Dimanche 10 janvier 2010 7 10 /01 /Jan /2010 15:46

DISCUSSION SUR LA SITUATION EN IRAN

[Je rassemble ici quelques messages échangés avec des militants libertaires, sur la liste électronique apartirdecc, les 9 et 10 janvier : j'ai pris le train en marche, dans une discussion engagée depuis un moment, et qui me semble s'être polarisée sur les positions du "parti communiste ouvrier iranien" - et je choisis, pour ma part, de mettre fin à la discussion, qui pourra se poursuivre, mais sans moi, pour que ma participation ne risque pas de lui donner un caractère répétitif]

Bonjour Anne, Bertrand, et tous les apartirdecc :

Juste quelques remarques :

- j'ai moi-même parcouru les textes du PCOI, qui me semblent - en dépit de quelques formules isolées, où il est question de "communisme libertaire" et où figure l'alternative historique "socialisme ou barbarie", qu'on aurait tort de prendre pour une référence à la revue S ou B - formuler une nouvelle version de ce que Castoriadis appelait "néopaléomarxisme". Tout ce qu'il y a de nouveau, c'est la reconnaissance explicite de l'échec des révolutions communistes du XXème siècle, qui auraient abouti à l'instauration d'un "capitalisme d'Etat" dans le cadre d'un "communisme bourgeois". L'URSS et la Chine ne sont plus des modèles, mais les recettes proposées restent parfaitement léninistes (reprenant toutes les équivoques de "L'Etat et la Révolution", où Lénine proposait un ersatz de révolution contrôlée par la base, avec des conseils de délégués élus et révocables, en attendant d'imposer le pouvoir absolu du parti unique) : dans l'hypothèse hautement improbable où le PCOI serait capable de faire une révolution en Iran, je ne vois pas comment il pourrait faire autre chose que ce qu'ont fait Lénine, Trotsky, Staline and C°...

- [ je laisse subsister le paragraphe suivant, qui renvoie à un autre débat, mais je m'en tiendrai désormais aux réflexions que m'inspire l'enthousiasme inattendu manifesté par des militants libertaires à l'égard du rôle joué par un parti marxiste-léniniste dans le mouvement populaire iranien] quant à l'identité nationale, si je devais développer tout ce que ça m'inspire, il y aurait de quoi remplir un long bouquin : or, j'y travaille, en fait, par le biais d'une réflexion sur la trajectoire de Bakounine, son rôle dans le "printemps des peuples" en 1848, ses démêlés avec Marx et Engels - justement sur la question des nationalités - et sa Correspondance avec Herzen et Ogarev. Qu'il me suffise de dire que je récuse la thèse suivant laquelle "Les prolétaires n'ont pas de patrie", et que je ne vois pas comment, dans un avenir prévisible, le monde entier pourrait constituer une "patrie" unique, la "patrie du genre humain"... Mais il y a beaucoup à faire contre l'essentialisation des identités, nationales ou autres, et la lutte contre l'idéologie identitaire doit être menée, à mon sens, hors des utopies "cosmopolitiques", mais dans une perspective "internationaliste", ce qui est tout autre chose.

Amitiés, JL

[apartirdecc, 9 janvier] Merci Jean-Louis,

Je n’ai fait que survoler (pour ma part, je ne suis pas allée au-delà des actualités iraniennes sur le site du PCOI). Je note, effectivement, une glose "marxiste-léniniste-orthodoxe". Je remarque la revendication de l’abolition du salariat (ce qui n’est plus du tout dans la même ligne, mais relève de l’anarchosyndicalisme ou du communisme libertaire). Je lis plus attentivement avant de donner mon avis définitif (dans mon survol je n’ai pas vu "dictature du prolétariat").

Amitiés, Anne

(ps: Castoriadis est-il édité et/ou diffusé en Iran?)

[apartirdecc, 9 janvier, citation tirée du programme du PCOI] "La révolution des travailleurs doit briser l'état bourgeois. La résistance bourgeoise contre la révolution, et particulièrement contre les tentatives de transformer les moyens de production en propriété commune, continuera même après que l'état bourgeois ait été démantelé. Il est donc crucial d'établir un état des travailleurs qui pourra briser cette résistance et défendre la volonté de la révolution. Comme tout autre état, cet état des travailleurs n'est pas au dessus de la société et des classes. C'est la direction d'une classe. Mais cet état, qui dans la théorie marxiste est appelé dictature du prolétariat, est le pouvoir de la majorité exploitée qui dicte aux classes exploiteuse le décret de la liberté humaine et de l'égalité, qui défait leurs tentatives et leurs intrigues. Dans sa forme, l'état des travailleurs est un état libre, qui est organisé par les décisions directes et la volonté des masses travailleuses elles-mêmes. Par sa nature, c'est un état de transition qui disparaît aussitôt que les buts de la révolution ont été atteints."

Cela dit, même si l'expression "dictature du prolétariat" avait été abandonnée, comme elle l'a été en 1976 par le PCF, il serait bon de se rappeler les commentaires de Castoriadis dans son article "sur l'évolution du PCF" (repris dans la collection 10-18, cf. "La société française") ; les staliniens peuvent renoncer à la "dictature du prolétariat", ils ne renoncent jamais (dans les faits) à ce qu'exprime un euphémisme, "le rôle dirigeant du parti" ; ils peuvent proclamer le droit de voter ou celui de manifester, ça veut dire que tout citoyen (à partir de 16 ans dans le programme du PCOI) aura le droit de manifester pour la victoire du PCOI et de voter pour ses candidats. Quant aux oeuvres de Castoriadis, je suppose qu'il y a suffisamment d'Iraniens qui ont pu, lors de voyages à l'étranger, entendre parler de Castoriadis - mais il me semble que la publication de ses oeuvres dans une "république islamique" est une vision surréaliste... (je crois me souvenir que le fondateur d'Agora International était un Iranien, qui avait notamment publié un livre-interview d'Isaiah Berlin, mais il me semble aussi qu'il a eu des ennuis avec les mollahs. Je vais voir si je peux t'envoyer le PDF d'Esprit reproduisant l'article "sur l'évolution du PCF"

A plus, JL

[apartirdecc, 9 janvier, quelques heures plus tard] Post-scriptum un peu tardif : Pas plus que "socialisme ou barbarie" n'est une référence à "S ou B", l'abolition du salariat, dans le jargon marxiste, ne constitue un emprunt à l'anarchosyndicalisme, c'est déjà chez Marx, notamment dans la Critique du programme de Gotha, de même que le dépérissement de l'Etat, mais il ne s'agit évidemment pas d'une mesure immédiate, cela concerne la "phase supérieure du communisme", celle où la formule saint-simonienne "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins" pourra supplanter la formule qui convient seulement dans la "phase inférieure" : "A chacun selon son travail" (et qui requiert encore des rémunérations monétaires, fût-ce dans la formulation euphémisée de "bons de travail"). Visiblement, le théoricien du PCOI n'est pas un vulgaire éclectique qui va chercher des idées ailleurs que chez les "classiques du marxisme" : par rapport à ceux-ci, il est parfaitement orthodoxe !

Amitiés, Jean-Louis

[apartirdecc, 9 janvier] Merci Jean-Louis,

Mais pour autant les avatars (!) des divers PC ne sont pas vraiment mon premier souci... Pour ce qui concerne le PCOI, je rejoins plutôt le commentaire d'Y. Coleman sans toutefois partager son inquiétude quant au risque d'une "stalinisation" lors d¹une prise de pouvoir "communiste" dans un quelconque pays, tout simplement parce que je crois impossible, dans le contexte mondial actuel, une telle prise de pouvoir, dont la seule légitimité idéologique serait aujourd'hui de se réclamer du consensus culturaliste, et on ne voit vraiment pas comment n¹importe quelle nouvelle mouture néomarxisante pourrait soutenir un tel critère, et être considérée à ce titre. Pour en terminer, je trouve simplement un peu expéditif de juger un mouvement quasiment ignoré, développé contre plus d'un demi-siècle de dictature (et dont la pensée, en quête de reconnaissance et de légitimité, peut se prendre au piège de mots-clés), sur de seuls textes non-datés, décontextualisés et dans l'ignorance totale des individus qui les portent, de leurs histoires (pour ne pas dire "identités"), de leurs espoirs et de leurs désaccords. Alors qu'on ne cesse, sur cette liste, de recourir à l'autopsie d'untel contre untel pour argumenter la validité ou l¹invalidité de la pensée de ces derniers, cette posture ne me semble pas très justifiable. Préjuger les individus sur la seule preuve de termes anonymes, achroniques, ça rappelle quand même certaines heures sombres du marxisme (comme le disait Heiner Müller à propos de la censure en RDA: "Un jour, tu dis une chose, tu fais une erreur, et c'est toi l'erreur : tout cela est au fond très théologique").

Sans réfuter ta condamnation (tu as peut-être tout à fait raison), et dans l¹attente de précisions sur ce mouvement, son évolution, ses membres et leurs actions, je préfère suspendre mon avis "au bénéfice du doute" - ce qui me paraît être le minimum requis en matière de jugement.

Pour autant, je ne vois pas comment une révolution iranienne, si elle ne fait pas corps avec un gigantesque mouvement d'émancipation mondiale et se voit condamnée à l'isolement, ne pourrait éviter la dictature, le changement dans la continuité -, compte tenu du contexte iranien et géopolitique des pays du moyen-orient. C'est aussi peut-être en regard de cela que nous avons aussi une certaine responsabilité, ne serait-ce qu'en tant que "lecteurs" du phénomène pour ne pas parler de solidarité. Pour ma part, je ne vais pas me draper dans une tunique de pures certitudes du haut de la confortable ignorance dans laquelle je me trouve.

Amitiés,

Annanar (qui trouve un peu bizarre de devoir défendre un "mouvement marxiste" contre un ex-marxiste...)

[apartirdecc, 9 janvier] Bizarre, peut-être, mais :

- j'ai été marxiste pendant une période assez limitée : d'avril 1968 à l'été 1974 ; auparavant, j'avais été un catholique fervent, mais j'ai eu la chance de lire de bons auteurs, parmi lesquels a beaucoup compté un certain Kojève, qui présentait la philosophie de Hegel comme une "philosophie athée complète" - ce qui est historiquement faux, mais qui donne quand même des idées (accessoirement, une "philosophie athée complète" est selon lui une philosophie qui n'a même plus besoin de nier Dieu, elle peut rendre compte de toute l'expérience humaine sans recourir à "cette hypothèse", pour reprendre le mot de Laplace). Suffisamment pour bien connaître ce que François George appelle "la maison Marx", pas assez pour en éprouver la nostalgie ; cela dit, la lecture d'Orwell (Hommage à la Catalogne) m'a fait éprouver une grande affection rétrospective pour le POUM et les poumistes, parmi lesquels ont figuré des personnages qui m'inspirent plus que du respect. Inutile de préciser que, dès 1973, la lecture de quelques livres parus en 10-18 avait commencé d'ébranler mes certitudes marxistes. En fait, dès 1968, j'avais lu "La brèche", qui m'avait fortement impressionné, et où quelques lignes de "Jean-Marc Coudray" [NB : pseudonyme de Castoriadis] sur la révolution culturelle chinoise m'avaient détourné de la tentation maoïste, mais ça n'avait pas suffi pour m'immuniser complètement contre le mythe suivant lequel il fallait "construire le parti révolutionnaire" en laissant de côté des divergences idéologiques, dont je pouvais croire, à l'époque, qu'elles n'étaient pas décisives "dans la pratique" : pouvait-on se tenir à l'écart, à cause d'une divergence "théorique" sur la nature de l'URSS ?

- je partage ton "optimisme" relatif, en ce sens que je ne crois pas que le PCOI, pas plus que le NPA plus près de nous, ait la moindre chance de "faire la révolution" (c'est-à-dire, plus prosaïquement, de prendre le pouvoir) - mais si c'était de l'ordre du possible, on aurait tort de gaspiller sa sympathie, même pour les militants sincères et généreux qui peuvent en faire partie.

Amitiés, JL

[9 janvier] Eh oui, mon cher Jean-Louis, voilà bien ce qui nous sépare : moi je suis une as du gaspillage - c'est pas en la thésaurisant que ma sympathie va faire des petits, et puis c'est le seul bien, puits sans fond dont je dispose à ma guise, alors j'en use et j'en abuse d'autant plus que, tant que la catastrophe révolutionnaire n'est pas avérée, nous avons le devoir d'en soutenir le meilleur sens possible, la plus juste institution, le pouvoir de création. La Catalogne ne s'est pas effondrée toute seule, elle s'est effondrée parce qu'elle était seule. La donne "mondialiste" aujourd'hui, ne pourra pas nous fournir un alibi nationaliste - abandonner une révolution à ses frontières. Nous partagerons, de toutes façons, sa défaite autant que sa victoire. Nos jugements intellectuels doivent intégrer cette responsabilité. Les erreurs du passé sont justement là pour l'éclairer.

Amitiés, et toute ma sympathie !!!

Anne

[9 janvier] Anne, je me suis peut-être mal exprimé, en parlant de sympathie (terme où j'inclus le sens étymologique, qui est celui de "compassion" ; tu sais sans doute que c'est encore à peu près le sens du mot anglais "sympathy", faux-ami qui a donné lieu à une gaffe mémorable de Françoise Sagan, lorsqu'elle est allée aux Etats-Unis, et qu'elle a dédicacé Bonjour tristesse "with my sympathy" - ce qui devait être perçu par les dédicataires comme "avec mes condoléances"). J'éprouve, en ce sens là, sans crainte de gaspillage, une immense "sympathie" pour tous les Iraniens, victimes d'un régime monstrueux, et surtout pour celles et ceux qui n'appartiennent à aucun mouvement politique, et qui prennent part à des protestations de masse sans avoir le haut degré de "conscience politique" qui est, assurément, celui des militants qui pourraient devenir, si Allah le permet (comme il a, semble-t-il, l'habitude de permettre ce genre de choses), leurs nouveaux oppresseurs. C'est pourquoi cette "sympathie" ne m'incite aucunement à "sympathiser" avec ceux qui aspirent à être les maîtres de demain, et dont je ne serai pas le "compagnon de route". Amitiés, JL

[9 janvier] Pour Samir : ci-dessous des liens intéressants, qui montrent le rejet radical du religieux par le PCOI, au contraire des complaisances des extrêmes-gauches que tu dénonces avec raison.

Pour Jean-Louis, quelques petites remarques :

La masse des iraniens protestataires appartiennent bel et bien à un même MOUVEMENT, pour autant qu'ils ne soient pas tous affiliés à un PARTI. Tu as évolué du catholicisme au mouvement libertaire en passant par le marxisme : de même les "aspirants" ont le droit de se tromper, et même d'évoluer. Il y a une distinction radicale à faire (au-delà de tout contexte) entre l'expression des idées et les actes. Jusqu'à preuve du contraire, on ne condamne pas les gens (en outre on ne sait même pas ici de qui il s'agit) au nom des intentions qu'on leur prête. Ou alors c'est la sainte inquisition. Il ne s'agit pas "d'accompagner" une marche vers le pouvoir, je ne vois pas où tu en vois la moindre queue d'une idée dans mes propos.

Autant la glose marxiste-léniniste m'insupporte, autant m'insupporte la glose conseilliste, autant m'insupporte celle de Tiqqun, autant je refuse de stigmatiser quelqu'un au seul titre de la glose.

Alors voici le résultat des recherches de l'ignorante que je suis:

Le site iranenlutte est affilié à l'OCL (voir: http://iranenlutte.wordpress.com/a-propos/http://iranenlutte.wordpress.com/a-propos/> ). OCL qui, pour toute conseilliste qu'elle soit (et luxemburgiste, ou spartakiste) peut difficilement être considérée comme stalinienne - bien que je ne partage pas, loin s'en faut, l'exclusivité de sa posture théorique. [

je coupe ici de nombreuses références à des sites électroniques, qui ne font pas partie de la discussion] Je ne sais pas par quel miracle le site "Iran en lutte" est visiblement le seul à transmettre des informations, dont la source est le seul PCOI - certes, rien que cela pourrait appuyer quelques suspicions, à moins que la raison de cette singularité ne soit simplement l'omerta médiatique générale sur la question... J'ai beau chercher, c'est vrai, je ne trouve aucun site "libertaire" (et encore moins anarchiste) en lien direct avec des mouvements du même nom en lutte en Iran actuellement et susceptible de fournir d'autre informations. De même aucune info concernant une éventuelle évolution interne du PCOI vers des concepts libertaires sinon "bakouniniens" ou "castoriadisiens"... Comment le savoir ? Sans doute y a-t-il front (populaire) commun ? L'Espagne se répète-t-elle ? Mais d'où nous parlons, d'où nous sommes et d'où ce que nous (ne) faisons (pas), je trouve un peu fort de condamner sans appel un mouvement affrontant une dictature au seul motif intellectuel du marxisme de ses origines.

A ce train-là, c'est sûr, en guise de sympathie nous n'aurons plus bientôt que des condoléances à leur porter, aspirants et désespérants confondus. Je n'aime pas les réductions schématiques. Désolée.

Amitiés, Anne

[9 janvier] Qui ai-je "condamné" ? Je me suis contenté de caractériser la ligne politique - parfaitement cohérente et parfaitement close sur elle-même, en pleine conformité à l'idéologie dont se réclame le programme de ce parti. Comme ça me rappelle très clairement des précédents connus, j'en tire la conclusion qu'il n'y aurait pas davantage lieu de se réjouir de l'éventuelle victoire d'un tel parti qu'il n'y en avait à se réjouir, par exemple, de la victoire de Mao en 1949 - et par comparaison, les révolutionnaires qui ont salué la révolution d'octobre avaient de sérieuses circonstances atténuantes pour justifier leur erreur - je parle d'erreur, pour parler par exemple de la position d'un Souvarine, ou d'un Victor Serge, qui ont assez vite compris de quoi il retournait, alors que les "compagnons de route " des années 30, 40, et 50 étaient souvent des imposteurs...

De toute évidence, les adhérents de ce parti peuvent s'en détacher, leur destin individuel n'est pas réglé une fois pour toutes, et je ne les "condamne" pas plus que je ne condamne des gens qui ont adhéré au PCF en 1920 ou pendant la Résistance - mais le Parti, en tant que tel, ne peut pas être "sauvé". Soit dit en passant, il y a un très beau texte de Castoriadis sur ce problème, et il s'agit en outre d'une interview publiée dans l'Unita (!) qui peut être relue dans "Une société à la dérive". Elle me semble fournir le commentaire complet d'une boutade rapportée par Pierre Vidal-Naquet dans ses Mémoires "on peut souvent faire quelqu'un de bien avec un communiste, alors qu'avec un nazi c'est beaucoup plus difficile" : encore une fois, c'est d'ailleurs ce qu'aurait dit Augustin d'Hippone, "damnare errorem, amare errantem" - on peut condamner l'erreur tout en aimant celui qui la commet, ce qui ne veut pas dire qu'on doive montrer la moindre complaisance idéologique à l'égard de cette erreur. Et pour tout tout dire, si les luttes du peuple iranien ne pouvaient aboutir qu'à une "révolution" telle que la propose le PCOI, et qu'il serait criminel de confondre avec une révolution libertaire ou autogestionnaire, mieux vaudrait qu'elle n'aboutisse qu'à une solution de type social-démocrate, ou à une "révolution de velours" comme celles qui ont eu lieu en Europe de l'Est, ou même à une simple "transition démocratique" comme celle qu'à connu l'Espagne post-franquiste. Je ne dis pas que ça m'enchante, je dis que c'est infiniment "moins pire".

Amitiés, JL

[9 janvier : Commentaire sur le site "Plateforme anarchiste"] Il est évident que tous les motifs sociaux et sociétaux qui sont énumérés dans cette plateforme sont à la base même du mouvement populaire, mais ils expliquent aussi bien pourquoi cette révolte aurait pu avoir lieu hier, avant-hier, dix ans plus tôt, ou pourquoi elle restera forcément à l'ordre du jour, si elle n'aboutit pas maintenant. Faire comme si le trucage des élections - et le mépris affiché par les dirigeants à l'égard du peuple, que manifeste ce trucage - n'était pas l'élément conjoncturel qui explique qu'elle se produise maintenant et de cette façon, c'est de l'arrogance doctrinaire, qui n'est visiblement pas le monopole des marxistes-léninistes, mais qu'elle est partagée par tous ceux qui croient que la politique et l'idéologie, c'est superficiel comme toute superstructure, comme vous en donnez la preuve en ce moment.

[apartirdecc, 10 janvier] PS, "pour tout dire" :

Dans la mesure même où une révolution constitue une explosion créatrice, personne ne peut savoir ce qu'elle va créer : il n'y a pas de prévision rationnelle fondée sur une "science" des révolutions, nous sommes tou(te)s logé(e)s à la même enseigne, nous pouvons seulement formuler des conjectures plus ou moins rationnelles, et plus ou moins hasardeuses (Foucault, il y a 30 ans) : nous prenons donc des risques, et devons les assumer. Après avoir vu ce qui est arrivé, par exemple, à la révolution des oeillets dans le "Portugal d'Otelo" - comme disait Jean-Pierre Faye, et bien sûr ce qui est sorti des luttes du peuple iranien en 1978-1979, nous devons être conscients du caractère aléatoire de nos prévisions, et du risque de prendre nos désirs (ou nos craintes) pour la réalité. Ce que nous pouvons savoir et prévoir, c'est ce qui appartient au déterminable, à la détermination "ensembliste-identitaire", et qui nous permet de prévoir comment peut se comporter un parti marxiste-léniniste, ou un parti social-libéral, un politicien comme Mitterrand, ou comme l'inusable Jospin. Dans ce que nous savons de la situation iranienne, la seule chose dont je sois certain, c'est qu'un parti "programmé" - dans tous les sens de ce mot - comme le PCOI ne pourra faire rien d'autre qu'une "révolution" néo-bolchevique, et qu'il n'y a rien de bon à en attendre. Je voudrais pouvoir croire au surgissement spontané d'autres forces capables de développer un radicalisme démocratique ou "libertaire" (terme dont je ne suis pas sûr qu'il signifie partout et toujours la même chose) mais je ne prétendrai pas décider si c'est possible, impossible, probable, improbable, pas plus que je ne prétends savoir si la révolte iranienne n'a "rien à voir" avec le trucage des élections... Sur ce point, je m'en tiens à la critique adressée par Castoriadis à la prétention des théoriciens qui croient pouvoir dire, à la façon de Marx, quel est le sens véritable d'une lutte prolétarienne, indépendamment de la conscience qu'en ont les ouvriers eux-mêmes (la fameuse phrase de la Sainte Famille, citée et commentée dans l'Introduction à L'expérience du mouvement ouvrier).

Amitiés, JL


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