Mercredi 5 mai 2010 3 05 /05 /Mai /2010 10:16

L'imaginaire chrétien

Parmi bien d'autres traits qui différencient la religion chrétienne des autres cultes issus de la source hébraïque, l'un des plus étonnants nous semble être celui qui a fait du mariage un lien définitif, qui unit les époux, dans un rapport indissoluble, et qui interdit aux hommes de séparer ce que Dieu lui-même a uni [Matthieu, 5, 31-32 ; 19, 3-9 ; Marc, 10, 1-12].

Dira-t-on qu'il s'agit d'un détail secondaire, qui nous instruit sans doute sur les moeurs de l'époque, mais ne nous apprend rien sur l'esprit du christianisme ? Celui-ci, en effet, semble être mieux cerné par la relation qu'il établit entre l'homme et le "dieu caché" dont l'absence fait toute la misère d'une créature qui se cherche elle-même, et ne peut se trouver que par la médiation qui lui a été promise par la voix des prophètes, et lui permet de retrouver son créateur. C'est là une façon d'exprimer la différence qui singularise le monothéisme chrétien par rapport au judaïsme comme à l'Islam. Mais elle prend place dans les interprétations où s'élabore son discours théologique, et que nous préférons mettre entre parenthèses, afin de mieux saisir l'apport éthique et culturel que chaque religion a introduit dans l'imaginaire social, et qui se fait sentir dans la vie quotidienne, et la diversité des relations sociales. S'il existe un rapport entre l'expérience vécue et les formulations explicites du dogme, il sera mieux compris grâce à cette époché, qui permettra d'élucider cette expérience, en évitant de lui attribuer par avance un sens déjà fixé par la théologie. Nous ne prétendons pas qu'une telle suspension de l'adhésion à nos croyances naturelles nous fasse accéder à une expérience "pure", où notre perception ne serait plus faussée : il nous suffira de prendre assez de recul pour que notre propre héritage culturel devienne aussi lointain que les usages barbares des sociétés qui nous sont le plus étrangères. Rousseau, plus que Husserl, nous servira de guide dans cette pratique du "regard éloigné" dont Lévi-Strauss a su recueillir la leçon : "Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l'homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d'abord observer les différences pour découvrir les propriétés" [Essai sur l'origine des langues].

La dureté de vos coeurs

Les Evangiles eux-mêmes marquent une distance avec la tradition héritée des ancêtres : quand ses disciples objectent que la Loi de Moïse a permis le divorce, droit qui, bien entendu, n'appartient qu'au mari, Jésus semble adopter le point de vue du relativisme historique : il leur répond que Moïse a dû tenir compte de leur "sklèrokardia", c'est-à-dire de la dureté de leurs coeurs [Matthieu, 19, 8 ; Marc, 10, 5. Mais le terme hébraïque, auquel doit correspondre cet équivalent grec, pourrait bien se traduire - d'après Claude Tresmontant - par "le prépuce de votre coeur"]. Dans la société que nous dépeint l'Ecriture, et qui, à cet égard, ne diffère nullement des sociétés "païennes", la femme ne peut pas répudier son mari, et même si ce droit lui était reconnu, son exercice la laisserait sans ressources, car il est rare qu'elle dispose de biens propres. Les héritages sont transmis de père en fils, et la fille n'hérite que si elle n'a pas de frères... Sous de telles conditions, l'instauration du mariage indissoluble n' a pas du tout le sens que nous lui donnons dans les sociétés modernes : quel est, au temps du Christ, le sort qui est promis à la femme répudiée, même si son époux la renvoie "en secret", comme aurait fait Joseph, si "un ange du seigneur", apparu dans un rêve, ne lui avait inspiré des sentiments plus nobles [Matthieu, 1, 18-25] ?

Si nous forçons le trait, en invoquant le relativisme historique, c'est parce que, dans ce texte, la Loi que Moïse avait prescrite aux Hébreux n'apparaît nullement comme une Loi divine, immuable et intangible : "Pourquoi donc, lui dirent-ils, Moïse a-t-il prescrit de donner à la femme une lettre de divorce et de la répudier ? Il leur répondit : C'est à cause de la dureté de votre coeur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; au commencement, il n'en était pas ainsi. Mais je vous dis que celui qui répudie sa femme, sauf pour infidélité, et qui en épouse une autre, commet un adultère" [Matthieu, 19, 7-8].

La loi du Christ, bien sûr, n'est pas relativiste : si elle relativise les concessions faites par la loi de Moïse à la "sclérocardie" qui est ici dénoncée, mais qui n'est pas propre à une génération, c'est pour faire appel à une loi plus ancienne, celle que Jésus dit être "au commencement". Cette loi primordiale découle, selon lui, du tout premier récit où il est dit que Dieu créa l'homme et la femme : "mâle et femelle il les créa" [Genèse, 1, 27 ; 5, 2 ; Matthieu, 19, 4 : arsen kai thêly epoiesen autous].

Deux versions du rapport entre l'homme et la femme

Ainsi que chacun sait, la création de l'homme, et celle de la femme, font l'objet d'un autre récit, qui conduit à l'histoire de leur premier péché, puis à leur expulsion du paradis terrestre. C'est cette autre version qui fonde, chez saint Paul, et dans la tradition des Eglises chrétiennes, la soumission qu'elles ont imposée à la femme, et qu'elles ont maintenue, aussi longtemps qu'elles ont pu régner sans partage. Autre chose est, bien sûr, l'attitude qu'adoptent les chrétiens d'aujourd'hui, sous l'influence des valeurs démocratiques.

Rappelons ce que dit l'Apôtre [Première épître aux Corinthiens, 11, 7-12] : "L'homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu'il est l'image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l'homme. En effet, l'homme n'a pas été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l'homme ; et l'homme n'a pas été créé à cause de la femme, mais la femme a été créée à cause de l'homme. C'est pourquoi la femme, à cause des anges, doit avoir sur la tête une marque de l'autorité dont elle dépend. Toutefois, dans le Seigneur, la femme n'est point sans l'homme, ni l'homme sans la femme. Car, de même que la femme a été tirée de l'homme, de même l'homme existe par la femme, et tout vient de Dieu".

Eve a été tirée de la côte d'Adam, Dieu l'a créée pour lui, dogme à peine atténué par l'idée qu'ils se rejoignent "dans le Seigneur", comme le feront aussi le Juif et le Grec, l'homme libre et l'esclave, dont la condition n'est certes pas altérée, mais qui ne sont plus qu'un dans la nouvelle Loi [Galates, 3, 28].

Mais la misogynie est portée à son comble dans l'épître à Timothée [9-15], qu'Alejandro Amenabar cite à si bon escient dans son film Agora : la femme doit se soumettre, non seulement parce qu'elle est venue après l'homme, mais parce que c'est elle qui, séduite par les promesses du serpent, a provoqué la chute originelle qui a rendu nécessaire la venue d'un rédempteur : "Je veux aussi que les femmes, vêtues d'une manière décente, avec pudeur et modestie, ne se parent ni de tresses, ni d'or, ni de perles, ni d'habits somptueux, mais qu'elles se parent de bonnes oeuvres, comme il convient à des femmes qui font profession de servir Dieu. Que la femme écoute l'instruction en silence, avec une entière soumission. Je ne permets pas à la femme d'enseigner, ni de prendre de l'autorité sur l'homme ; mais elle doit demeurer dans le silence. Car Adam a été formé le premier, Eve ensuite ; et ce n'est pas Adam qui a été séduit, c'est la femme qui, séduite, s'est rendue coupable de transgression. Elle sera néanmoins sauvée en devenant mère, si elle persévère avec modestie dans la foi, dans la charité, et dans la sainteté."

Cette misogynie est d'autant plus choquante, qu'elle contredit le sens du discours évangélique, et donne gain de cause à la dureté du coeur. Faudrait-il donc choisir entre deux christianismes, dont les enseignements seraient incompatibles ?

Le christianisme est un magma

Ce choix s'imposerait, si nous avions affaire à un discours codé, dont tous les éléments, fixes et bien définis, joueraient ensemble avec la régularité des pièces qui se déplacent sur l'échiquier. Le christianisme, alors, serait une doctrine, et la tâche imposée aux interprétations serait de décider quelle est la vraie doctrine, celle que les fidèles sont tenus de défendre contre les déviations. Il nous faudrait savoir si cette vraie doctrine prêche la subversion ou le conservatisme, les "idées féministes" ou la misogynie [signalons notamment, de Séverine Auffret, Sapphô et compagnie, Labor, 2006, p. 115-144 : les "idées féministes", dans un monde où les femmes n'ont pas voix au chapitre, s'expriment à l'occasion par la bouche des hommes, ce qui est le cas, en Grèce, dans l'oeuvre d'Euripide]. Cette interrogation n'est pas illégitime, mais elle laisse toujours échapper quelque chose, tant qu'elle ne perçoit pas, dans le corpus chrétien, la présence simultanée d'éléments incompatibles, comme peuvent l'être les images d'un rêve, telles que les restitue le récit du rêveur, quand il se les rappelle au moment du réveil. Nous comprenons souvent qu'une idée subversive doit, pour se faire entendre, se présenter sous des formes traditionnelles, et notamment comme un retour à l'origine, ce qui fait tout le charme du mot "révolution", qui s'appliquait d'abord à l'éternel retour du mouvement que semblent accomplir les planètes, et qui revient toujours à son point de départ. Mais si un même discours peut paraître, à la fois, subversif et traditionnel, c'est parce qu'il véhicule, pour reprendre le mot qu'emploie Castoriadis, un magma de significations, si on appelle magma « ce dont on peut extraire (ou dans quoi on peut construire) des organisations ensemblistes en nombre indéfini, mais qui ne peut jamais être reconstitué (idéalement) par composition ensembliste (finie ou infinie) de ces organisations » [L'institution imaginaire de la société, p. 497] : même solidifié, le magma nous rappelle qu’il provient des coulées de lave que projette un volcan qui reste encore actif. C'est pourquoi, de nos jours, nous sommes encore sensibles à l'éruption du volcan nommé christianisme, tant qu'il demeure actif, quelles que soient les formes, rarement orthodoxes, dans lesquelles se poursuit son épiphanie.

 

Conservatisme et subversion

 

On y entend toujours les échos du cantique entonné, selon Luc, par la vierge Marie, qui est remplie de joie, parce que le Seigneur "a renversé les puissants de leurs trônes", a "élevé les humbles", et "rassasié de biens les affamés" [Luc, 1, 52-53] : message subversif, et perçu comme tel, depuis Maistre et Maurras ["le venin du Magnificat"], par la pensée "de droite", qu'horrifie cet accès de fièvre "égalitaire", puisque cet adjectif lui permet de nommer une cible commune, un ennemi commun, dont les droites ont besoin pour se coaliser. Cible si nécessaire qu'elles doivent l'inventer, comme le Dieu de Voltaire, si elle n'existe pas. Telle est, nous semble-t-il, la question qui s'impose, pour peu qu'on s'interroge sur l'égalitarisme réel ou supposé d'une "bonne nouvelle" suivant laquelle "les premiers seront les derniers", c'est-à-dire qu'ils devront échanger leurs places avec ceux qu'ils avaient relégués au dernier rang. Si on se met à la place des sénateurs romains, le seul fait que leurs sièges risquent d'être occupés par des illuminés qui se disent apôtres, évêques ou patriarches, et qui imposent leur loi aux préfets impériaux, c'est bien la fin d'un monde, fort bien décrite dans le film d'Amenabar. Et l'on y perd, d'ailleurs, des choses plus précieuses que les privilèges d'une aristocratie [comme l'a noté Castoriadis : "

La visée, volonté, désir de vérité, telle que nous l’avons connue depuis vingt-cinq siècles, est une plante historique à la fois vivace et fragile. La question se pose de savoir si elle survivra à la période que nous traversons. (Nous savons qu’elle n’avait pas survécu à la montée de la barbarie chrétienne, et qu’il a fallu un millénaire pour qu’elle resurgisse.)", La société bureaucratique, p. 55

]. Mais où voit-on que la subversion de ce monde mette en oeuvre un égalitarisme quelconque ? Le bas-empire romain, devenu byzantin, va se perpétuer pendant plus de mille ans, avec des empereurs qui ne changeront rien, ni aux fastes de la cour, ni au sort des esclaves, ni même à la formule panem et circenses, "du pain et des jeux de cirque" (qui deviennent, il est vrai, les jeux de l'Hippodrome). Saint Paul avait d'ailleurs prévenu les esclaves, dans une épître où la passion égalitaire, si tant est qu'elle subsiste, a perdu son "venin" [Ephésiens, 6, 5-9].

L'esprit égalitaire apparaît bien, pourtant, dans les maximes du Sermon sur la montagne, où la conduite juste est fondée sur l'idée de réciprocité : "Ne jugez pas, pour n'être pas jugés ; car, du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on usera pour vous. (...). Ainsi tout ce que vous désirez que les autres fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : voilà la loi et les prophètes." [Matthieu, 7, 1-12].

Cet égalitarisme est si loin d'exprimer une passion d'envie, ou de ressentiment, que des auteurs classiques, à commencer par Hobbes, y ont trouvé le critère par lequel "chacun peut connaître si ce qu'il veut faire sera contre la Loi de nature ou non, et qui est contenue en cette sentence : ne fais point à autrui ce que tu ne voudrais point qu'on te fît, se trouve presque en mêmes termes en S. Matth. 7, 12. Toutes les choses que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-les leur semblablement" [De Cive, I, IV, XXIII ; cf. mon article, "La Loi et le Messie", dans la Revue du MAUSS semestrielle, n° 2, 1993].

Nous ne pouvons tirer de cette "règle d'or", telle qu'elle est formulée, aucune liste d'actions louables ou condamnables, ni de "commandements", même réduits à un modeste décalogue : la conduite exemplaire du Bon Samaritain ne lui est pas dictée par les Docteurs de la Loi, et l'usage d'un critère implique évidemment l'exercice d'une pensée autonome, qui coulerait de source, si nous pouvions penser, avec Simone Weil, que l'Evangile est issu de "la source grecque". Cette belle illusion a du moins le mérite de nous rappeler qu'une pensée autonome est possible dans toutes les cultures humaines, bien qu'elle puisse, partout, être dénaturée, par les institutions, églises ou partis, qui s'emparent de tout ce qu'elle a pu créer.

Finale théologique

Nous avons, jusqu'ici, mis entre parenthèses toute théologie, ou athéologie. Ainsi n'avons pas eu besoin de faire appel aux hypothèses, forcément invérifiables, qu'on a pu faire sur l'élaboration progressive des dogmes que l'Eglise a très vite adoptés, bien qu'ils n'apparaissent pas dans sa prédication, tant que l'apôtre Paul n'est pas entré en scène. Rappelons toutefois le discours que prononce, le jour même où l'Esprit descend sur les apôtres, celui d'entre eux dont on a fait le premier pape. Dans le discours qu'il adresse alors aux Hébreux [Actes 2, 14-36], Pierre dit que Jésus était bien le Messie, et que "Dieu l'a ressuscité", mais ne lui attribue pas la mission rédemptrice qui fait de lui l'Agneau, victime sacrifiée pour les péchés des hommes : cette théologie n'est pas encore née. Même dans les évangiles, quelle que soit la date où ils ont pu être écrits, elle n'apparaît que dans les récits de la Cène, où le sang de Jésus est "le sang de l'Alliance", qui va couler pour la "rémission des péchés". Mais nulle part ailleurs, dans les quatre évangiles, le péché n'est rien d'autre qu'un acte dont le poids pèse seulement sur l'homme qui l'a commis, et ne se transmet pas à sa postérité. Quand Jésus rencontre un aveugle de naissance, ses disciples demandent : "Rabbi, qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle ?", et Jésus leur répond : "Ce n'est pas que lui ou ses parents aient péché ; mais c'est afin que les oeuvres de Dieu soient manifestées en lui." [Jean 9, 1-3] La souffrance de l'aveugle n'est pas un châtiment, même si, dans son cas, la Providence divine joue d'étrange manière, comme dans la vieille histoire où la piété de Job était mise à l'épreuve. Quoi que nous pensions de cette théologie, elle n'est plus séparable du magma que nous avons voulu explorer, l'imaginaire chrétien, dans lequel nous baignons.


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