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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 19:04

Variations sur la dialectique

J'ai retrouvé naguère, dans un vieux calepin, une note rédigée à mon propre usage, et qui porte la date du 8 novembre 1974, cela remonte loin... Si je crois bon de l'exhumer, c'est parce qu'elle m'aide à remémorer un tournant de ma biographie intellectuelle. Une biographie parmi d'autres, où prend place un rêve éveillé, que nous étions nombreux à faire en même temps, pendant les années qui ont suivi Mai 68. Héraclite a beau dire que le rêveur habite dans un kosmos idios, un monde qui lui est propre, au lieu de partager, comme les hommes éveillés, un seul et même monde, qui est commun à tous (kosmos koinos) - notre rêve éveillé n'était pas solitaire, et c'est l'histoire réelle, à laquelle il nous a bien fallu revenir, que nous vivons souvent comme un vrai cauchemar, dont nous essayons vainement de nous extraire. Comme le dit Dedalus, dans le roman de Joyce, "l'histoire est un cauchemar dont je cherche à m'éveiller".

L'objet de cette note, en toute modestie, concernait l'usage possible, marxiste ou post-marxiste, de ce qu'on nommait la "méthode" dialectique, question qui, en ce temps-là, s'imposait à mes yeux comme prioritaire, ce qui était bien normal, dans la mesure où il s'agissait de méthode. "Conduire par ordre ses pensées", chercher à commencer par le commencement, c'est bien ce qui s'impose, fût-ce tardivement, chaque fois qu'on soupçonne que les principes auxquels on se fiait jusqu'alors étaient des préjugés, des idées toutes faites, et ne pouvaient nous conduire qu'à une impasse. C'est la priorité qu'il faut bien se donner, quand on a l'impression d'être désorienté, et qu'on a besoin de retrouver ses repères. Si vous avez quelque patience, vous pourrez lire ce texte comme le témoin d'un moment où son auteur cherchait à se réorienter, et où il faisait le point sur ce qui avait pu lui servir de méthode. Son contenu lui-même pourra paraître obscur, à ceux qui n'ont aucune notion de Hegel, alors que d'autres le trouveront schématique : ce n'est pas pour lui-même que je l'ai exhumé.

"Sur la dialectique" (8 novembre 1974)

"La méthode hegelienne est dialectique en ce sens qu'elle procède à un développement nécessaire de concepts qui s'engendrent par leur propre logique, logique qui, selon Hegel, n'est pas seulement conceptuelle : elle est le mouvement de la chose elle-même, de sorte que la méthode n'est pas extérieure à son objet, comme l'est selon Hegel la méthode mathématique qui manipule des termes inertes et indifférents, elle est la manifestation de l'être lui-même imposant sa dynamique à la pensée, lui interdisant ainsi les facilités de la logique formelle. Dire que la dialectique est la logique du réel, c'est dire que le réel déborde en elle les limites formelles de l'identité et de la différence.

La méthode dialectique s'oppose donc à l'analyse cartésienne qui prétend expliquer le réel en le décomposant en ses éléments simples, immédiats, donc premiers. Pour la pensée dialectique, l'immédiat n'est pas premier, il ne peut s'expliquer lui-même. L'immédiat ne peut être conçu, ni être effectivement réel (wirklich) à partir de lui-même. Il appelle lui-même sa propre négation. C'est ainsi que l'être, qui est la notion la plus générale et la plus simple, impliquée nécessairement dans toute autre notion, est en même temps la plus vide et [la plus] inconsistante. C'est "l'immédiat indéterminé" qui n'est lui-même aucune chose réelle. L'être n'est pas un étant. L'être n'est rien, il est identique au néant, il ne peut même être conçu que par opposition à son contraire, le néant, dont la position est ainsi impliquée dans la position de l'être lui-même. La position de l'être implique ainsi sa propre négation (omnis determinatio negatio est, remarquait déjà Spinoza).

Mais la négation de l'immédiat, tant qu'elle reste elle-même immédiate, ne suffit pas à dépasser l'immédiat qu'elle nie. La négation de l'être, le néant, est identique à l'être, et ne peut s'en distinguer que dans le passage : passage du néant à l'être (apparition) et passage de l'être au néant (disparition). Ainsi la négation de l'immédiat, son aliénation, appelle à son tour la négation de la négation, le retour à soi de ce qui est sorti de soi. Aliénation : Entaüsserung et Entfremdung, devenir autre que soi, extérieur à soi, étranger à soi, c'est là un mouvement nécessaire, mais qui appelle nécessairement le retour à soi, la récupération de l'être aliéné, enrichi de sa propre négation. Ainsi le logos divin s'aliène dans la nature, mais pour se retrouver dans les oeuvres de l'Esprit.

La négation de la négation, qui médiatise l'immédiat et sa négation immédiate, est la totalité concrète où ils possèdent une existence effective mais relative. Ils n'existent que comme "moments" de cette totalité qui est leur "vérité". Ainsi l'être et le néant, qui en soi ne sont que des abstractions, existent comme éléments contradictoires et complémentaires, i.e. comme moments du devenir qui est leur vérité concrète. La médiation supprime ainsi l'être immédiat, "en soi", des termes qu'elle médiatise, mais elle les conserve sous une forme médiatisée, elle les relativise et les intègre en elle-même. C'est en ce sens que la médiation est Aufhebung, suppression qui conserve ce qu'elle supprime, "sublimation" ou "relève" qui élève ce qu'elle enlève : en l'élevant, elle l'enlève, l'arrache à son environnement immédiat. Par exemple, la nutrition d'un être vivant supprime la réalité immédiate de l'aliment grâce auquel il reproduit sa propre réalité en y incorporant la réalité étrangère de l'aliment (herbe broutée par l'herbivore, lui-même abattu par le boucher et consommé par l'homme). De même le travail supprime la matière première et la conserve comme ingrédient du produit achevé. L'oeuvre finie incorpore en elle des éléments qui ont été arrachés à leur être immédiat, supprimés dans leur réalité naturelle.

La médiation seule est concrète, effective ; l'immédiat est abstrait, virtuel, il n'accède à sa propre vérité que par la médiation qui l'actualise, le conduit à l'effectivité ou effectuation. La dialectique du réel n'est autre chose que le mouvement par lequel ce qui est en germe mûrit et se développe, réalise ainsi son télos, la finalité qui est la sienne. Elle est le mouvement nécessaire par lequel le possible devient réel. Sartre avait donc raison de parler, dans sa "Réponse à Lefort", du "finalisme honteux" qui se cache dans "toute dialectique". D'ailleurs, chez Hegel lui-même, la téléologie n'est nullement honteuse, elle ne se cache pas, elle s'affiche comme le sens de l'interprétation dialectique de la Nature et de l'Histoire. Ici pourrait commencer une réflexion sur la dialectique de Marx, dont Althusser soutient qu'elle diffère radicalement du hegelianisme, et d'abord en ceci qu'elle rejetterait toute téléologie."

Arrière-plan de ce texte

Comme l'indique bien, dans les dernières lignes, la double référence aux "marxismes imaginaires" que nous offraient alors Sartre et Althusser, cette "question de méthode" se situait encore dans l'univers d'une pensée que Sartre, justement, jugeait "indépassable", et qui était le marxisme, "indépassable parce que les circonstances qui l'ont engendré ne sont pas encore dépassées. Nos pensées, quelles qu'elles soient, ne peuvent se former que sur cet humus ; elles doivent se contenir dans le cadre qu'il leur fournit ou se perdre dans le vide ou rétrograder" [Critique de la raison dialectique, Gallimard 1960, p. 29 ; mais sous le titre de Marxismes imaginaires, la collection Idées avait réédité l'essentiel des critiques rassemblées par Raymond Aron, dans son livre D'une Sainte Famille à l'autre]. Indépassable aussi, au sens où Sartre invoque un mot de Guevara : "Ce n'est pas notre faute si la réalité est marxiste" [Situations X, p. 36] - ce qui pouvait encore nous paraître plausible, à condition de ramener le marxisme à la description des formes d'exploitation et des luttes qu'elles engendrent. Mais il ne s'ensuit pas que la "réalité" comporte en elle-même la nécessité historique d'une émancipation qui, d'ores et déjà, serait "inévitable".

Assez curieusement, Sartre servait pourtant à insinuer l'idée que "toute dialectique" se donne par avance la réponse aux questions qu'elle feint de se poser, puisque, dès le début, l'histoire qu'elle nous présente serait guidée par un "finalisme honteux". Encore plus drôlement, cette phrase de Sartre était empruntée à la Réponse à Lefort, une violente polémique dont Lyotard a pu dire qu'elle était "consternante" [JF Lyotard, La phénoménologie, collection Que sais-je, p. 120. La première édition, que j'avais lue jadis en classe d'hypokhâgne, lui appliquait même une épithète plus rude]. Comme tant de lecteurs qui ont admiré Sartre, j'avais méconnu le sens de cette Réponse, faute d'avoir pu lire le texte auquel elle répond. Texte que son auteur abandonne à l'oubli, d'où il ne l'a tiré que pour un bref moment, dans la première édition de ses Eléments d'une critique de la bureaucratie [Droz, 1971 ; dès la réédition de 1978, dans la collection TEL publiée chez Gallimard, cet article disparaît, pour faire place, il est vrai, à un texte précieux, sa recension de l'ouvrage de Kravchenko]. Mais du jour où j'ai lu le texte de Lefort, Sartre est tombé, d'un coup, très bas dans mon estime : car les thèses qu'il attribuait à Lefort sont tellement faussées, tellement éloignées de celles qu'il soutenait que la réfutation facile qu'en faisait Sartre se distinguait surtout par sa mauvaise foi, au sens banal du terme, loin des subtilités de L'être et le néant. Car sa Réponse ne réfutait qu'un fantôme, l'image incohérente qui faisait de Lefort un hitléro-trotskiste, ou un agent bénévole de ce qui n'était pas encore le MEDEF : "si j'étais jeune patron, je serais lefortiste". Sartre s'exprime alors, comme Lefort pourra le lui faire observer, dans un style qu'il emprunte à se "nouveaux amis" : "Hier, en effet, vous pensiez encore que trahir et se tromper n'étaient pas une même chose ; mais je vois sur ce petit exemple que cette distinction s'évanouit ; sans doute vous gênait-elle pour entériner le passé assez lourdement chargé de ceux que je m'obstine à appeler des staliniens" [Eléments d'une critique de la bureaucratie, 1971, p. 82].

Le texte de Lefort, quand je l'ai découvert, m'éclairait tout autant sur les erreurs de Sartre que sur celles des trotskistes, auxquelles j'avais moi-même adhéré jusqu'alors. Si Sartre voulait croire aux vertus révolutionnaires des partis staliniens, Trotsky était tombé, dès 1938, dans l'erreur symétrique, que formulait son "Programme de transition" : du moment qu'ils s'alliaient avec des partis bourgeois, les staliniens seraient devenus "réformistes", ralliés à la défense de l'ordre bourgeois. Le texte de Lefort montrait, tout au contraire, que le stalinisme n'était pas "réformiste", puisqu'il visait toujours, partout où il le pouvait, à prendre le pouvoir et à exproprier les propriétaires bourgeois, sans être pour autant des révolutionnaires, si la révolution correspond au pouvoir de la classe ouvrière, à l'appropriation et à la gestion collective des moyens de production, qui n'est aucunement leur gestion étatique. Si on appelait révolution la mise en place d'un pouvoir totalitaire, cette révolution n'était nullement "ouvrière", elle créait une nouvelle classe dominante, qui exploitait, elle aussi, le travail salarié. Que Lefort ait, plus tard, donné plus d'importance à la dénonciation du totalitarisme qu'à celle de l'exploitation bureaucratique n'enlève rien aux vertus décapantes d'un texte où il montrait combien Sartre était loin de la pensée de Marx, et "sa critique de toutes les mystifications" qui gardait, selon lui, toute sa "virulence". Ce qui impliquait, bien sûr, qu'elle demeure efficace à l'égard des impostures qui circulaient alors sous le nom de marxisme.

Cela n'excluait pas que, dans ces impostures, puissent surgir des vérités inattendues. Et plus précisément dans ce texte de Sartre, qui aligne assez souvent des formules contradictoires et dit, sans sourciller, une chose et son contraire. Par exemple ceci, que relève Castoriadis dans la "Réponse à Lefort" :

"... Si l'on voulait mettre en lumière le finalisme honteux qui se cache sous toutes les dialectiques" (p. 1575) - "Marx nous a fait retrouver le temps vrai de la dialectique" (p. 1606). Est-ce que toute dialectique cache un finalisme honteux, ou est-ce que la dialectique marxiste n'en cache pas ?" [L'expérience du mouvement ouvrier 1, pp. 191-192 : les pages 1575 et 1606 correspondent à la pagination des Temps modernes ; c'est la lecture de cet ouvrage - et surtout son introduction - qui a décidé, pour moi, du bien-fondé des thèses de "Socialisme ou Barbarie", après celle des deux autres tomes qui étaient déjà parus dans la collection 10-18].

Une autre dialectique ?

Est-ce à cause de ce "finalisme honteux" que je me référais en outre à Althusser, qui s'est tant efforcé de dissocier la dialectique de Marx du modèle hégélien, et faisait de l'histoire "un procès sans sujet" ? Peut-être aurais-je dû citer Merleau-Ponty, qui rappelait que Marx n'annonçait nullement une "fin de l'histoire", mais seulement une "fin de la préhistoire". Belle phrase que j'avais lue bien avant de pratiquer moi-même la lecture de Marx, mais dont j'avais plus tard contrôlé la justesse en retrouvant cette formule dans la fameuse préface de 1859 à la Critique de l'économie politique. Parler de "préhistoire", c'est bien dire, en effet, que l'avénement d'une société sans classes, qui met fin selon Marx à une histoire régie par la lutte des classes, n'abolit pas l'histoire en tant que création de l'homme par lui-même, et ne lui impose pas un cours déterminé, mais laisse la voie ouverte à des innovations qui restent imprévisibles. Reste à se demander si une telle histoire serait encore pensable en termes "dialectiques". Telle que l'ont toujours maniée les marxistes, la dialectique annonce l'abolition des formes sociales instituées, elle se fait l'interprète du "mouvement qui détruit la société existante". Ce qui autorise Engels à la résumer dans une phrase de Goethe, celle que l'auteur de Faust a placée dans la bouche de Méphistophélès : "Tout ce qui existe mérite de mourir" [Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande]. Mais elle n'a rien à dire sur ce qui pourra naître, quand le "vieux-monde" aura totalement disparu. La dialectique aussi mérite de mourir, et de céder la place à une autre pensée, plus attentive à ce qui se crée dans l'histoire.

J'aurais sûrement été mieux inspiré, si j'avais rappelé que le mot de "dialectique", avant d'être annexé par l'idéalisme allemand, avait d'abord nommé une création grecque, et définissait l'art de mener un dialogue. Car un dialogue n'est pas simple conversation, si enjouées et spirituelles qu'aient été les discussions du genre socratique. Ce qui fait le dialogue, c'est la confrontation entre thèses opposées, qui sont mises à l'épreuve dans une joute où la logique doit certes jouer un rôle, mais où il ne s'agit pas de déduire les conséquences qui découlent de principes admis d'un commun accord. Car le désaccord porte ici sur des principes, et l'on ne peut tenter de prouver des principes qu'en montrant qu'ils s'accordent avec leurs conséquences, démarche circulaire communément décrite comme "cercle vicieux". S'il fait appel à la logique, chaque interlocuteur est obligé de l'appliquer à la réfutation de la thèse qu'il combat, et montrer qu'elle débouche sur des conclusions inacceptables pour l'adversaire lui-même. C'est seulement lorsqu'il en sera convaincu - en un sens très voisin du sens où un accusé peut être "convaincu" du chef d'accusation dont il lui faut répondre - que l'argumentation aura atteint son but. Elle n'aura pas "prouvé" la thèse qu'elle défend, tout au plus l'aura-t-elle affermie, corroborée dans l'esprit de ceux qui ont assisté au dialogue, en montrant que la thèse adverse est intenable, et que c'est elle qui se réfute elle-même. Mais on peut soupçonner, à la lecture des dialogues "aporétiques" - tels que sont la plupart des dialogues de Platon - qu'aucune certitude n'est vraiment établie, et qu'il n'a pas suffi de réduire au silence Calliclès ou Thrasymaque pour juger que Socrate a eu le dernier mot.

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commentaires

Clovis Simard 10/10/2012 17:58

Voir Blog(fermaton.over-blog.com).No-9 - THÉORÈME SARTRE. - Pensée moderne ?

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