exerce une influence posthume, attestée notamment par les écrits de Daniel et de Gabriel Cohn-Bendit. Hors de toute organisation, les fondateurs de Socialisme ou Barbarie ont quand même pris part au mouvement de mai, dont ils ont proposé une analyse à chaud, dans un ouvrage collectif : Mai 1968, la Brèche, publié sous la triple signature d'Edgar Morin, Claude Lefort, et Jean-Marc Coudray, alias Cornelius Castoriadis, dont quelques initiés connaissent alors le nom, et quelques-uns de ses précédents pseudonymes. Cet ouvrage paraît dans une collection où, quelques mois plus tôt, le précédent ouvrage d'Edgar Morin [Commune en France, La métamorphose de Plodémet, Paris, 1967] avait connu un grand succès de librairie. Castoriadis, à cette date, est déjà l'auteur d'une œuvre importante, mais n'a encore rien publié sous son nom. Il le fera bientôt, pour un public restreint, celui de la revue freudienne L'inconscient, où il va publier ses Epilégomènes à une théorie de l'âme qu'on a pu présenter comme science [octobre 1968, repris dans CL]. Ce titre parodie les Prolégomènes de Kant - ce qui suffit pour signaler qu'il ne s'adresse qu'à un public d'initiés. Mais la contribution qu'il apporte à La Brèche est son premier contact avec le grand public.
Dans un bref avertissement, les auteurs de ce livre s'expliquent sur la précipitation apparente avec laquelle ils proposent aux lecteurs des essais « rédigés entre le 15 mai et le 10 juin ». S'ils ont pris « le risque de publier leurs réflexions, c'est qu'il leur paraissait important d'ouvrir un débat, sans tarder, sur l'explosion révolutionnaire de mai 68 » [Cet avertissement n'a pas été repris dans la réédition de 1988, où il est remplacé par une mise à jour].
Formulation prudente, puisqu'elle sous-entend qu'une explosion révolutionnaire n'est pas la même chose qu'une révolution, ce que confirme, en outre, le texte de Castoriadis : « Si la révolution n'est que explosion de quelques jours ou semaines, l'ordre établi (qu'il le sache ou non, qu'il le veuille ou non) s'en accommode fort bien. Plus même, contrairement à ce qu'il croit, il en a profondément besoin. Historiquement, c'est la révolution qui permet au monde de la réaction de se survivre en se transformant, en s'adaptant - et on risque aujourd'hui d'en avoir une nouvelle démonstration » [QD, t 1, p. 284]. C'est dire que le sens d'une telle explosion reste encore à venir, et ne sera révolutionnaire que si ce qu'elle vise parvient à se traduire dans des institutions. Ce qu'elle aura été, lorsqu'on en débattra dans les décennies qui suivront, sera déterminé par l'issue de la crise, et les conséquences réelles ou supposées, heureuses ou mal venues, dont on la rendra responsable.
Mais ce qu'elle est, sur l'heure, c'est d'abord une grande surprise, devant cette explosion imprévue et imprévisible, irréductible aux théories qui prétendent observer « la croissance graduelle des contradictions» et «l'accumulation progressive d'une conscience révolutionnaire des masses ». Elle se comprend, plutôt, par l'idée que « cette société est obligée de produire, périodiquement, des 'accidents' inéluctables qui bloquent son fonctionnement et font éclater la lutte des hommes contre son organisation. » [QD, t 1, p. 279] 
Idée que Castoriadis professait depuis longtemps : « cette société (...) est condamnée à produire des 'crises', qui, pour accidentelles qu'elles puissent paraître chaque fois, n'en sont pas moins inéluctables, et n'en posent pas moins objectivement chaque fois devant l'humanité la totalité de ses problèmes. » [QD, t 1, p. 144] 


Une interruption de l’apathie politique

Mais cette idée, bien sûr, ne peut pas expliquer pourquoi tel accident a lieu à tel moment, pas plus qu'elle ne nous permet de le prédire - ce que, bien entendu, n'a pas fait Castoriadis, qui venait de dissoudre Socialisme ou Barbarie, et qui, depuis dix ans, décrivait la France gaulliste comme une société plongée durablement dans une apathie politique dont la crise de 1958 lui avait fait prendre la mesure : la Constitution de la Cinquième République, observait-il alors, « a ceci de dictatorial, qu'elle élimine en réalité la politique de la scène publique et en fait l'affaire privée et secrète du gouvernement. Mais ce n'est là qu'en apparence un acte arbitraire : c'est la population française, dans sa grande majorité, qui s'est retirée de la politique, tacitement depuis des années, explicitement depuis le 13 mai, bruyamment enfin le 28 septembre. L'approbation de la Constitution, l'octroi de tous les pouvoirs à de Gaulle signifiaient précisément : nous ne voulons plus nous en occuper, vous avez carte blanche » [QMO, t 2, p. 250-251].
Certes, ajoutait-il, « l'état actuel d'apathie des masses ne sera pas éternel. (...) Il est peu probable, en effet, que les organisations bureaucratiques pourront continuer à jouer le même rôle de frein des luttes que par le passé. Leur usure, manifeste depuis longtemps, portée à son comble depuis le 13 mai, ne pourra que s'accélérer encore sous le nouveau régime » [QMO, t 2, p. 257]. 
Mais l'apathie des masses lui est bientôt apparue comme un effet durable des transformations qu'introduit le capitalisme moderne, dans une société où la démocratie, « même en tant que démocratie bourgeoise, a déjà effectivement disparu, non par le règne de la Gestapo, mais par la bureaucratisation de toutes les institutions étatiques et politiques et l'apathie concomitante de la population » : cette pseudo-démocratie « est précisément la forme adéquate de domination du capitalisme moderne, qui ne pourrait pas se passer de partis (y compris socialistes et communistes) et de syndicats, désormais rouages essentiels du système à tous points de vue » [QD, t 1, p. 130-131].

Kriegspiel, ou psychodrame ?

La question du pouvoir, en mai-juin 68, ne se réduit donc pas à la compétition des partis politiques, auxquels les élections ont permis d'enterrer le mouvement de grève et les occupations : à l'issue de la crise, les élections de juin donnent au gouvernement la forte majorité parlementaire qui lui faisait défaut depuis mars 67, mais ce renforcement du régime gaulliste ne peut pas faire oublier que, pendant quelques jours, il a failli tomber. Contentons-nous de rappeler le témoignage de Raymond Aron : même si, à ses yeux, les étudiants ne font que jouer un psychodrame, et si « les révolutionnaires français, c'est-à-dire le PSU et les groupuscules, trotskystes, maoïstes, et autres, peuvent éventuellement détruire, ils ne peuvent pas refaire un ordre », il les juge capables de créer une situation qui acculerait la France à choisir « entre la restauration de l'ordre par le Parti communiste ou la restauration de l'ordre par un gaullisme ou un gouvernement de droite renforcé. La solution intermédiaire aurait été un gouvernement Mendès-France sous contrôle communiste, mais une telle solution n'aurait représenté qu'une phase intermédiaire », puisqu'elle conduisait, « comme les gouvernements de la Libération, soit à l'élimination des communistes du gouvernement au bout d'un certain temps, soit au pouvoir total du Parti communiste » [Aron 2005, p. 619].
Or les groupuscules gauchistes, s'ils n'ont jamais cherché à prendre le pouvoir, voulaient mettre au pied du mur la gauche parlementaire (socialiste et communiste), et la forcer ainsi à se discréditer. Tel était le calcul stratégique auquel faisait écho une interview de Sartre, que nous pouvons relire dans Situations VIII [p. 223], où il jugeait que « les communistes ont peur de la révolution » et se déclarait favorable « à ce qu'un mouvement révolutionnaire se constitue hors du PC et à sa gauche ». Sartre ajoutait, d'ailleurs, « que c'est la seule chose qui peut débloquer la politique du PC en permettant aux véritables révolutionnaires qui y demeurent encore de faire entendre leur voix et d'imposer une nouvelle orientation du Parti » : position comparable à celle des trotskistes, qui reprochent au PC sa théorie du passage pacifique au socialisme, où ils voient un alibi, qui le dispense de lutter pour le pouvoir. 
Telle n'est pas, bien sûr, la position de Castoriadis : l'attitude des communistes, à quelque époque et dans quelque lieu que ce soit, ne se fondait pas sur la peur, mais sur leur propre calcul stratégique qui envisage toujours la prise du pouvoir, mais ne se dispose à le prendre que s'il est en mesure d'exercer ce pouvoir sans partage et sans contrôle. C'est pourquoi, en 1968, Castoriadis estime que le PCF « ne veut et ne peut rien vouloir quant au pouvoir : il sait qu'il ne serait accepté dans un gouvernement 'Front populaire' qu'à condition de faire les frais de l'opération (assumer l'usure de ce gouvernement sans accès aux ministères qui lui permettraient de noyauter l'appareil d'Etat) - et qu'accéder autrement au pouvoir ne serait concevable qu'à travers une guerre civile qui dégénérerait rapidement en troisième guerre mondiale ; sur cette voie, il rencontre un veto absolu de Moscou. Il ne peut donc que manœuvrer, prétendant qu'il veut un 'gouvernement populaire' et craignant par-dessus tout que celui-ci ne se réalise, faisant des vœux (qui ont toutes chances de s'accomplir) pour que, en cas de victoire électorale, la Fédération le trahisse pour former un gouvernement 'centre gauche'. Sa ligne se réduit à ceci : perdre le moins de plumes possibles, ou en gagner quelques-unes » [QD, t 1, p. 301 ; rappelons que, dans les années 60, la FGDS, fédération de la gauche démocrate et socialiste regroupait les partis de ce qu'on appelait gauche non communiste].
S'il faut combattre et dénoncer la politique stalinienne des partis communistes, ce n'est donc pas parce qu'ils ont peur de la révolution (que Sartre et les trotskistes identifient encore à la conquête du pouvoir), mais parce qu'on sait très bien ce qu'ils font du pouvoir, chaque fois qu'ils le prennent, et qu'ils le prennent seuls ; quand ils ne sont pas seuls, comme c'était le cas dans les gouvernements tripartites de 1944-1947, leur présence n'est qu'un expédient provisoire, imposé par les circonstances, et qui peut leur servir à occuper des positions de force dans tel ou tel secteur de l'appareil d'Etat. Mais ils n'ont nulle part, de manière durable, partagé le pouvoir avec des partenaires aussi forts qu'eux, ou plus. C'est ce qui détermine la pratique alternée d'une stratégie unitaire, lors des élections présidentielles de 1965 et de 1974, et de surenchères tactiques, en Mai 68, où ils n'ont pas voulu faire la courte échelle à Mendès-France ou à Mitterrand, comme dix ans plus tard, lorsqu'ils ont transformé en déroute la victoire annoncée de mars 78. Stratégie unitaire, quand il ne s'agit pas de gouverner ensemble, avec leurs alliés du moment, mais seulement d'accroître leur représentation parlementaire ou leur pouvoir municipal. Surenchère tactique, quand il suffit d’annoncer, sur un ton menaçant, qu'avec l'union de la gauche, « il y aura des ministres communistes » pour que cela détourne du parti socialiste un nombre suffisant d'électeurs indécis. [QD, t 1, p. 666-668] 
Ces jeux de stratégie, comme ceux que pratiquent tous les autres partis, sont efficaces et rationnels aussi longtemps que la population reste apathique, qu'elle n'intervient pas sur la scène publique, et se contente d'assister au spectacle que lui donnent des figurants, auxquels elle a permis de la représenter. Le mouvement de Mai a pu, pendant deux mois, interrompre ces simulacres, mais - c'est tout le problème - il ne s'est pas donné les moyens de durer, en perpétuant les formes d'organisation autonome (assemblées générales et coordinations) [Denis 1996] que nous voyons pourtant, chaque fois que surgit un mouvement de masse, reparaître comme un acquis, dont on n'a plus besoin d'évoquer l'origine. 


Questions rétrospectives

Mais l'organisation, alors comme aujourd'hui, définit un problème, celui de concilier l'efficacité pragmatique avec les exigences d'une sensibilité libertaire, qui vise à « intégrer les individus dans des structures qu'ils comprennent et qu'ils puissent contrôler » [Bakounine, cité et approuvé dans QMO, t 2, p. 59] - ambition légitime, mais qui s'expose au risque de désintégration dans l'individualisme, si l’on entend ce mot au sens de Tocqueville : au temps des groupuscules, on déplorait parfois que certains militants aient disparu « dans la nature ». Mais l’individualisme, en un tout autre sens, est le propre des gens qui pensent par eux-mêmes, il n’éteint pas toujours les ardeurs militantes. S'ensuit-il que l'on doive, comme l'ont fait plus tard des interprètes trop sensibles à l’air du temps, réduire Mai 68 à une poussée de fièvre individualiste, qu'exprime, d’après eux, l'injonction paradoxale  : « Il est interdit d'interdire » ? Cette interprétation, mise en forme par les auteurs de La Pensée 68 [Ferry-Renaut 1985], joue sur les multiples sens que peut prendre ce terme, qui sert, selon les cas, à justifier un individualisme politique, « inhérent par nature aux sociétés démocratiques », ou bien à déprécier la recherche narcissique de jouissances privées, ou encore à stigmatiser l'attitude anti-normativiste, qui s'exprime dans le refus des interdits.
C'est ce troisième sens que retient Luc Ferry : « Dès lors qu'il est 'interdit d'interdire', dès lors que toute normativité est perçue comme répressive, l'individu devient à lui-même et pour lui-même sa propre norme. (...) L'essentiel est d'en finir avec la transcendance des normes, d'accéder enfin à la juste compréhension de ce fait indubitable : la seule transcendance qui subsiste est celle de soi à soi, celle d'un moi encore inauthentique à un moi authentique. Bref, une transcendance tout entière circonscrite dans la sphère de l'immanence à l'ego individuel » [Ferry 1996, p. 87 dans l'édition de poche]. 
En 1984, lors d'une intervention au colloque de Lyon sur Mai 68, Luc Ferry était moins offensif, et prétendait porter, sur l'individualisme qu'il attribuait déjà au mouvement de mai, « un regard globalement positif » : « Le paradoxe, bien sûr, c'est que Mai 68, malgré ou plutôt à travers les projets communautaires et collectifs qui s'affichaient de toute part, ait pu, non pas interrompre, mais bien renforcer comme jamais auparavant les tendances des sociétés modernes à l'individualisme ». Bien sûr, dans son esprit, il ne s'agissait que d'un paradoxe apparent, qui a son sens dans la logique tocquevillienne : « si la naissance de la démocratie ou de l'individualisme politique (autour de la Révolution française, pour donner un repère aisément visible) correspond à l'émergence d'un sujet qui commence de se penser non seulement comme une monade autonome et douée de liberté, mais comme le fondement ultime de toute valeur et de toute norme, la faculté à remettre sans cesse en cause ces valeurs et ces normes, tout particulièrement bien sûr celles du pouvoir politique, est inhérente par nature aux sociétés démocratiques » [Pouvoirs 1986, pp. 12-13].
Tocqueville, il est vrai, nomme individualisme « un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l'écart avec sa famille et ses amis de telle sorte que, après s'être créé ainsi une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même » [De la démocratie en Amérique, tome 2, livre 2, chapitre 2, page 612 dans l'édition de la Pléiade : cet individualisme ne peut être celui d’un individu autonome, puisqu’il s’agit d’un individu qui renonce à prendre part à la souveraineté politique, un individu privatisé] c'est là un sentiment plutôt conservateur, qu'il faut attribuer, non aux soixante-huitards, mais à la majorité silencieuse qui a refait surface aussitôt que De Gaulle a fait appel à son soutien. Parce que, rétorque Castoriadis, « si on veut comprendre où était 'l'individualisme' en mai 68, qu'on réfléchisse donc sur ce qui, après la modification des accords de Grenelle, a scellé l'effritement du mouvement : le réapprovisionnement des pompes à essence. L'ordre a été définitivement rétabli lorsque le Français moyen a pu de nouveau, dans sa voiture, avec sa famille, rouler vers sa résidence secondaire ou son endroit de pique-nique. Cela lui a permis, quatre semaines plus tard, de voter à 60% pour le Gouvernement » [MI, p. 28]. 
 

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Published by jean-louis
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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 09:26

SIGLES :
QMO 1-2 La question du mouvement ouvrier, tomes 1-2
QD 1 et 2 Quelle démocratie, tomes 1 et 2
SB La société bureaucratique
GTG Guerre et théories de la guerre
FF Fait et à faire
FP Figures du pensable
IIS L'institution imaginaire de la société
MI La montée de l'insignifiance
MM Le monde morcelé
SD Une société à la dérive


Chapitre I 
Un Grec moderne

Rien n’est plus faux que l’opinion, séduisante à première vue, qui fait de Castoriadis un nostalgique de la polis athénienne, et de cette fameuse liberté des Anciens que la pensée libérale, à la suite de Benjamin Constant, oppose volontiers à la liberté des Modernes. Il y a là, pour certains, un prétexte commode pour éluder toute discussion sur l’une des idées qu’il défend avec force, celle d’une démocratie directe, qui n’abandonne pas sa souveraineté à des élus échappant à tout contrôle. Idée toujours traitée comme un anachronisme, auquel les gens sérieux ne concèdent qu’une indulgence amusée, s’agissant d’un penseur dont Alain Renaut a pu dire, lors d’un colloque sur Mai 68, que son « enthousiasme pour Mai ne peut guère être séparé de sa fascination pour le modèle de la démocratie grecque » [Pouvoirs 1986, p. 88]. Ce qui revient à dire que ce Grec enthousiaste ne veut pas s’adapter aux réalités du monde contemporain, où la démocratie est représentative.
Remarquons tout d'abord que, dans un texte où il récuse la notion de miracle grec et les discussions, superficielles à ses yeux, qu'elle a pu susciter et qu'elle suscite encore, Castoriadis affirme que « toute l'histoire humaine est un miracle, et toute institution particulière d'une société particulière, toute société concrète qui s'institue accomplit un miracle. Car ni l'une ni l'autre ne sont réductibles à des explications : l'histoire humaine comme les différentes institutions de la société sont des créations authentiques » [Vernant 2000, p. 171]. Qu'il s'interroge aussi sur Ce qui fait la Grèce, et qui fait de la Grèce, nullement un modèle, mais un exemple qui nous aide à penser, à créer, notre propre avenir, n'implique aucune fixation sur la Grèce classique. A tous ceux qui lui prêtent un hellénocentrisme comparable à celui que personnifie Leo Strauss, Castoriadis répond : « Ceux qui croient que je m'inspire exclusivement ou essentiellement de l'histoire ancienne ne m'ont tout simplement pas lu. Ma réflexion n'a pas commencé avec la démocratie athénienne (...) mais avec le mouvement ouvrier contemporain » [FF, p. 73].
Si cette réflexion a commencé en Grèce, il s'agit de la Grèce des années 30 et 40, celle qui a connu tour à tour la dictature de Metaxas, l'invasion italienne, l'occupation allemande, et la résistance populaire, menée sous le contrôle du parti communiste. Castoriadis lui-même, né en 1922, est âgé de quinze ans quand il adhère aux jeunesses communistes, puis il découvre « le caractère réactionnaire du parti communiste, de sa politique, de ses méthodes, de son régime interne », ce qui va, dans un premier temps, le conduire « au trotskisme et à sa fraction la plus gauchiste qui menait une critique intransigeante aussi bien du stalinisme que des trotskistes droitiers » [QD1, p. 331]. Pendant la même époque, il poursuit à Athènes des études de droit, d'économie politique et de philosophie, et publie, en 1944, ses premiers travaux universitaires [réédités en 1988 sous le titre de Premiers essais (Protès dokimès)]. Ces publications nous apprennent que ce jeune marxiste s'était pris de passion pour l'œuvre de Weber : elles « comprenaient entre autres la traduction longuement commentée des 'Fondements méthodiques' de Economie et société et une 'Introduction à la théorie des sciences sociales' fortement influencée par Weber » [MM, p. 39].

[Encadré 2] Trotskisme et stalinisme

Stalinisme et trotskisme n'évoquent désormais qu'un souvenir lointain de la rivalité qui opposait, entre 1920 et 1940, les deux dirigeants russes qui se sont disputé la succession de Lénine : pour la plupart des historiens, le stalinisme n'est qu'une phase de l'évolution du régime soviétique, celle qui va de la mort de Lénine à celle de Staline, alors que le trotskisme persiste sous la forme d'une opposition marginale, qui dénonce les trahisons des bureaucraties réformistes. Dans la langue de bois du mouvement communiste, un réformiste n'est pas un militant ouvrier qui cherche à réaliser des réformes, c'est, comme Léon Blum, un social-démocrate légaliste, qui accepte d'exercer le pouvoir dans le cadre des institutions bourgeoises, et de se comporter comme un gérant loyal d'une société toujours capitaliste. Trotsky et les trotskistes ont longtemps qualifié les staliniens de centristes, ce qui, dans leur langage, voulait dire qu'ils occupaient une position intermédiaire, et par là même instable, entre le prolétariat révolutionnaire et les sociaux-traîtres acquis à la collaboration de classe. Mais en 1938, dans le Programme de transition où il justifie la fondation d'une Quatrième Internationale par la faillite du Komintern, autrement dit la Troisième Internationale, Trotsky déclare que celle-ci est « définitivement passée du côté de l'ordre bourgeois », puisqu'elle s'est alliée, sous prétexte de lutter contre le fascisme, à des partis bourgeois, avec lesquels elle s'apprête à gouverner. Trotsky, assassiné en 1940, n'a pas pu commenter la dissolution du Komintern par Staline, en 1943, ni la formation de gouvernements d'unité nationale, auxquels les communistes français ont pris part de 1944 à 1947. Mais les trotskistes y ont vu la confirmation éclatante des prophéties de leur leader, et n'ont pas voulu voir que, dans l'Europe orientale, des gouvernements de démocratie populaire - c'est-à-dire, en théorie, des gouvernements de coalition qui accordaient une place à des partis bourgeois - servaient de camouflage à l'installation de régimes aussi totalitaires que celui du Grand Frère russe. Quant au parti communiste, il importe assez peu de savoir s'il faut encore l’appeler stalinien : aucun des successeurs de Maurice Thorez n'a prétendu au titre de « meilleur stalinien de France », mais leur aggiornamento a ceci de troublant qu'ils ont pu, par exemple, renoncer à la dictature du prolétariat comme si c'étaient eux qui renonçaient à exercer la dictature, comme si prolétariat n'était qu'un nom de code pour dire le Parti : « Mais évidemment le PCF n'a jamais été partisan de la dictature du prolétariat : il a toujours été partisan de la dictature du PCF. Proclamer que l'on abandonne ce que l'on n'a jamais, en vérité, poursuivi, ce n'est que perpétuer la mystification. » [QD, t 1, pp. 647]. 
Il ne s’ensuit pas que communisme et fascisme puissent être identifiés sous l’étiquette floue du totalitarisme : « A peu de choses près, le nazisme dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit. Le communisme est condamné à dire une chose et à faire le contraire : il parle de démocratie et instaure la tyrannie, il proclame l'égalité et réalise l'inégalité, il invoque la science et la vérité et pratique le mensonge et l'absurdité. C'est pourquoi il perd très vite son emprise sur les populations qu'il domine. Mais c'est pourquoi aussi les adhérents au communisme, en tout cas avant son arrivée au pouvoir, sont mus par des motivations très différentes de celles des nazis. » [SD, p. 714]

Le moment décisif, qui va motiver sa rupture avec les conceptions trotskistes, est l'insurrection de décembre 1944 : elle démontre, à ses yeux, que les partis communistes ne sont pas devenus réformistes, et ne sont pas passés - comme l'a cru Trotsky - « du côté de l'ordre bourgeois », mais que la révolution qu'ils poursuivent n'est rien d'autre que leur propre dictature, substituée au pouvoir de la classe ouvrière.
Dans la Grèce de 1944, la situation intérieure était aussi favorable à l'établissement du pouvoir communiste que celle dont Tito, et les communistes yougoslaves, allaient tirer parti, malgré les concessions de Staline à Churchill. Dans un pays ruiné, où il ne subsistait rien des cadres d’avant-guerre, « la population, poussée par des conditions de vie épouvantables et par la cruelle oppression qu'exerçait l'armée allemande, allait vers le PC, qui connaissait un développement foudroyant (...) et installait son pouvoir total sur les régions les moins accessibles du pays et, après le départ des Allemands, sur la totalité du territoire à l'exception, et encore, de la place de la Constitution à Athènes » [QD, t 1, p. 331].
Bien que les communistes grecs aient d'abord accepté le retour à Athènes du gouvernement Papandréou (jusqu'alors réfugié au Caire sous la protection des Anglais), et qu'ils soient même entrés dans ce gouvernement, l'insurrection de décembre montrait que leur tactique n'était pas différente de celle que suivaient les communistes yougoslaves, peu soucieux des accords que Staline signait avec Churchill et Roosevelt : « Les masses se comportaient par ailleurs en infanterie passive du PC ; seul un délirant aurait pu croire qu'une fois le PC installé au pouvoir, ces masses, militairement encadrées, menées au doigt et à l'œil, sans aucun organe autonome ni velléité d'en former aucun, auraient 'débordé' le PC ; l'auraient-elles, par impossible, essayé, elles auraient été massacrées impitoyablement, les cadavres étant affublés des qualificatifs appropriés » [QD, t 1, p. 333]

[Encadré 3] Agis Stinas

Dès 1973, Castoriadis salue « la figure héroïque de quelqu'un que je ne peux pas encore nommer, et qui m'a rendu visible, dans des circonstances où la mort était de tous les jours et de tous les coins de rue (...) ce qu'est un militant révolutionnaire, et un politique dont la pensée ne reconnaît aucun tabou » [QD, t 1, p. 380]. Les éditions suivantes, parues après la chute des colonels grecs, mentionnent le nom de Stinas, mieux connu, désormais, grâce à l'édition française de ses Mémoires [Stinas 1990] préfacée par Michel Pablo, qui maintient la position de principe des trotskistes orthodoxes, ceux que Castoriadis qualifie de droitiers. Selon Pablo, « le mot d'ordre transitoire adéquat » devait être « Tout le pouvoir à l'EAM et à l'ELAS » - c'est-à-dire aux organisations de résistance contrôlées par le PC grec - et les trotskistes grecs « devaient axer leur ligne sur cette possibilité réelle, même s'il leur était difficile, sinon impossible par endroits, de participer individuellement à ces mouvements. Car il est vrai qu'une fois reconnus par les prétoriens de la direction stalinienne, ils risquaient leur vie ». Qu’il fût, pour les trotskistes, difficile, ou même impossible, de prendre part au mouvement, nous semble invalider la possibilité réelle invoquée par Pablo... 
Agis Stinas est le nom de guerre de Spiros Priphtis, mais la plupart du temps, quand il parle de lui, Castoriadis l’appelle Spiros Stinas. Ce pseudonyme, « Agis », vient tout droit de Plutarque : Agis et Cléomène, deux rois réformateurs, dans les Vies parallèles, sont égalés aux Gracques, et succombent comme eux.

Mais Churchill et Staline s'étaient bien mis d'accord sur un partage des zones d'influence, où chacun d'eux pourrait agir comme il l'entendrait, sans que l'autre s'en mêle : sur place, évidemment, les choses étaient moins claires, les communistes grecs pouvaient tenter d'agir comme les yougoslaves, sachant que le Grand Frère resterait spectateur, mais les approuverait en cas de réussite.
« L'insurrection de décembre 1944 a été battue - mais par l'armée anglaise », conclut Castoriadis : « Cette défaite était donc, si je peux dire, sociologiquement contingente : elle ne résultait ni du caractère intrinsèque du PC (qui n'aurait pas 'voulu' ou 'pu' s'emparer du pouvoir) ni du rapport des forces dans le pays (la bourgeoisie n'avait aucune force à lui opposer), mais de sa position géographique et du contexte international (accords de Téhéran, puis de Yalta). Si la Grèce était située mille kilomètres plus au nord - ou la France mille kilomètres plus à l'est - le PC se serait emparé du pouvoir à l'issue de la guerre, et ce pouvoir aurait été garanti par la Russie » [QD, t 1, p. 333]. 
Conclusion supplémentaire, impensable pour des trotskistes, les régimes qui s'établissent alors, dans la zone d'influence concédée à Staline, vont être identiques au régime russe, ce qui invalide la définition de Trotsky, pour qui l'URSS stalinienne était un Etat ouvrier dégénéré. Formule indéfendable, s'agissant de pays où le même régime n'est nullement issu d'une révolution ouvrière, mais de l'occupation militaire russe.
Les Mémoires d'Agis Stinas nous apprennent que Castoriadis, au début de 1945, soutenait au contraire « que l'action politique du groupe était incompatible avec la théorie de l'Etat ouvrier dégénéré, et qu'il fallait qu'il la rejette ». Position qui, au début, reste minoritaire : « Mais l'ensemble du groupe ne se rangea à cette thèse qu'en septembre 1947 » [Stinas 1990, p. 289]. Castoriadis lui-même a souvent rappelé l’importance de cet épisode, qui lui a fait concevoir une idée-mère de sa pensée politique, l'autonomie des masses : dans la Grèce de 1944, « le parti communiste, le parti stalinien, essaie de s'emparer du pouvoir. Les masses sont avec lui. Les masses sont avec lui, donc : ce n'est pas un putsch, c'est une révolution. Mais ce n'est pas une révolution. Ces masses sont menées par le parti stalinien au doigt et à l'œil : il n'y a pas création d'organismes autonomes des masses - d'organismes qui ne reçoivent pas leurs directives de l'extérieur, qui ne sont pas soumises à la domination et au contrôle d'une instance à part, séparée, parti ou Etat » [DH, p. 413, voir aussi MI, pp. 82-83, et SD, pp. 27-28]. L'analyse est conforme aux enseignements de Trotsky, pour qui la révolution russe est l'œuvre des Conseils ouvriers, ou Soviets, qui surgissent en 1905, et renaissent en 1917, indépendamment des partis, bolchevik, menchevik ou socialiste-révolutionnaire, lesquels ne dirigent la révolution que dans la mesure où ils deviennent, à tel ou tel moment, hégémoniques dans les Soviets. Il ne reste plus rien de la révolution, quand les Soviets ne sont plus qu'une façade, et qu'un parti unique confisque le pouvoir. Mais dès qu'on se demande, en style racinien, comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé, il faut remettre en cause le rôle de Trotsky, et les incohérences des conceptions trotskistes, ce que va faire, en 1948, un texte lumineux de Claude Lefort, qui exprime la position commune aux fondateurs du groupe Socialisme ou Barbarie [Lefort 1978, pp. 33-58]. 
Castoriadis, alors, s'est établi en France, où il arrive en décembre 1945, grâce à une bourse accordée par l'Ecole française d'Athènes, afin de préparer une thèse de doctorat, « dont le thème était que tout ordre philosophique rationnel aboutit, de son propre point de vue, à des apories et à des impasses ». Il va donc fréquenter quelque temps la Sorbonne, mais il s'en lasse vite : « dès 1942, la politique s'était avérée trop absorbante et j'ai toujours voulu mener l'activité et la réflexion politiques sans y mêler directement la philosophie au sens propre du terme. C'est comme idées politiques, non pas philosophiques, qu'apparaissent dans mes écrits l'autonomie (1947, 1949), la créativité des masses, ce que j'aurais appelé aujourd'hui l'irruption de l'imaginaire instituant dans et par l'activité d'un collectif anonyme » [FF, p. 21]. 
L'abandon de ses études le conduira bientôt à travailler comme économiste à l'OECE [plus tard OCDE]. Entre-temps, il rejoint les trotskistes français du PCI [Parti Communiste Internationaliste], et prend part aux débats préparatoires du deuxième Congrès Mondial de l'Internationale trotskiste. La question de la nature de l'URSS est alors relancée par le vaste bouleversement géopolitique qui a fait de la Russie soviétique, perçue auparavant comme une citadelle assiégée, la première puissance militaire en Europe, dont le régime est sorti renforcé d'une guerre mondiale, contrairement aux prévisions de Trotsky, elles-mêmes fondées sur sa conception du régime bureaucratique. La bureaucratie, selon lui, ne tirait son pouvoir que de l'antagonisme persistant entre la classe ouvrière et les forces bourgeoises et petites-bourgeoises qui tendaient à la restauration du capitalisme : elle pourrait jouer un rôle bonapartiste d'intermédiaire entre les classes opposées, aussi longtemps que l'issue du conflit resterait incertaine. Mais, dans les conditions de la guerre mondiale, le régime russe ne pourrait se maintenir que par l'entrée en lice de la classe ouvrière, qui ne pourrait chasser l'envahisseur nazi qu'en se débarrassant des bureaucrates staliniens. 
« Si cette guerre provoque - disait Trotsky en 1939 -, comme nous le croyons fermement, la révolution prolétarienne, elle entraînera inévitablement le renversement de la bureaucratie en URSS. et la résurrection de la démocratie soviétique, sur des bases économiques et culturelles infiniment plus hautes qu'en 1918. Dans ce cas la question de savoir si la bureaucratie stalinienne est une 'classe' ou une excroissance sur l'Etat ouvrier se résoudra d'elle-même ». 
Dans le cas contraire, ajoutait-il, « L'incapacité du prolétariat à prendre en mains la direction de la société pourrait effectivement dans ces conditions mener à l'émergence d'une nouvelle classe exploiteuse issue de la bureaucratie bonapartiste et fasciste. Ce serait, selon toute vraisemblance, un régime de décadence, qui signifierait le crépuscule de la civilisation (...) Nous serions alors contraints d'admettre que la rechute bureaucratique n'a pas été due à l'arriération du pays et à l'encerclement capitaliste mais à l'incapacité organique du prolétariat à devenir une classe dirigeante. Il faudrait alors établir rétrospectivement que dans ses traits fondamentaux l'URSS actuelle est le précurseur d'un nouveau régime d'exploitation à l'échelle internationale » [Trotsky 1972, pp. 109-110].
Ce qui n'est, chez Trotsky, qu'une hypothèse improbable devient, après la guerre, la thèse qui s'impose aux yeux de Castoriadis, et qu'il défend dès août 46, lors des premières discussions où il va rencontrer Claude Lefort et d'autres militants critiques, avec qui il va constituer la tendance Socialisme ou Barbarie, dont le tout premier texte annonce la couleur : « Sur le régime et contre la défense de l'URSS » [2015, p. 589-598]. 
Bien que, dès ce moment, la rupture soit consommée avec l'idéologie du trotskisme, les militants de S ou B ne quitteront la Quatrième Internationale qu'en 1948, et continueront d'être qualifiés de trotskistes, par un facile contresens, notamment sous la plume de Sartre et de ses proches : en 1955, dans sa réplique aux Aventures de la dialectique, « Merleau-Ponty et le pseudo-sartrisme », Simone de Beauvoir identifie « Lefort » et « les trotskistes » [Beauvoir 1955, pp. 219-227]. Nous le verrons plus tard, même Raymond Aron qualifiait de trotskiste la conception qui faisait du régime russe une nouvelle forme d'exploitation capitaliste.

[Encadré 4] L’idée de barbarie

Socialisme ou barbarie, la formule renvoie au début du Manifeste communiste, où Marx dit que la guerre des classes « finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte », alternative que semble bien illustrer la chute de l’empire romain, submergé sous l’invasion de peuples barbares.
Barbare, dans ce cas, n’a pas le même sens que dans le premier texte où apparaît ce mot, et où il s’applique aux peuples qui ne parlent pas grec : l’Histoire d'Hérodote, où l'historien déclare avoir entrepris son enquête « afin que le temps n'abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l'oubli ». Thucydide rappelle que ce mot est absent des poèmes homériques, où il n'est pas plus question de Grecs que de Barbares, mais seulement de peuples que le poète nomme Phrygiens et Achéens. Hérodote, bien sûr, n'a pas inventé le mot barbaros, qu'il a dû prendre dans le langage parlé, mais ce mot n'apparaît qu'à l'époque où se constituent les deux blocs qui s'affrontent lors des guerres médiques, l'empire de Cyrus, et la coalition grecque. Le mot barbaros, dans ce contexte, bien loin de s’appliquer à des peuples arriérés, incultes ou sauvages, s’applique à tous les peuples qu’avait soumis l'empire perse, y compris les Egyptiens, dont Hérodote parle avec une admiration mêlée d'envie, qu'on pourra retrouver dans le Timée de Platon. Ces non-Grecs ne sont pas des non-civilisés, pas plus qu'ils ne le sont aux yeux de Thucydide, de Platon, ou même d'Aristote. Même si, chez Sophocle, le devin Tirésias évoque «une clameur confuse d'oiseaux, qui criaient avec une ardeur funeste, aussi inintelligibles que des barbares», et même si on rapproche - ainsi que le suggèrent, dans leur édition d'Héraclite, Jean Bollack et Heinz Wismann - le grec barbaros et le latin balbus, qui signifie bègue et se retrouve dans le verbe balbutier, le parler des Barbares n’est pas un gazouillis, ni le babil d’un nourrisson. Mais s’il fallait nous rassurer, l’histoire nous apprend que les Grecs et les Perses pouvaient parler entre eux, négocier et s’entendre, et que de nombreux Grecs, bannis de leurs cités, ont trouvé un asile à la cour du Grand Roi. 
Sur un tout autre plan, clairement politique, des auteurs aussi importants que tardifs, comme Euripide et Aristote, ont prétendu que les Barbares étaient, par leur nature, destinés à l’esclavage, et que les Grecs étaient en droit de les soumettre, eux qui étaient, par nature, de libres citoyens... Mais on sait qu’Alexandre s’est bien gardé de suivre les conseils d’Aristote, sachant qu’ils n’exprimaient qu’un mauvais jeu de mots, car le mot grec que nous traduisons par esclave peut désigner aussi les sujets d’un monarque, si haut placés soient-ils dans l’ordre hiérarchique : c’est ainsi, par exemple, que dans l’éloge funèbre qu’il consacre au jeune Cyrus, Xénophon peut dire à la fois qu’il était un doulos - mot qu’il est, dans ce cas, absurde et saugrenu de rendre par esclave - et «l’homme le plus royal et le plus digne de régner» parmi tous les Perses qui vécurent après Cyrus l’Ancien... [Anabase, livre I, chapitre 9 ; et dans ce même ouvrage, l’esclavage au sens strict est dénommé par d’autres mots, comme pais, ou andrapodon] Mais il faut attendre Plutarque, qui vit sous la tutelle de l'empire romain, pour que le mot barbaros exprime en langue grecque une pensée romaine. Quand la pax romana sera censée régir tous les peuples civilisés, parcere subjectis et debellare superbos (épargner ceux qui se soumettent et rejeter hors du limes ceux qui osent tenir tête à l’ordre impérial), alors le mot barbare prendra le sens péjoratif qui est resté le sien dans l’usage moderne, jusque dans la formule Socialisme ou barbarie... Mais en toute logique, si barbarie s’oppose à civilisation, ce mot ne peut plus désigner un peuple ou une race, il ne peut s’appliquer qu’à telle ou telle façon d’agir ou de penser - qui n’épargne aucun peuple, et peut s’emparer des esprits, dans des pays de très vieille et haute culture : Français et Allemands, Espagnols et Italiens sont bien placés pour le savoir. 


Socialisme ou Barbarie

Rétrospectivement, la revue publiée de 1949 à 1965 par le groupe Socialisme ou Barbarie semble occuper une place parmi les revues intellectuelles qui paraissent à cette époque : Critique, Esprit, les Temps Modernes, et se distingue surtout par sa lucidité précoce à l'égard du communisme stalinien, que les autres revues traitent avec bienveillance. Comme l'explique Philippe Gottraux, dont l'enquête prolonge une étude d'Anna Boschetti [Boschetti 1985], c'est là une illusion, que conforte après coup l'audience obtenue, à partir des années 70, par les principaux animateurs de S ou B, Lefort, Castoriadis, Lyotard et Mothé. Dans les années 50, S ou B n'est visible que dans le champ politique radical, le groupe et sa revue s'adressent aux militants révolutionnaires qui gravitent autour du trotskisme, du bordiguisme et des courants conseillistes inspirés par Pannekoek. Hors du microcosme gauchiste, ils ne se font entendre que grâce aux articles qu'écrit Lefort dans les Temps Modernes, comme L'affaire Kravchenko et La contradiction de Trotsky. Malgré la protection que lui accorde Merleau-Ponty, certains articles de Lefort ne paraissent d'ailleurs qu'avec un chapeau introductif, précisant que la revue n'est pas engagée par la position de l'auteur (Dans L'affaire Kravchenko, la rédaction des Temps Modernes n'admet pas que l'URSS joue le rôle de l'accusée). Puis, en 1953, Lefort critique Les communistes et la paix, série d'articles où Sartre, jusqu'alors très distant à l'égard du PC, s'installe dans le rôle d'un compagnon de route. 


«Un petit machin de rien du tout»

Dans sa biographie de Sartre, Annie Cohen-Solal fausse la perspective quand elle évoque « la place spécifique de Sartre, isolé, au milieu de tous les courants crypto- ou para-communistes des années d'après-guerre », « les dialogues de Sartre avec des groupes qui croisaient dans les mêmes eaux que les siennes », et ses « polémiques (...) avec des groupes comme Arguments, comme « Socialisme ou Barbarie » ; avec des individus comme Edgar Morin, Kostas Axelos, Cornelius Castoriadis ou Claude Lefort » [Cohen-Solal 1985, p. 579 dans la collection folio]. Sartre, en réalité, n'a jamais dialogué, ni même polémiqué avec les interlocuteurs qu'elle mentionne, et c'est tout naturel, compte tenu de l'hégémonie qu'il exerçait alors dans le champ intellectuel, où il n'avait pas de rivaux. Sa Réponse à Lefort, publiée à la suite du texte incriminé, est moins une réponse qu'un rectificatif, où le directeur des Temps Modernes remet à sa place - en même temps qu'il lui signifie son congé - un collaborateur dont il est mécontent. Ce rectificatif n'appelait aucune réponse, il devait clore le débat. Le texte par lequel lui répondra Lefort, De la réponse à la question, paraîtra un an plus tard, dans la rubrique « correspondance », et il restera sans réponse. La description du champ des revues, que présente Anna Boschetti, éclaire l'épisode, et nous aide à comprendre que si on parle, après coup, de dialogues et de polémiques entre Sartre et d'autres penseurs, c'est parce que, plus tard, dans une tout autre configuration du champ intellectuel, certains fidèles de Sartre, alors proches du gauchisme soixante-huitard, ont vu dans Socialisme ou Barbarie un interlocuteur acceptable, avec qui Sartre aurait dû débattre, au lieu de perdre son temps avec les intellectuels communistes, Hervé, Garaudy, ou Kanapa. Quand ils le disent à Sartre, celui-ci leur répond que, certes, « il aurait fallu un mouvement à la gauche du PC », mais que « nous [l'équipe des Temps Modernes] étions tentés de prendre l'idéologie du PC pour la pensée ouvrière, parce que, à l'époque, en 50-55, il n'y en avait pas d'autre (...), parce qu'il n'y avait rien à gauche du PC. A l'époque, la situation était bloquée. La classe ouvrière était en reflux, jusque vers 65, et le PC se durcissait et se bloquait » [Sartre 1974, pp. 37-41]. Quant au groupe Socialisme ou barbarie, «c'était une chapelle réunissant une centaine d'intellectuels et quelques ouvriers dont ils étaient très fiers : ils avaient 'leurs' ouvriers (...) Mais ce n'était qu'un petit machin de rien du tout!» [Sartre 1976, pp. 181-183].
Cette appréciation réaliste du poids respectif des partenaires nous rappelle que, pour Sartre, il ne s'agissait pas d'un dialogue entre intellectuels, mais d'une alliance tactique, «sur des points précis et limités», entre deux poids lourds : un poids lourd de la politique, le PCF, et un poids lourd du monde intellectuel, Sartre lui-même et sa revue - avec l'ambition de fonder « une gauche indépendante et en liaison avec le PC ». Mais s'agissant de réalisme, un petit machin de rien du tout n'avait pas tort de lui objecter que « pour qu'une 'gauche indépendante' se forme dans la réalité, il faut que des gens, et des ouvriers en premier lieu, y adhèrent. Pour qu'ils y adhèrent plutôt qu'au PC, il faut que des raisons les opposent à ce dernier. Et il faut qu'il s'agisse de raisons fondamentales, non de nuances ou de cheveux coupés en seize ». Dès lors que Sartre admet que les partis communistes ont raison de présenter l'URSS comme un Etat ouvrier, « les critiques adressées à leur politique deviennent secondaires et même gratuites (...) Une organisation indépendante ne pourra donc se former qu'à condition de pouvoir montrer que les divergences qui la séparent du stalinisme sont fondamentales, c'est-à-dire concernent la nature même du stalinisme, en URSS et ailleurs. (...) Dans ces conditions, pourra-t-elle être 'en liaison avec le PC' ? Il est ridicule même de se poser la question » [QMO, t 1, p. 61]. Sartre, bien entendu, n'a pas voulu entrer dans cette polémique : il faudra attendre 1957, après les révoltes de Poznan et de Budapest, pour que les Temps Modernes débattent, un court instant, avec Socialisme ou Barbarie [cf. Lefort 1978, pp. 236-268].
Quant à Sartre lui-même, il se contentera de faire allusion à des « anciens trotskystes » qui, horresco referens, réduisent les « faits hongrois » à une « agression soviétique contre la démocratie des Conseils ouvriers » [Sartre 1960, p. 26] : rappelons-le pour ceux qui veulent encore croire que Sartre a défendu les insurgés hongrois. 

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Published by jean-louis
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25 février 2017 6 25 /02 /février /2017 08:26

Politique de Merleau-Ponty, extrait du Chapitre second : Un pari pascalien (1945-1953)- pour rectifier certains dires de Michel Onfray


Comme celui de Sartre, l'engagement politique de Merleau-Ponty suscite encore des polémiques récurrentes, et d'autant plus confuses qu'elles ne tiennent même plus compte de la chronologie, ni de situations qui ont beaucoup changé entre 1945 et 1953 - ce qu'illustre fort bien le livre où Michel Onfray, dans le but affiché de rendre justice à Camus, dresse un réquisitoire contre Sartre, Beauvoir, Jeanson et... Merleau-Ponty, embarqué malgré lui dans la querelle autour de L'Homme révolté, où il n'a joué aucun rôle : « On connaît la polémique ayant opposé Camus et Les Temps modernes. Les attaques de la part de Sartre, Beauvoir et Merleau-Ponty, dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils n'ont guère résisté à l'occupant nazi, montrent qu'ils ne comprirent pas plus qu'il fallait également lutter contre le socialisme des camps parce qu'il présentait un danger totalitaire semblable à celui du fascisme brun. » [OL, p. 330] 
Mais Onfray téléscope le conflit de 1952, dont Merleau est absent, avec l'altercation qui oppose Camus et Merleau, en 1946, et qu'il présente de façon très fantaisiste : « Lorsque Camus se fâche avec Sartre et Beauvoir, à l'issue d'une soirée trop arrosée chez les Vian, mi-novembre 1946, parce qu'il estime fort justement [souligné par Onfray] que, soutenu par Sartre, Merleau-Ponty justifie les camps soviétiques dans un article intitulé Le Yogi et le Commissaire, il se lève, sort, claque la porte derrière lui, et poursuivi par Sartre et Vian, refuse de revenir ». [OL, p. 486] 
Ce récit est fondé sur un anachronisme : l'article incriminé portait sur les procès de Moscou, vus à travers le prisme d'un roman de Koestler, Le zéro et l'infini - ce qu'un lapsus d'Onfray, à son corps défendant, signale à ses lecteurs ; il confond, en effet, le titre d'un livre de Koestler, Le Yogi et le Commissaire, avec celui du feuilleton qui deviendrait plus tard Humanisme et Terreur, "Le Yogi et le Prolétaire", où Merleau parodiait ce titre de Koestler. Onfray aurait pu corriger cette sottise, s’il avait seulement consulté la chronologie qui accompagne les Œuvres de Merleau [p. 56] : il aurait toujours pu prendre parti pour Camus dans cette querelle, sans la fausser par des projections arbitraires… 
Consultons à présent la version de Sartre, publiée dans Situations IV [et reprise dans 2010, p. 1069-1070] : « Un soir, chez Boris Vian, Camus prit Merleau à partie et lui reprocha de justifier les procès. Ce fut pénible : je les revois encore, Camus révolté, Merleau-Ponty courtois et ferme, un peu pâle, l'un se permettant, l'autre s'interdisant les fastes de la violence. Tout d'un coup, Camus se détourna et sortit. Je lui courus après, accompagné de Jacques Bost, nous le rejoignîmes dans la rue déserte ; j'essayai tant bien que mal de lui expliquer la pensée de Merleau, ce que celui-ci n'avait pas daigné faire. Avec ce seul résultat que nous nous séparâmes brouillés ; il fallut plus de six mois et le hasard d'une rencontre pour nous rapprocher. Ce souvenir ne m'est pas agréable : quel sot projet que d'offrir mes bons offices ! Il est vrai : j'étais à la droite de Merleau, à la gauche de Camus ; quel humour noir me souffla de faire le médiateur entre deux amis qui devaient un peu plus tard me reprocher l'un après l'autre mon amitié pour les communistes et qui sont tous deux morts, irréconciliés ? »
Une fois n'est pas coutume, c'est la version de Sartre qu'il nous faut retenir. Le différend concerne les procès de Moscou, et reprend un problème qu'auraient pu illustrer la morale de Kant et celle de Max Weber, mais aussi bien une fable de La Fontaine, où il est question d'un ours... Une chose est certaine : elle ne portait pas sur les camps soviétiques, qui n'étaient pas encore objet de polémique : celle-ci devait surgir en 1947, avec la parution du livre de Kravchenko, "J'ai choisi la liberté", pour se développer dans les années suivantes, avec le livre de Rousset, et le témoignage de Margaret Buber-Neumann, porté à l'occasion du procès Kravchenko - en 1949 ! Merleau-Ponty, alors, aura déjà écrit, dans un éditorial de 1948, que : « A mesure que nous sommes mieux renseignés sur l'importance relative du travail forcé et du travail libre en URSS, sur le volume du travail concentrationnaire, sur la quasi-autonomie du système policier, il devient toujours plus difficile de voir l'URSS comme transition vers le socialisme ou même comme Etat ouvrier dégénéré. (...) C'est la perspective marxiste elle-même qui serait alors remise en question, puisque les faits feraient apparaître, en marge de l'alternative marxiste, capitalisme ou socialisme, un type de société qui ne se laisse définir par aucun des deux concepts. » [Œuvres, p. 355-356 : nous avons interverti l'ordre des citations, mais chacun reste libre de consulter le texte, et de voir que nous ne l'avons pas trafiqué] 
Ce n'est, pourrait-on dire, encore qu'une inquiétude, qui aurait pu disparaître dans les années suivantes. Mais, nous le savons déjà, elle se précise en 1949, dans la Note sur Machiavel, où Merleau s'interroge sur la tragédie du marxisme, et ce qu'il a nommé "l'expédient de Cronstadt", où le parti prétend agir au nom de la classe ouvrière et traite les insurgés comme des agents de l'impérialisme bourgeois. Cet expédient, depuis, « est devenu système » et « le pouvoir révolutionnaire s'est décidément substitué au prolétariat comme couche dirigeante, avec les attributs de puissance d'une élite incontrôlée » [Œuvres, p. 1376]. Cette thèse n'est pas celle de la revue, mais elle y avait déjà fait une apparition, dans La Contradiction de Trotsky : un article où Claude Lefort expliquait le caractère contradictoire de la politique des bolcheviks entre 1917 et 1923, « puisqu'elle était amenée à prendre un contenu antiprolétarien au nom des intérêts majeurs du prolétariat. (...) En fait, à cette époque, le caractère révolutionnaire du bolchevisme ne tient plus qu'à un fil : la politique de Lénine et de Trotsky orientée vers la révolution mondiale. En l'absence de cette révolution, le fil doit se rompre. » [1978, p. 53-54] Ce n'est plus au conditionnel, mais à l'indicatif, que Merleau pense que l'URSS est désormais devenue, « en marge de l'alternative marxiste, capitalisme ou socialisme, un type de société qui ne se laisse définir par aucun des deux concepts. » 
 C'est la thèse qui sera reprise, en 1950, dans le fameux éditorial, signé TM, où Merleau écrira « qu'il n'y a pas de socialisme quand un citoyen sur vingt est au camp », mais où Onfray ne veut voir qu'un « réquisitoire contre David Rousset », et un « plaidoyer pour l'Union soviétique des camps »... [OL, p. 329]. Merleau refusait certes de « confondre le communisme et le fascisme » : « Jamais nazi ne s'est encombré d'idées telles que : reconnaissance de l'homme par l'homme, internationalisme, société sans classes. Il est vrai que ces idées ne trouvent dans le communisme d'aujourd'hui qu'un porteur infidèle (...) toujours est-il qu'elles y restent » - ce qui veut dire, en fait, qu'un communiste sincère n'a rien à voir avec un fasciste sincère, même si les deux régimes sont également odieux : « La décadence du communisme russe ne fait pas que la lutte des classes soit un mythe, que la "libre entreprise" soit possible ou souhaitable, ni en général que la critique marxiste soit caduque. D'où nous ne concluons pas qu'il faut montrer de l'indulgence au communisme mais on ne peut en aucun cas pactiser avec ses adversaires. La seule critique saine est donc celle qui vise dans l'URSS et hors de l'URSS l'exploitation et l'oppression, et toute politique qui se définit contre la Russie et localise sur elle la critique est une absolution donnée au monde capitaliste. » [Œuvres, p. 365-367]. Cette dernière phrase montre très clairement que le refus de pactiser avec les anticommunistes n'implique aucun soutien à "l'Union soviétique des camps", et n'a pas d'autre objet que d'échapper au piège tendu par ceux qui, alors, proposaient de s'entendre sur l'idée "que l'URSS est l'ennemi n°1" : « Non, bien sûr, nous n'acceptons pas, car cette formule a un corollaire : pour l'instant, pas d'ennemi hors de l'URSS ; elle veut donc dire qu'on renonce à discuter le monde non soviétique. » [Œuvres, p. 367-368]
 Quant aux "valeurs" respectives du nazisme et du communisme, notons ce qu'en dira, plus tard, Castoriadis : « A peu de choses près, le nazisme dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit. Le communisme est condamné à dire une chose et à faire le contraire : il parle de démocratie et instaure la tyrannie, il proclame l'égalité et réalise l'inégalité, il invoque la science et la vérité et pratique le mensonge et l'absurdité. C'est pourquoi il perd très vite son emprise sur les populations qu'il domine. Mais c'est pourquoi aussi les adhérents au communisme, en tout cas avant son arrivée au pouvoir, sont mus par des motivations très différentes de celles des nazis. » [Une société à la dérive, p. 232] 

L'attentisme marxiste

Toujours est-il que ce n'était pas le sujet d'une altercation qui, en 1946, était motivée par les procès de Moscou, tels que les comprenait un ancien communiste, grand ami de Camus [Koestler, évidemment], même si son amitié pouvait être brutale, comme le rappelle Onfray dans la seule page où il mentionne son existence. 
Son héros, Roubachov, illustrait assez bien la figure et le drame de Boukharine, et à travers lui le sort des vieux-bolcheviks, éliminés lors de ces "purges" staliniennes. Peut-être s'agit-il d'une illusion d'optique, dont Merleau est victime aussi bien que Koestler : la plupart des procès ne donnent aucune prise aux interprétations qu'autorise le cas de Roubachov-Boukharine. Les accusés avouent des crimes invraisemblables, sabotages et complots fomentés avec l'Intelligence Service, ou avec les nazis, et le procureur Vichinsky réclame qu'on abatte au plus vite tous ces "chiens enragés". Roubachov-Boukharine apporte au philosophe, autant qu'au romancier, la satisfaction illusoire que procure l'impression de rendre intelligible un scénario absurde "plein de bruit et de fureur", comme l'histoire de Macbeth, "conte conté par un idiot" ["tale told by an idiot"], qui va être "sauvé" par l'idée romanesque d'un dessein mystérieux, qui s'accomplit à l'insu des protagonistes... 
S'il nous faut bien parler d'une erreur de Merleau, il faut dire que, d'abord, elle consiste à suivre le scénario de Koestler : il y verra plus clair, dès 1948, dans l’article où il évoque le cas d'un tout autre procès, où le journaliste Romm avouait un entretien coupable avec Trotsky, quand celui-ci avait trouvé refuge en France : cette rencontre aurait eu lieu en 1933, et au bois de Boulogne, où Trotsky n'était pas, car il s’était alors, dans le plus grand secret, installé en province, où l'avait rencontré le jeune André Malraux [Œuvres, p. 344] 
En 1946, Merleau pouvait passer pour un "compagnon de route" du parti communiste, mais il n'était nullement un crypto-stalinien - comme l'étaient ceux qui reprenaient à leur compte les accusations mensongères contre les opposants, traités de saboteurs ou d'hitléro-trotskistes. Ce que Merleau-Ponty a toujours refusé, car son problème, alors, est seulement de comprendre pourquoi les accusés ont pu, par leurs aveux, confirmer ces mensonges : voulaient-ils rendre ainsi un dernier service à la cause du "Parti", comme le pensait Koestler, et avaient-ils raison ? [cf. dans la Chronologie des Œuvres, p. 57, l’extrait d’un entretien avec Georges Charbonnier - signalons, à présent, que les Entretiens avec Georges Charbonnier ont été publiés en 2016 par les éditions Verdier] En ceci, pensons-nous, il était dans l'erreur, mais il ne mentait pas, et ne collaborait pas avec le mensonge - contrairement au Malraux de 1937, qui se refusait à porter son témoignage devant la commission Dewey (et qui aurait prouvé l'innocence de Romm) sur la date et le lieu où il avait lui-même rencontré Trotsky. 
La conduite qu'aurait pu tenir un Orwell, ou un Soljénitsyne, n'a pas été celle de l'auteur de L'Espoir, qu'elle aurait desservi, au moment de filmer la sierra de Teruel... Il reste à remarquer que cette information, publiée dans les Temps modernes, devait tellement gêner le gaulliste Malraux, alors propagandiste actif du RPF, qu'il allait faire pression sur Gaston Gallimard, afin qu'il renonce à éditer la revue, qui allait se voir réduite à changer d'éditeur. [Simone de Beauvoir, La Force des choses, 1963, p. 186 – Sartre y fait allusion, dans ses Entretiens avec John Gerassi, mais de manière très confuse pour ce qui concerne l’origine du conflit]
Dans l'esprit de Merleau, le communisme russe était comparable à un véhicule en panne, qui ne transporte plus les "valeurs humanistes", ni l'espérance d'une révolution mondiale, mais dont il guette encore les signes qui feraient croire qu'il va pouvoir repartir, et dans la bonne voie. C'est là ce que, plus tard, il devait appeler "attentisme marxiste", dans le livre de 1955 où il allait faire la critique de ses propres erreurs, exercice assez rare chez les intellectuels : « Il est toujours malséant de se citer ou de se commenter, dit-il dans l'épilogue de ce dernier ouvrage. Mais, par ailleurs, quiconque a publié ses opinions sur des problèmes vitaux est obligé, s'il change, de le dire et de dire pourquoi. » [Œuvres, p. 618]. Mais il ne s'agit pas d'une reconstruction, bricolée après coup pour justifier le sens de son évolution : dès 1945 - date où il écrit un article-programme, "Pour la vérité", qui paraît dans les Temps modernes en janvier 1946 -, Merleau constatait que « la lutte des classes est masquée » que les "partis marxistes", la SFIO et le parti communiste, majoritaires dans l'Assemblée constituante qui venait d'être élue, ne cherchaient nullement à entreprendre une révolution sociale. Dès 1936, Léon Blum s'était installé dans le rôle d'un "gérant loyal" qui exerçait le pouvoir sans en tirer parti pour déborder le cadre du régime institué. Et depuis le retour de Maurice Thorez, les communistes pratiquaient le "soutien oppositionnel" : « L'hiver dernier, ils critiquaient le gouvernement, mais comment auraient-ils poussé à fond la critique, puisqu'ils en faisaient partie ? » Bien qu'il reste ambigu, il semble que Merleau accorde encore le bénéfice du doute à un parti dont il ne pense pas, contrairement à Trotsky, qu'il soit « passé dans le camp de l'ordre bourgeois » : le PC, à ses yeux, n'est pas "réformiste" comme la SFIO, qui siège avec lui dans un même gouvernement, mais seulement parce qu'elle n'y est pas seule avec lui... 
C'est que l'URSS reste encore à ses yeux un régime qui peut bien s'accorder, pour un temps, avec les dirigeants des régimes bourgeois, mais où la bourgeoisie a perdu le pouvoir, bien qu'on puisse douter que la classe ouvrière y exerce le sien, dès lors que l'URSS « ne professe plus l'idéologie de son économie, ou plus exactement que les thèmes révolutionnaires sont dans l'URSS d'aujourd'hui devenus une idéologie au sens propre du mot, c'est-à-dire un ensemble de justifications a posteriori. Depuis 1917, le marxisme a une patrie, il s'est incarné dans une certaine partie du monde. A partir de ce moment, les communistes devaient le défendre à la fois dans son corps et dans son esprit, comme les catholiques d'Espagne devaient défendre à la fois l'Eglise visible, ses tabernacles, son clergé, et l'Eglise invisible qui se bâtit dans tous les coeurs et dans les relations des hommes. Les deux choses ne vont pas toujours ensemble. » [Œuvres, p. 135] 
Ce qui amenait Merleau à reprendre une idée marxiste, formulée au début du Manifeste communiste, pour qui la lutte des classes ne débouche pas forcément sur l'instauration révolutionnaire d'une société plus "avancée" : « Marx pensait que la lutte des classes, tant qu'elle n'est pas consciente d'elle-même, ne peut parvenir à l'issue révolutionnaire ; il pensait aussi qu'aucune fatalité ne rend inévitable la prise de conscience et que le monde, faute d'avoir compris sa propre histoire, pouvait pourrir et se dissoudre dans la barbarie. Peut-être est-ce justement à ce point que nous en sommes. » Situation dans laquelle Merleau-Ponty optait pour "faire la politique du PC", décision hasardeuse qui ressemble beaucoup au "pari" de Pascal : « La possibilité demeure d'un immense compromis, d'un pourrissement de l'histoire où la lutte des classes, assez puissante pour détruire, ne le serait pas assez pour construire et où s'effaceraient les lignes maîtresses de l'histoire telles que les avait tracées le Manifeste communiste. » [Œuvres, p. 142 et 146 : on aura reconnu l'alternative historique "Socialisme ou barbarie", qui va bientôt être thématisée par le groupe fondé par Lefort et Castoriadis] 
Pessimisme de la raison, optimisme de la volonté, pour reprendre une formule bien connue de Gramsci, la ligne de Merleau consiste à se régler sur les critères d'une action prolétarienne, définis selon Marx, et non à s'aligner sur les directives d'un parti prolétarien - dont il fera la politique, telle qu'il la comprend, mais sans que ce parti puisse la lui dicter, comme l’insinue la formule sibylline où il vise la « politique effective » du PC : « nous devons prendre garde que rien, dans notre action, ne contribue à freiner le mouvement prolétarien s'il renaît à travers le monde. S'il y a grève, être pour les grévistes. S'il y a guerre civile, être pour le prolétariat, faire ce qui dépend de nous pour éviter le conflit entre les Etats-Unis et l'URSS. En somme, la politique effective du PC. Reconstruire avec le prolétariat, il n'y a, pour le moment, rien d'autre à faire. Simplement nous ferons cette politique d'attente sans illusion sur les résultats qu'on peut en espérer et sans l'honorer du nom de dialectique. Savons-nous s'il y a encore une dialectique et si l'histoire finalement sera rationnelle ? Si le marxisme reste toujours vrai, nous le retrouverons sur le chemin de la vérité actuelle et dans l'analyse de notre temps. » [Œuvres, p. 151]
Cette position implique des conséquences concrètes, comme le neutralisme, dont nous reparlerons - mais aussi le refus de soutenir l'impérialisme français quand il se lance dans une guerre de reconquête coloniale : éditoriaux sur l'Indochine, en décembre 1946, puis en 1947 [ce dernier sera repris dans Signes ; Michel-Antoine Burnier cite quelques extraits du premier éditorial dans EP, p. 39]. L'attentisme marxiste n'implique pas pour autant qu'il faille s'aligner sur les positions du PCF et de l'URSS : les articles de Merleau, qui seront repris dans Humanisme et Terreur, vont irriter les communistes, aussi rudement qu'ils ont irrité Camus. 
Cette "attente", d'ailleurs, n'est pas indéfinie, elle ne va pas durer, comme le prétendra Sartre, jusqu’au déclenchement de la guerre de Corée : dès 1948, dans la préface qui ouvre Sens et Non-sens, Merleau-Ponty déclare « qu'elle a été déçue » et constate l'antagonisme figé d'une « Amérique presque unanime dans la chasse aux rouges » et d'une « Union soviétique qui tient pour fait accompli la division du monde en deux camps, pour inévitable la solution militaire, ne compte sur aucun réveil de la liberté prolétarienne, même et surtout quand elle aventure les prolétariats nationaux dans des missions de sacrifice. » [SNS, p. 10] 
Plus serein que Camus, dont il est pourtant proche, Raymond Aron « acceptai[t] sans peine que l'entremêlement de la rationalité et des accidents laissât une marge aux décisions des individus et, par suite, exposât les hommes aux démentis, voire aux condamnations de l'Histoire. (...) Mais toute décision historique doit être jugée en tenant compte du moment, du contexte dans lequel elle a été prise ; si l'historien a le droit, le devoir de prendre en considération les suites involontaires ou imprévisibles d'une décision, ces suites ne doivent pas fonder le jugement du moraliste, moins encore le verdict d'un tribunal. » [1983, p. 313] 
Ce qu'Aron reprochait aux thèses d'Humanisme et Terreur, c'est de privilégier l'hypothèse marxiste, et d'en faire, non pas une philosophie de l'histoire, mais « la philosophie de l'Histoire », celle qui énonce les « conditions sans lesquelles il n'y aura pas d'humanité au sens d'une relation réciproque entre les hommes ni de rationalité dans l'histoire », auxquelles on ne peut renoncer sans « faire une croix sur la Raison historique » - ce qui revient à prendre la société sans classes pour une Idée de la Raison, et à repenser Marx dans le style de Kant [Œuvres, p. 314] : 
« Retraduite en langage ordinaire, la pensée de Merleau-Ponty ne péchait pas par un excès de subtilité. La base économique du socialisme se construisait dans le bruit et la fureur ; l'homme universel, le prolétariat au pouvoir se faisait attendre. Si l'Histoire démentait définitivement le marxisme, la Raison historique disparaîtrait avec lui. » [1983, p. 314]
C'était bien un pari, comme celui de Pascal, auquel on opposait "qu'une éternité de bonheur imaginaire ne saurait balancer un instant de vie", argument qui pourra être opposé à Sartre, et que Merleau-Ponty a finalement dû s'opposer in petto - quand il a reconnu, dans ses attentes de 45-47, la persistance d'un certain millénarisme. [Œuvres, p. 578]
Contrairement à Camus, Aron n'a jamais pris Merleau pour un apologiste des bourreaux staliniens, ce qui lui permet de saluer "l'autocritique à laquelle Merleau-Ponty se soumit honnêtement" dans Les Aventures de la Dialectique : « Quelques années plus tard, Maurice Merleau-Ponty se lassa d'attendre l'harmonie entre l'histoire réelle et la vision marxiste », renonçant ainsi à l'une des idées qu'Aron « avai[t] le plus vivement critiquées, à savoir la valeur absolue attribuée au marxisme en tant que philosophie de l'Histoire par excellence, seule susceptible de donner un sens au devenir humain ». [1983, p. 314] 
Aron peut donc juger que, « sans tomber d'accord avec moi, il s'était rapproché de mes positions », et que, « pour critiquer l'anticommunisme, il allait manifester clairement une totale indépendance par rapport au communisme. Le refus d'un choix devient choix d'un double refus. » [1983, p. 315-316] 


Rideau sur la métaphysique des procès
 
Ne nous arrêtons pas aux considérations d'ordre philosophique qui ont tellement choqué Camus et quelques autres : l'idée que l'opposition puisse "objectivement" devenir trahison, que rejetaient d'ailleurs les staliniens eux-mêmes. Pour eux, les condamnés des procès de Moscou étaient des traîtres au sens littéral de ce mot, de même que Nizan devait être un mouchard... ce que Merleau-Ponty ne concède jamais, point d'honneur insolite dans la confrérie des "compagnons de route", où on a bien tort de le placer, et qui nous paraît évident, si on le rapporte à cet "attentisme marxiste" qui acceptait de faire "la politique effective du PC" sans souscrire aux mensonges, ni aux discours idéologiques dont les théoriciens parent cette politique. 
Cela ne veut pas dire que Merleau ait eu raison, et Claude Lefort dit bien ce qui rend intenable les thèses soutenues dans Humanisme et Terreur, mais tout autant celles que présentait Koestler dans Le Zéro et l'Infini : dans l'un et l'autre cas, la capitulation des vieux-bolcheviks qui ont accepté d'avouer des crimes invraisemblables est présentée comme une décision libre et réfléchie, par laquelle ils auraient admis que leur opposition à la ligne du parti, même s'ils la justifiaient par de bonnes intentions, devenait criminelle par ses conséquences "objectives". C'était oublier qu'en URSS comme ailleurs, les méthodes inquisitoriales permettent d'obtenir les aveux des sorcières, et de prouver ainsi qu'elles pactisent avec le diable : « Merleau-Ponty évoque l'hypothèse d'aveux extorqués par la force et cite, à ce propos, le jugement de Trotsky. Mais c'est pour se hâter de le congédier. L'idée qu' "ils [les accusés] ont avoué sous la menace du revolver et parce qu'ils espéraient sauver leur vie ou leurs familles" lui paraît inconcevable » [TP, p. 488 : ce texte de Lefort figure également dans l’édition des Œuvres, p. 170-171]. Erreur philosophique, dictée par le besoin d'expliquer la violence - alors même qu'on ne veut pas la justifier - en la réduisant à un rôle instrumental, qui la met au service d'un projet rationnel, et donne l'illusion de la rendre intelligible - à condition d'oublier que, la plupart du temps, la violence n'a pas d'autre objet qu'elle-même, et la satisfaction d'une pulsion sadique... 
Tirons donc un "rideau sur la métaphysique des procès", comme Castoriadis le fait en 1956, quand le rapport secret de Khrouchtchev révèle que les aveux étaient obtenus par la torture, conduisant l'accusé « à un état d'inconscience, de privation de son jugement, d'abandon de la dignité humaine » - ce qui ne laisse aucune place à des spéculations sur les intentions "subjectives", et la culpabilité "objective", de militants piégés par l'ambiguïté de l'histoire, invoquée par Merleau. L'argument ne tient plus, et la morale de l'histoire va nous rappeler La dent d'or, où Fontenelle montrait qu'il vaut mieux "s'assurer du fait", avant de l'expliquer par des raisons subtiles... si subtiles, d'ailleurs, qu'elles pouvaient conduire à l'idée que c'était le pouvoir stalinien qui, "objectivement", mettait en péril le régime socialiste, en même temps que sa puissance militaire (procès Toukhatchevsky, et destruction des cadres de l'armée dite rouge). 
« Des procès, pouvait conclure alors "Socialisme ou Barbarie", il ne reste plus rien. Rien de la métaphysique qu'on avait voulu bâtir sur leur exemple. Rien de la théorie de la culpabilité objective, des choix déchirants entre la politique et la moralité, de la crise de la dialectique marxiste qu'ils auraient traduite. » : il ne reste plus rien des spéculations théoriques qui avaient eu pour effet « de supprimer les questions propres à la révolution par le "maléfice de la vie à plusieurs" et d'aboutir à ce désert du scepticisme politique où, quoiqu'on dise par ailleurs, tout se vaut, où tous les projets se fanent tôt ou tard, où toute perspective d'action rationnelle est finalement abolie. » ["Rideau sur la métaphysique des procès", repris par Castoriadis dans La Société bureaucratique, p. 345-346 – polémique encore évoquée dans Sujet et vérité dans le monde social-historique, 2002, p. 409-410]. 
Que reste-t-il alors d'Humanisme et Terreur, et de sa critique des "dilemmes de Koestler" ? Un débat très classique, où les thèses défendues peuvent être jugées fausses, sans que l'erreur implique une faute morale, et que les choix mettent en jeu le salut éternel d'un penseur qui se damne, et damne sa pensée, s'il faut juger qu'elle justifie l'injustifiable. Merleau n'est nullement le défenseur du Goulag, ni l'apologiste des procès de Moscou, il défend l'idée qu'il s'est faite du marxisme, contre l'idée que s'en font Koestler et Roubachov, et qu'il juge aussi fausse quand Roubachov-Boukharine était encore un dirigeant bolchevik, que quand il devient la victime de son parti. 
L'intérêt de son livre est encore de montrer que le marxisme de Marx, et des meilleurs marxistes, ne se réduit pas au déterminisme historique pour qui toute l'histoire est écrite d'avance, ni au machiavélisme vulgaire, qui juge toute action d'après ses résultats, et tient pour illusoire la volonté qui se règle sur des maximes : Roubachov a tort de croire qu'il était marxiste, quand il brisait la grève des dockers d'un pays qui commerçait avec la Russie soviétique, et quand il écartait les militants syndicaux qui voulaient s'en tenir à la lutte des classes, dans ce pays "ami" du régime soviétique : « Le développement industriel du pays de la Révolution compte plus que la conscience des masses » [Œuvres, p. 212]... à quoi d'autres marxistes pouvaient encore répondre que la conscience des masses comptait plus que la chimère d'une construction menée depuis le sommet, pour créer les conditions économiques nécessaires au "socialisme dans un seul pays". Il ne s'agit pas de situations irréelles, et ce débat pouvait être encore pertinent, et justifier encore l'attentisme marxiste. 
Lefort note pourtant que Merleau va conclure sur une thèse "existentialiste" qui est, dans son esprit, « tout le contraire de l'irrationalisme, puisqu'il tient pour définitifs notre incohérence et notre désaccord avec autrui et qu'elle nous suppose capables de les réduire (...) Cette philosophie, dit-on, est l'expression d'un monde disloqué. Certes, et c'est ceci qui en fait la vérité » [Œuvres, p. 337] : Merleau-Ponty, déjà, est mûr pour la critique qu'il va développer quelques années plus tard, et qui va le conduire à un "agnosticisme", ou un "a-communisme" : « Quiconque s'associe de près ou de loin à l'entreprise communiste pour des raisons comme celles de Sartre devient (...) imperméable à l'expérience. Au contraire, l'agnosticisme, c'est d'abord la promesse d'examiner sans ferveur et sans dénigrement tout ce qu'on peut savoir de l'URSS, promesse facile à tenir, quand on ne garde pas en soi le communisme comme un remords ou une ressource, (...) et qu'on le considère dans le relatif. L'agnosticisme, malgré les mots, c'est ici une conduite positive, une tâche », parce que « l'a-communisme nous oblige (et nous oblige seul) à avoir une politique positive, à poser et à résoudre les problèmes concrets, au lieu de vivre un oeil fixé sur l'URSS et l'autre sur les Etats-Unis. » [Œuvres, p. 578]


Digression nécessaire

Le lecteur comprendra qu'il nous faille parler d'un épisode sur lequel Michel Onfray se fonde pour taxer Merleau de pétainisme : « pendant l'occupation, en novembre 1942 pour être précis, il a procédé à une quête pour remplacer deux portraits de Pétain lacérés par des élèves de sa classe de philo. Vingt-quatre heures après, le futur auteur de Humanisme et Terreur avait rapporté au directeur de l'établissement de quoi remplacer les icônes tailladées ! » [OL, p. 330]
Lui qui est si pointilleux, et qui a raison de l'être, pour rétablir le sens d'un propos de Camus ["je défendrai ma mère avant la justice"], ne s'interroge pas, dès lors que l'accusé ne lui est pas sympathique, sur les motifs d'un acte, ni sur les circonstances qui ont pu le motiver. L'idée ne lui vient pas qu'un professeur ait pu se soucier du sort de ses propres élèves, dont certains risquaient de faire connaissance avec la Gestapo. 
Devant le juge Onfray, le prévenu Merleau, jugé par contumace, va être condamné sans que le tribunal se soit cru obligé de faire appel au témoignage qu'aurait pu apporter tel ou tel des élèves auprès desquels ce professeur a fait sa quête, ni ceux qui, auparavant, avaient pu le connaître, et même avoir eu vent de ses choix politiques... 
Puisqu'il nous faut jouer le rôle d'un avocat, nous citons à la barre l'élève Claude Lefort, qui avait suivi les cours de l'année précédente : « J'étais en 1941-1942 dans la classe de Merleau-Ponty au lycée Carnot. Il savait établir des rapports personnels avec certains de ses élèves. Un jour, à la fin de l'année scolaire, il me demanda si je m'intéressais à la politique, puis, plus précisément, ce que je pensais du PC. Etonné par mes réponses, il me demanda encore si je connaissais Trotsky. Je lui répondis que non et il fit cette remarque que je ne devais pas, bien sûr, oublier : Il me semble que, si vous le connaissiez, vous seriez trotskiste (...) Je ne saurais dire à présent quand mes idées s'étaient formées ; pour une part, sûrement, avant ma classe de philo, mais pour une autre aussi, décisive, durant cette année-là, c'est-à-dire justement sous l'influence de Merleau-Ponty. Son cours de psychologie était un condensé de La Structure du comportement qu'il allait publier. Et son cours de morale faisait large place à la sociologie et au marxisme. » [TP, p. 224] 
Drôle de pétainiste, qui parle de Trotsky à son meilleur élève : remarquons toutefois qu'il ne joue nullement, à l'égard de Lefort, le rôle de Jean Grenier à l'égard de Camus - tel que Michel Onfray l'explique à ses lecteurs. Merleau n'est pas trotskiste, et n'invite pas Lefort à devenir trotskiste, contrairement à Grenier qui invitait Camus à se faire communiste, alors qu'il était lui-même anticommuniste. Le récit de Lefort nous incline plutôt à croire que Merleau était en rapport avec des résistants plus ou moins proches du parti communiste, sans être pour autant un crypto-communiste - étant lié, aussi, avec David Rousset. Qu'il ne fût pas trotskiste, tous ses écrits le prouvent, et prouvent en même temps qu'il n'était pas "crypto" : car il traite Trotsky, Kamenev, Boukharine, comme des opposants, et ne pratique pas le Newspeak stalinien, pour qui le mot "trotskiste" n'a pas d'autre sens que "complice de Hitler". Mais qu’importe à Onfray, pour qui Trotsky ne vaut guère mieux que Hitler [voir son livre Cynismes, p. 164-165 dans l’édition de poche] ?  
Signalons, pour finir, des témoignages auxquels Michel Onfray aurait pu prêter attention, comme celui de Dominique Desanti, dans son livre de souvenirs : Ce que le siècle m'a dit, ou ceux dont fait état la thèse documentée de Kerry Whiteside [1988, p. 30-35]

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2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 16:16

En relisant mon Introduction à Castoriadis, j'ai été déçu par la première page du second chapitre  "L'héritage marxiste", je me suis donc proposé d'en faire une nouvelle version, pouvant peut-être, inch'Allah, prendre place dans une nouvelle édition...

Rappelant qu'en mai 68, « Castoriadis (suivant en cela la ligne d'un désaccord déjà ancien avec Lefort) préconise, comme seul antidote à sa récupération, l'organisation du mouvement », Luc Ferry explique ce choix par une « analyse quasi rousseauiste », et lui oppose deux objections : « outre qu'il ne me semble ni absurde, ni 'immoral', de préférer la liberté des modernes à celle des anciens, je ne parviens pas à saisir les conditions sous lesquelles cette dernière pourrait être compatible avec la modernité (sauf à susciter des situations politiques infernales que nul ne souhaite). D'autre part : cette lecture de Mai me semble largement 'projective' (elle sélectionne ce qui, dans Mai, correspond à un choix pratique, celui d'une vision du monde autogestionnaire) et, comme telle, sans valeur théorique pour concevoir ce qui est, et, éventuellement, ce qui sera » [Pouvoirs 1985, pp. 11-12].
De quoi donc s'agit-il ? Castoriadis, en mai 68, n'invoquait ni Rousseau ni Marx, ni Athènes ni Sparte, il ne prétendait pas savoir "ce qui serait", mais chercher les moyens de faire être ce qu'il jugeait alors possible et souhaitable : y avait-il vraiment lieu de lui chercher querelle au nom de Benjamin Constant et d'une description de la "cité antique" telle qu'on la trouve chez Fustel de Coulanges ? Il citait "le vieux Michelet" parlant des journées de 1789 : "Ce jour-là, tout était possible... l'avenir fut présent... plus de temps, un éclair de l'éternité."
- "Mais si ce n'est qu'un éclair, faisait-il observer, les bureaucrates réapparaîtront aussitôt après, avec leurs lanternes sourdes comme seules sources de lumière. (...) Si nous trouvons aujourd'hui, face à nous, Waldeck Rochet et Séguy, ce n'est pas parce que les ouvriers russes ont été incapables de renverser l'ancien  "régime. C'est au contraire, parce qu'ils en ont été capables - et qu'ils n'ont pas pu instaurer, instituer leur propre pouvoir."
C'est pourquoi il refuse de se laisser enfermer dans le dilemme qui oppose "le moment  d'explosion créatrice et la durée qui ne peut être qu'aliénation", ou d'accepter "que spontanéité et organisation s'excluent", car c'est "livrer le champ de l'organisation - sans lequel aucune société ne peut survivre un jour - aux bureaucrates." [QD1, p. 284-285]
Sous prétexte d'y voir une "analyse quasi rousseauiste", Luc Ferry méconnaît ce qui fait de ce texte une intervention dans le mouvement de mai 68, lui qui ne le perçoit  que comme un incident dont il est spectateur, et qui souhaite vaguement que soit sifflée la fin de cette récréation, dont il ne conçoit les lendemains que dans la perspective d'un retour à la normale... comme le marquis de Dreux-Brézé, en 1789, ordonnant aux députés du Tiers-Etat de quitter la salle où ils prétendaient poursuivre leurs délibérations. Ses conceptions s'opposent à celles de Castoriadis, non comme une défense de la liberté des Modernes contre un retour à la liberté des Anciens, mais comme celles de ceux qui veulent rétablir le fonctionnement "normal" des institutions et celles de ceux qui proclamaient alors que "dix ans, ça suffit", et qu'il était temps de voir si ces institutions pouvaient être changées, et faire place à un autre fonctionnement. On peut déjà prévoir la discordance entre les interprétations qu'ils feront, les uns et les autres, des suites prévisibles du mouvement de mai : quand il s'achève sur la fin des grèves et des occupations, les uns n'y verront qu'un échec, même s'il est provisoire : "ce n'est qu'un début, continuons le combat !", les autres auront du mal à se rassurer, même si l'ordre est rétabli, dans la société comme dans l'Université : les grèves prendront fin, les distributeurs d'essence seront approvisionnés, une "Chambre introuvable" va enfin être élue, et les examens auront lieu, mais le ver est dans le fruit, avec l'idée qu'il est "interdit d'interdire". Même vaincu comme mouvement politique, Mai 68 triomphe dans l'épanouissement d'un individualisme qui accomplit pourtant la liberté des Modernes, qui peuvent vaquer à leurs jouissances privées, tout en abandonnant les affaires publiques aux soins experts des bureaucrates.
Permettons-nous de le rappeler, c'est dans la nuit du 10 mai 1968 que l'interdiction d'interdire a fait son apparition sur un mur aveugle de la rue Gay-Lussac, où on pouvait déjà lire "Défense d'afficher - loi du 28 juillet 1881" : cette inscription reçut alors un commentaire, que nous avons vu de nos yeux : "Défense d'interdire - 10 mai 1968". A tort ou à raison, nous n'y avons pas perçu l'expression d'une idéologie nouvelle et subversive, mais seulement un signe d'un sens de l'humour dont les étudiants n'étaient pas dépourvus. Que ce puisse être, aussi, l'expression d'un certain "individualisme", nous l'accorderons volontiers à Luc Ferry, s'il nous accorde que ce terme a plusieurs sens, ceux qu'il devait plus tard énumérer lui-même, en commençant par la liberté d'examen, qui "est inhérente par nature aux sociétés démocratiques", et en se demandant si le mot "individualisme" correspond bien à ce que Tocqueville avait décrit sous ce nom, ne vaudrait-il pas mieux l'appeler "privatisation", comme l'avait fait Castoriadis au début des années 60 ? Tocqueville, en effet, parlait d'un homme qui se retire "à l'écart avec sa famille et ses amis de telle sorte que, après s'être créé ainsi une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même". Peut-être pensait-il au jardin d'Epicure, plutôt qu'aux assemblées qui écoutaient Périclès ... 
 

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1 janvier 2017 7 01 /01 /janvier /2017 16:03

CHAP. XXIII. - Victoire du maréchal de Villars à Denain. Rétablissement des affaires. Paix générale.

Les négociations, qu’on entama enfin ouvertement à Londres, furent plus salutaires. La reine envoya le comte de Strafford, ambassadeur en Hollande, communiquer les propositions de Louis XIV. Ce n’était plus alors à Marlborough qu’on demandait grâce. Le comte de Strafford obligea les Hollandais à nommer des plénipotentiaires, et à recevoir ceux de la France.  
Trois particuliers s’opposaient toujours à cette paix. Marlborough, le prince Eugène, et Heinsius, persistaient à vouloir accabler Louis XIV. Mais quand le général anglais retourna dans Londres, à la fin de 1711, on lui ôta tous ses emplois. Il trouva une nouvelle chambre basse, et n’eut pas pour lui la pluralité de la haute. La reine, en créant de nouveaux pairs, avait affaibli le parti du duc, et fortifié celui de la couronne. Il fut accusé, comme Scipion, d’avoir malversé: mais il se tira d’affaire, à peu près de même, par sa gloire et par la retraite. Il était encore puissant dans sa disgrâce. Le prince Eugène n’hésita pas à passer à Londres pour seconder sa faction. Ce prince reçut l’accueil qu’on devait à son nom et à sa renommée, et les refus qu’on devait à ses propositions. La cour prévalut ; le prince Eugène retourna seul achever la guerre ; et c’était encore un nouvel aiguillon pour lui d’espérer de nouvelles victoires, sans compagnon qui en partageât l’honneur.  
Tandis qu’on s’assemble à Utrecht, tandis que les ministres de France, tant maltraités à Gertruidenberg, viennent négocier avec plus d’égalité, le maréchal de Villars, retiré derrière des lignes, couvrait encore Arras et Cambrai. Le prince Eugène prenait la ville du Quesnoi (6 juillet 1712), et il étendait dans le pays une armée d’environ cent mille combattants. Les Hollandais avaient fait un effort ; et n’ayant jamais encore fourni à toutes les dépenses qu’ils étaient obligés de faire pour la guerre, ils avaient été au delà de leur contingent cette année. La reine Anne ne pouvait encore se dégager ouvertement ; elle avait envoyé à l’armée du prince Eugène le duc d’Ormond avec douze mille Anglais, et payait encore beaucoup de troupes allemandes. Le prince Eugène, ayant brûlé le faubourg d’Arras, s’avançait sur l’armée française. Il proposa au duc d’Ormond de livrer bataille. Le général anglais avait été envoyé pour ne point combattre. Les négociations particulières entre l’Angleterre et la France avançaient. Une suspension d’armes fut publiée entre les deux couronnes. Louis XIV fit remettre aux Anglais la ville de Dunkerque pour sûreté de ses engagements (19 juillet 1712). Le duc d’Ormond se retira vers Gand. Il voulut emmener avec les troupes de sa nation celles qui étaient à la solde de sa reine ; mais il ne put se faire suivre que de quatre escadrons de Holstein et d’un régiment liégeois. Les troupes de Brandebourg, du Palatinat, de Saxe, de Hesse, de Danemark, restèrent sous les drapeaux du prince Eugène, et furent payées par les Hollandais. L’électeur de Hanovre même, qui devait succéder à la reine Anne, laissa malgré elle ses troupes aux alliés, et fit voir que, si sa famille attendait la couronne d’Angleterre, ce n’était pas sur la faveur de la reine Anne qu’elle comptait.  
Le prince Eugène, privé des Anglais, était encore supérieur de vingt mille hommes à l’armée française ; il l’était par sa position, par l’abondance de ses magasins, et par neuf ans de victoires.  
Le maréchal de Villars ne put l’empêcher de faire le siège de Landrecies. La France, épuisée d’hommes et d’argent, était dans la consternation. Les esprits ne se rassuraient point par les conférences d’Utrecht, que les succès du prince Eugène pouvaient rendre infructueuses. Déjà même des détachements considérables avaient ravagé une partie de la Champagne, et pénétré jusqu’aux portes de Reims.  
Déjà l’alarme était à Versailles comme dans le reste du royaume. La mort du fils unique du roi, arrivée depuis un an ; le duc de Bourgogne, la duchesse de Bourgogne (février 1712), leur fils aîné (mars), enlevés rapidement depuis quelques mois, et portés dans le même tombeau ; le dernier de leurs enfants moribond ; toutes ces infortunes domestiques, jointes aux étrangères et à la misère publique, faisaient regarder la fin du règne de Louis XIV comme un temps marqué pour la calamité ; et l’on s’attendait à plus de désastres que l’on n’avait vu auparavant de grandeur et de gloire.  
(11 juin 1712) Précisément dans ce temps-là mourut en Espagne le duc de Vendôme. L’esprit de découragement, généralement répandu en France, et que je me souviens d’avoir vu, faisait encore redouter que l’Espagne, soutenue par le duc de Vendôme, ne retombât par sa perte.  
Landrecies ne pouvait pas tenir longtemps. Il fut agité dans Versailles si le roi se retirerait à Chambord sur la Loire. Il dit au maréchal d’Harcourt qu’en cas d’un nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume, qu’il la conduirait à l’ennemi malgré son âge de soixante et quatorze ans, et qu’il périrait à la tête.  
Une faute que fit le prince Eugène délivra le roi et la France de tant d’inquiétudes. On prétend que ses lignes étaient trop étendues ; que le dépôt de ses magasins dans Marchiennes était trop éloigné ; que le général Albemarle, posté à Denain, entre Marchiennes et le camp du prince, n’était pas à portée d’être secouru assez tôt s’il était attaqué. On m’a assuré qu’une Italienne fort belle, que je vis quelque temps après à la Haye, et qui était alors entretenue par le prince Eugène, était dans Marchiennes, et qu’elle avait été cause qu’on avait choisi ce lieu pour servir d’entrepôt. Ce n’était pas rendre justice au prince Eugène de penser qu’une femme pût avoir part à ses arrangements de guerre.  
Ceux qui savent qu’un curé, et un conseiller de Douai, nommé Le Fèvre d’Orval, se promenant ensemble vers ces quartiers, imaginèrent les premiers qu’on pouvait aisément attaquer Denain et Marchiennes, serviront mieux à prouver par quels secrets et faibles ressorts les grandes affaires de ce monde sont souvent dirigées. Le Fèvre donna son avis à l’intendant de la province ; celui-ci, au maréchal de Montesquiou, qui commandait sous le maréchal de Villars ; le général l’approuva et l’exécuta. Cette action fut un effet le salut de la France, plus encore que la paix avec l’Angleterre. Le maréchal de Villars donna le change au prince Eugène. Un corps de dragons s’avança à la vue du camp ennemi, comme si on se préparait à l’attaquer ; et, tandis que ces dragons se retirent ensuite vers Guise, le maréchal marche à Denain, avec son armée, sur cinq colonnes. (24 juillet 1712) On force les retranchements du général Albemarle, défendus par dix-sept bataillons ; tout est tué ou pris. Le général se rend prisonnier avec deux princes de Nassau, un prince de Holstein, un prince d’Anhalt, et tous les officiers. Le prince Eugène arrive à la hâte, mais à la fin de l’action, avec ce qu’il peut amener de troupes ; il veut attaquer un pont qui conduisait à Denain et dont les Français étaient maîtres ; il y perd du monde, et retourne à son camp après avoir été témoin de cette défaite.  
Tous les postes vers Marchiennes, le long de la Scarpe, sont emportés l’un après l’autre avec rapidité. (30 juillet 1712) On pousse à Marchiennes, défendue par quatre mille hommes ; on en presse le siège avec tant de vivacité, qu’au bout de trois jours on les fait prisonniers, et qu’on se rend maître de toutes les munitions de guerre et de bouche amassées par les ennemis pour la campagne. Alors toute la supériorité est du côté du maréchal de Villars. (Septembre et octobre 1712) L’ennemi déconcerté lève le siège de Landrecies, et voit reprendre Douai, le Quesnoi, Bouchain. Les frontières sont en sûreté. L’armée du prince Eugène se retire, diminuée de près de cinquante bataillons, dont quarante furent pris, depuis le combat de Denain jusqu’à la fin de la campagne. La victoire la plus signalée n’aurait pas produit de plus grands avantages.  
Si le maréchal de Villars avait en cette faveur populaire qu’ont eue quelques autres généraux, on l’eût appelé à haute voix le restaurateur de la France ; mais on avouait à peine les obligations qu’on lui avait, et, dans la joie publique d’un succès inespéré, l’envie prédominait encore. 
Chaque progrès du maréchal de Villars hâtait la paix d’Utrecht. Le ministère de la reine Anne, responsable à sa patrie et à l’Europe, ne négligea ni les intérêts de l’Angleterre, ni ceux des alliés, ni la sûreté publique. Il exigea d’abord que Philippe V, affermi en Espagne, renonçât à ses droits sur la couronne de France, qu’il avait toujours conservés ; et que le duc de Berri, son frère, héritier présomptif de la France, après l’unique arrière-petit-fils qui restait à Louis XIV, renonçât aussi à la couronne d’Espagne en cas qu’il devînt roi de France. On voulut que le duc d’Orléans fît la même renonciation. On venait d’éprouver, par douze ans de guerre, combien de tels actes lient peu les hommes. Il n’y a point encore de loi reconnue qui oblige les descendants à se priver du droit de régner, auquel auront renoncé les pères.  
Ces renonciations ne sont efficaces que lorsque l’intérêt commun continue de s’accorder avec elles. Mais enfin elles calmaient, pour le moment présent, une tempête de douze années: et il était probable qu’un jour plus d’une nation réunie soutiendrait ces renonciations, devenues la base de l’équilibre et de la tranquillité de l’Europe.  
On donnait, par ce traité, au duc de Savoie l’île de Sicile, avec le titre de roi ; et dans le continent, Fénestrelle, Exilles, et la vallée de Pragelas. Ainsi on prenait pour l’agrandir sur la maison de Bourbon.  
On donnait aux Hollandais une barrière considérable qu’ils avaient toujours désirée ; et si l’on dépouillait la maison de France de quelques domaines en faveur du duc de Savoie, on prenait en effet sur la maison d’Autriche de quoi satisfaire les Hollandais, qui devaient devenir à ses dépens les conservateurs et les maîtres des plus fortes villes de la Flandre. On avait égard aux intérêts de la Hollande dans le commerce ; on stipulait ceux du Portugal.  
On réservait à l’empereur la souveraineté des huit provinces et demie de la Flandre espagnole, et le domaine utile des villes de la barrière. On lui assurait le royaume de Naples et la Sardaigne, avec tout ce qu’il possédait en Lombardie, et les quatre ports sur les côtes de la Toscane. Mais le conseil de Vienne se croyait trop lésé, et ne pouvait souscrire à ces conditions.  
A l’égard de l’Angleterre, sa gloire et ses intérêts étaient en sûreté. Elle faisait démolir et combler le port de Dunkerque, objet de tant de jalousie. L’Espagne la laissait en possession de Gibraltar et de l’île Minorque. La France lui abandonnait la baie d’Hudson, l’île de Terre-Neuve et l’Acadie. Elle obtenait, pour le commerce en Amérique, des droits qu’on ne donnait pas aux Français qui avaient placé Philippe V sur le trône. Il faut encore compter parmi les articles glorieux au ministère anglais, d’avoir fait consentir Louis XIV à faire sortir de prison ceux de ses propres sujets qui étaient retenus pour leur religion. C’était dicter des lois, mais des lois bien respectables.  
Enfin la reine Anne, sacrifiant à sa patrie les droits de son sang et les secrètes inclinations de son coeur, faisait assurer et garantir sa succession à la maison de Hanovre.  
Quant aux électeurs de Bavière et de Cologne, le duc de Bavière devait retenir le duché de Luxembourg et le comté de Namur, jusqu’à ce que son frère et lui fussent rétablis dans leurs électorats ; car l’Espagne avait cédé ces deux souverainetés au Bavarois en dédommagement de ses pertes, et les alliés n’avaient pris ni Namur ni Luxembourg.  
Pour la France, qui démolissait Dunkerque, et qui abandonnait tant de places en Flandre, autrefois conquises par ses armes, et assurées par ses traités de Nimègue et de Rysvick, on lui rendait Lille, Aire, Béthune et Saint-Venant.  
Ainsi, il paraissait que le ministère anglais rendait justice à toutes les puissances. Mais les whigs ne la lui rendirent pas ; et la moitié de la nation persécuta bientôt la mémoire de la reine Anne, pour avoir fait le plus grand bien qu’un souverain puisse jamais faire, pour avoir donné le repos à tant de nations. On lui reprocha d’avoir pu démembrer la France, et de ne l’avoir pas fait. 
Tous ces traités furent signés l’un après l’autre, dans le cours de l’année 1713. Soit opiniâtreté du prince Eugène, soit mauvaise politique du conseil de l’empereur, ce monarque n’entra dans aucune de ces négociations. Il aurait eu certainement Landau, et peut être Strasbourg, s’il s’était prêté d’abord aux vues de la reine Anne. Il s’obstina à la guerre et il n’eut rien. Le maréchal de Villars, ayant mis ce qui restait de la Flandre française en sûreté, alla vers le Rhin ; et après s’être rendu maître de Spire, de Worms, de tous les pays d’alentour, (22 août 1713) il prend ce même Landau, que l’empereur eût pu conserver par la paix ; il force les lignes que le prince Eugène avait fait tirer dans le Brisgaw ; (20 septembre) défait dans ces lignes le maréchal Vaubonne ; (30 octobre) assiège et prend Fribourg, la capitale de l’Autriche antérieure.  
Le conseil de Vienne pressait de tous côtés les secours qu’avaient promis les cercles de l’empire, et ces secours ne venaient point. Il comprit alors que l’empereur, sans l’Angleterre et la Hollande, ne pouvait prévaloir contre la France, et il se résolut trop tard à la paix.  
Le maréchal de Villars, après avoir ainsi terminé la guerre, eut encore la gloire de conclure cette paix à Rastadt, avec le prince Eugène. C’était peut-être la première fois qu’on avait vu deux généraux opposés, au sortir d’une campagne, traiter au nom de leurs maîtres. Ils y portèrent tous deux la franchise de leur caractère. J’ai ouï conter au maréchal de Villars qu’un des premiers discours qu’il tint au prince Eugène fut celui-ci: « Monsieur, nous ne sommes point ennemis ; vos ennemis sont à Vienne, et les miens à Versailles. » En effet, l’un et l’autre eurent toujours dans leurs cours des cabales à combattre.  
Il ne fut point question dans ce traité des droits que l’empereur réclamait toujours sur la monarchie d’Espagne, ni du vain titre de roi catholique, que Charles VI prit toujours, tandis que le royaume restait assuré à Philippe V. Louis XIV garda Strasbourg et Landau, qu’il avait offert de céder auparavant ; Huningue et le nouveau Brisach, qu’il avait proposé lui-même de raser ; la souveraineté de l’Alsace, à laquelle il avait offert de renoncer. Mais, ce qu’il y eut de plus honorable, il fit rétablir dans leurs États et dans leurs rangs les électeurs de Bavière et de Cologne.  
C’est une chose très remarquable que la France, dans tous ses traités avec les empereurs, a toujours protégé les droits des princes et des États de l’empire. Elle posa les fondements de la liberté germanique à Munster, et fit ériger un huitième électorat pour cette même maison de Bavière. Le traité de Nimègue confirma celui de Westphalie. Elle fit rendre, par le traité de Rysvick, tous les biens du cardinal de Furstemberg. Enfin, par la paix d’Utrecht, elle rétablit deux électeurs. Il faut avouer que, dans toute la négociation qui termina cette longue querelle, la France reçut la loi de l’Angleterre, et la fit à l’empire.  
Les mémoires historiques du temps, sur lesquels on a formé les compilations de tant d’histoires de Louis XIV, disent que le prince Eugène, en finissant les conférences, pria le duc de Villars d’embrasser pour lui les genoux de Louis XIV, et de présenter à ce monarque les assurances du plus profond respect d’un sujet envers son souverain. Premièrement, il n’est pas vrai qu’un prince, petit-fils d’un souverain demeure le sujet d’un autre prince pour être né dans ses États. Secondement, il est encore moins vrai que le prince Eugène, vicaire général de l’empire, pût se dire sujet du roi de France.  
Cependant chaque État se mit en possession de ses nouveaux droits. Le duc de Savoie se fit reconnaître en Sicile, sans consulter l’empereur, qui s’en plaignit en vain. Louis XIV fit recevoir ses troupes dans Lille. Les Hollandais se saisirent des villes de leur barrière ; et la Flandre leur a payé toujours douze cent cinquante mille florins par an, pour être les maîtres chez elle. Louis XIV fit combler le port de Dunkerque, raser la citadelle, et démolir les fortifications du côté de la mer, sous les yeux d’un commissaire anglais. Les Dunkerquois, qui voyaient par là tout leur commerce périr, députèrent à Londres pour implorer la clémence de la reine Anne. Il était triste pour Louis XIV que ses sujets allassent demander grâce à une reine d’Angleterre ; mais il fut encore plus triste pour eux que la reine Anne fût obligée de les refuser.  
Le roi, quelque temps après, fit élargir le canal de Mardick ; et, au moyen des écluses, on fit un port qu’on disait déjà égaler celui de Dunkerque. Le comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, s’en plaignit vivement à ce monarque. Il est dit, dans un des meilleurs livres que nous ayons, que Louis XIV répondit au lord Stair: « Monsieur l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les autres ; ne m’en faites pas souvenir. » Je sais de science certaine que jamais Louis XIV ne fit une réponse si peu convenable. Il n’avait jamais été le maître chez les Anglais: il s’en fallait beaucoup. Il l’était chez lui ; mais il s’agissait de savoir s’il était le maître d’éluder un traité auquel il devait son repos, et peut-être une grande partie de son royaume. 
La clause du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque et de ses écluses ne stipulait pas qu’on ne ferait point de port à Mardick. On a osé imprimer que le lord Bolingbroke, qui rédigea le traité, fit cette omission, gagné par un présent d’un million. On trouve cette lâche calomnie dans l’Histoire de Louis XIV, sous le nom de La martinière ; et ce n’est pas la seule qui déshonore cet ouvrage. Louis XIV paraissait être en droit de profiter de la négligence des ministres anglais, et de s’en tenir à la lettre du traité ; mais il aima mieux en remplir l’esprit, uniquement pour le bien de la paix ; et loin de dire au lord Stair qu’il ne le fît pas souvenir qu’il avait été autrefois le maître chez les autres, il voulut bien céder à ses représentations, auxquelles il pouvait résister. Il fit discontinuer les travaux de Mardick au mois d’avril 1715. Les ouvrages furent démolis bientôt après, dans la régence, et le traité accompli dans tous ses points.  

Après cette paix d’Utrecht et de Rastadt, Philippe V ne jouit pas encore de toute l’Espagne ; il lui resta la Catalogne à soumettre, ainsi que les îles de Majorque et d’Iviça.  
Il faut savoir que l’empereur Charles VI ayant laissé sa femme à Barcelone, ne pouvant soutenir la guerre d’Espagne, et ne voulant ni céder ses droits ni accepter la paix d’Utrecht, était cependant convenu alors avec la reine Anne que l’impératrice et ses troupes, devenues inutiles en Catalogne, seraient transportées sur des vaisseaux anglais. En effet, la Catalogne avait été évacuée ; et Staremberg, en partant, s’était démis de son titre de vice-roi. Mais il laissa toutes les semences d’une guerre civile, et l’espérance d’un prompt secours de la part de l’empereur, et même de l’Angleterre. Ceux qui avaient alors le plus de crédit dans cette province, se flattèrent qu’ils pourraient former une république sous une protection étrangère, et que le roi d’Espagne ne serait pas assez fort pour les conquérir. Ils déployèrent alors ce caractère que Tacite leur attribuait il y a si longtemps: « Nation intrépide, dit-il, qui compte la vie pour rien quand elle ne l’emploie pas à combattre.  [En fait, Tite-Live, et Voltaire répète ici une erreur qui figure déjà dans le dernier chapitre de ses Lettres philosophiques, au sujet des Pensées de Pascal] 
La Catalogne est un des pays les plus fertiles de la terre, et des plus heureusement situés. Autant arrosée de belles rivières, de ruisseaux, et de fontaines, que la vieille et la nouvelle Castille en sont dénuées, elle produit tout ce qui est nécessaire aux besoins de l’homme, et tout ce qui peut flatter ses désirs, en arbres, en blés, en fruits, en légumes de toute espèce. Barcelone est un des beaux ports de l’Europe, et le pays fournit tout pour la construction des navires. Ses montagnes sont remplies de carrières de marbre, de jaspe, de cristal de roche ; on y trouve même beaucoup de pierres précieuses. Les mines de fer, d’étain, de plomb, d’alun, de vitriol, y sont abondantes: la côte orientale produit du corail. La Catalogne, enfin, peut se passer de l’univers entier, et ses voisins ne peuvent se passer d’elle.  
Loin que l’abondance et les délices aient amolli les habitants, ils ont toujours été guerriers, et les montagnards surtout ont été féroces. Mais, malgré leur valeur et leur amour extrême pour la liberté, ils ont été subjugués dans tous les temps: les Romains, les Goths, les Vandales, les Sarrasins, les conquirent.  
Ils secouèrent le joug des Sarrasins, et se mirent sous la protection de Charlemagne. Ils appartinrent à la maison d’Aragon, [c'est faux, évidemment : le comte de Barcelone qui a épousé l'héritière du royaume d'Aragon n'est pas devenu Aragonais; pas plus que ses descendants ne sont devenus Majorquins, Valenciens ou Siciliens quand ils sont devenus rois de Majorque, de Valence ou de Sicile, et les comtés catalans ne sont pas devenus des possessions aragonaises...]et ensuite à celle d’Autriche.  
Nous avons vu que sous Philippe IV, poussés à bout par le comte-duc d’Olivarès, premier ministre, ils se donnèrent à Louis XIII en 1640. On leur conserva tous leurs privilèges ; ils furent plutôt protégés que sujets. Ils rentrèrent sous la domination autrichienne en 1652 ; et, dans la guerre de la succession, ils prirent le parti de l’archiduc Charles contre Philippe V. Leur opiniâtre résistance prouva que Philippe V, délivré même de son compétiteur, ne pouvait seul les réduire. Louis XIV, qui, dans les derniers temps de la guerre, n’avait pu fournir ni soldats ni vaisseaux à son petit-fils contre Charles, son concurrent, lui en envoya alors contre ses sujets révoltés. Une escadre française bloqua le port de Barcelone, et le maréchal de Berwick l’assiégea par terre.  
La reine d’Angleterre, plus fidèle à ses traités qu’aux intérêts de son pays, ne secourut point cette ville. Les Anglais en furent indignés ; ils se faisaient le reproche que s’étaient fait les Romains d’avoir laissé détruire Sagonte. L’empereur d’Allemagne promit de vains secours. Les assiégés se défendirent avec un courage fortifié par le fanatisme. Les prêtres, les moines, coururent aux armes et sur les brèches, comme s’il s’était agi d’une guerre de religion. Un fantôme de liberté les rendit sourds à toutes les avances qu’ils reçurent de leur maître. Plus de cinq cents ecclésiastiques moururent dans ce siège les armes à la main. On peut juger si leurs discours et leur exemple avaient animé les peuples.  
Ils arborèrent sur la brèche un drapeau noir, et soutinrent plus d’un assaut. Enfin les assiégeants ayant pénétré, les assiégés se battirent encore de rue en rue ; et, retirés dans la ville neuve, tandis que l’ancienne était prise, ils demandèrent en capitulant qu’on leur conservât tous leurs privilèges (12 septembre 1714). Ils n’obtinrent que la vie et leurs biens. La plupart de leurs privilèges leur furent ôtés ; et de tous les moines qui avaient soulevé le peuple et combattu contre leur roi, il n’y en eut que soixante de punis: on eut même l’indulgence de ne les condamner qu’aux galères. Philippe V avait traité plus rudement la petite ville de Xativa dans le cours de la guerre: on l’avait détruite de fond en comble, pour faire un exemple: mais si l’on rase une petite ville de peu d’importance, on n’en rase point une grande, qui a un beau port de mer, et dont le maintien est utile à l’État.  
Cette fureur des Catalans qui ne les avait pas animés quand Charles VI était parmi eux, et qui les transporta quand ils furent sans secours, fut la dernière flamme de l’incendie qui avait ravagé si longtemps la plus belle partie de l’Europe, pour le testament de Charles II, roi d’Espagne. 

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11 février 2016 4 11 /02 /février /2016 17:28

Un regard français sur l'Espagne et la Catalogne : une lettre de Mérimée à Stendhal


Le 30 avril 1835, Prosper Mérimée répond à son ami Stendhal, qui voudrait quitter son poste de consul à Civita Vecchia, et envisage de demander une mutation en Espagne (en fait, il prendra quelques années de congé). Mérimée lui conseille Valence, qu'il compare avec Madrid, Cadix et Barcelone :
"Valence est incontestablement, après Madrid et Cadix, la ville que je préférerais habiter. Il est vrai qu'il fait chaud en été, mais il y a de l'ombre et des arbres, ce qu'on ne trouve pas ailleurs en Espagne. A sept ou huit lieues de Valence, près d'Elche, vous verrez un bois de véritables palmiers, Palma dactylifera et non le Chamarops humilis qui pousse partout. Pour une piastre (5,25) j'étais logé, mal il est vrai, je déjeunais, dînais et soupais. Une piastre vous procure une fille de quinze ans très jolie. Les maquerelles abondent, il suffit de se baisser pour en ramasser. Pour un doublon (42 francs), on avait un pucelage garanti. Il n'y a pas beaucoup de commerce à Valence et ce n'est pas un port de mer. Carthagène, qui était autrefois la résidence du consul, est un port militaire, mais ruiné, et la ville ne vaut plus quatre sous. On chercherait en vain un savant ou un artiste à Valence. Vous trouveriez l'un et l'autre, mais dans les qualités demi-fines, à Barcelone. A Malaga, les gens, étant andalous, ont l'esprit plus vif, mais ils ne sont pas plus forts que les Valenciens en géologie, astronomie, etc. Il y a opéra italien à Barcelone, et à peine un théâtre à Valence. Point de bibliothèque, point de musée. J'ai passé vingt et un jours à Valence sans m'y ennuyer, mais j'y ai tiré une trentaine de coups. [...] On ne parle guère espagnol à Valence mais tout le monde l'entend, tandis qu'à Barcelone presque tout le monde parle catalan et peu entendent l'espagnol. Cela m'a fait prendre la ville en grippe. De plus, les Catalanes sont grasses, grosses, courtes, mal bâties, au lieu que les Valenciennes sont cambrées des reins, blanches, sveltes et bien faites. Ma comparaison, comme vous voyez, est entre Valence et Barcelone. Je ne crois pas Malaga possible [...] En résumé, à votre place, j'irais à Valence. Une fois installé je demanderais un congé pour aller passer deux ou trois mois à Madrid). Si vous tenez fort à causer avec des gens intelligents, demandez Barcelone. [...] Si vous allez à Valence, passerez-vous par Paris, ou par quelque ville au centre de la France ? Je serais bien aise de vous donner ma bénédiction.

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