* Le langage
Le langage se définit comme un système de signes, encore faut-il préciser qu'il s'agit de signes conventionnels, « arbitraires », qui n'ont pas besoin de ressembler aux choses qu'ils
représentent, mais dont ils ne sont pas des images (des icônes, comme dit Peirce). Ce ne sont pas non plus des indices, comme ceux qui, dans un récit de Voltaire, permettent à Zadig de décrire
avec précision le cheval du roi de Babylone, que pourtant il n'a jamais vu. Il n'a jamais été en présence de cet animal, mais il se le représente à partir des traces qui jalonnent le parcours de
sa fuite, et qui sont autant de signes, aussitôt déchiffrés par ce précurseur de Sherlock Holmes, qui est déjà un sémioticien. Mais de tels signes ne manifestent aucune « intention significative
», pas plus que les empreintes laissées par un meurtrier sur les lieux de son crime n'expriment une intention de renseigner la police. Il ne s'agit donc pas des signes d'un langage, mais même les
signes imitatifs, qui ont bien pour objet de transmettre une information, ne constituent pas, au sens propre du mot, ce qu'on peut appeler un langage. Le langage n'est pas un tableau du réel, ni
un modèle réduit, ni une carte routière, qui reproduit la configuration d'un territoire, et où le moindre détail correspond à une particularité réelle de cet ensemble. Il y a certes une analogie
avec le langage, dans la mesure où c'est bien un système, et où la représentation est réglée par un véritable code figuratif, mais cela ne signifie pas qu'on puisse appeler « langages » des
systèmes symboliques tels que les jeux de société, les règles du savoir-vivre, les allégories et les figures du blason, ou encore les modes vestimentaires (le système de la mode, qu'a étudié
Roland Barthes).
L'intention communicative, et l'aptitude à communiquer, existent déjà chez l'animal, et aussi chez le petit enfant, qui ne sait pas encore parler (c'est ce que signifie le latin infans, qui ne
parle pas). Il peut nous faire savoir qu'il a faim, qu'il souffre, ou qu'il est satisfait, quand il nous adresse des cris, des grimaces ou des sourires. Mais s'il savait parler, il pourrait dire
: je désire tel ou tel aliment, j'éprouve telle ou telle douleur, j'ai mal à la tête, j'ai mal au ventre, etc. Ce qui différencie la simple communication et le langage proprement dit, c'est
d'abord cette possibilité de décrire, de détailler et de préciser le contenu du message, alors qu'un signe inarticulé, comme un cri de douleur, ne peut transmettre qu'une information vague,
globale, indifférenciée. Le langage est « articulé », à la fois parce qu'il décompose le contenu de l'information et la transmet par une succession de signes distincts, et aussi parce que les
signes qu'il produit et combine sont des signes arbitraires, qui ne prennent un sens que par la manière dont ils se combinent. Alors qu'un cri de douleur signifie toujours la douleur, et ne
signifie qu'elle, les mots que nous agençons pour former une phrase ne prennent un sens défini que dans le contexte de cette phrase. Le mot « mal » ne signifie pas la même chose dans la phrase «
j'ai mal à la tête » et dans la phrase « j'ai mal agi ». En outre, chaque mot se compose de sons, des « phonèmes », et aucun de ces sons, si on les prononce séparément, ne possède en lui-même
aucune valeur significative, bien que leur association détermine le sens de chaque mot : si le mot « mal » veut dire autre chose que le mot « bal », cela tient au changement d'une seule consonne,
et pourtant la consonne « m » - pas plus que la consonne « b » - n'est porteuse d'un sens qui lui appartienne en propre. Ce qui donne un sens à un mot, c'est la valeur différentielle qui empêche
de le confondre avec un autre mot, et cette valeur différentielle ne peut s'établir que parce que les éléments constitutifs du langage articulé, les phonèmes, sont des signes « arbitraires », qui
par eux-mêmes n'ont pas une valeur qui s'attache toujours à eux, mais n'acquièrent une valeur que par les différences qui s'établissent entre eux : « dans la langue, déclare Saussure, il n'y a
que des différences, et pas de termes positifs » (c'est-à-dire qu'il n'y a aucun terme qui pose lui-même sa propre valeur).
L'arbitraire du signe : cela ne signifie pas que les signes sont formés selon le bon plaisir de chaque locuteur, cela signifie seulement qu'il n'y a aucun lien naturel, aucun rapport de cause à
effet, entre les éléments qu'il nous faut associer pour former un signe, i.e. le signifiant, le signifié et le référent :
a) le signifiant : la suite de sons que j'émets lorsque, par exemple, je prononce le mot « cheval » ;
b) le signifié : l'idée, le concept, la représentation qui se forme dans mon esprit lorsque je prononce ce mot ;
c) le référent : la chose elle-même, la réalité à laquelle je me réfère quand je prononce ce mot, même dans le cas où il s'agit d'un être que je n'ai jamais vu, et qui peut-être n'existe pas, ce
qui peut s'appliquer au cheval du roi de Babylone, auquel se réfère la description de Zadig.
Il n'y a certes aucun lien naturel entre ces trois éléments : le mot « cheval » ne ressemble pas plus à tel ou tel cheval, qu'à une idée de cheval qui puisse correspondre à l'espèce chevaline, à
l'essence qui la définit, ou à un modèle de perfection qui serait le Cheval idéal. Les problèmes que cela pose ne sont pas tous de même nature : la science du langage, la linguistique,
s'intéresse d'abord au fait qu'une langue nomme « cheval » un être qui, dans une autre langue, est nommé Pferd, horse ou cavallo...
Ce n'est pourtant pas là ce qui inquiète le philosophe, qui doit plutôt chercher à comprendre comment les signes se rapportent à leur référent. En effet, que je dise cheval, horse, Pferd ou
cavallo, le mot que j'emploie exprime toujours une notion universelle, même s'il se réfère à un être individuel. Même si je veux parler d'un seul et unique cheval (celui du roi de Babylone),
j'emploie un nom commun, par lequel je peux désigner tous les individus que je classe dans l'espèce chevaline, et auxquels j'attribue un certain nombre de caractères communs, par lesquels je
définis la nature ou l'essence du cheval, la chevalinité. De même, si je parle d'un homme, je me réfère à un individu, que j'inclus dans l'espèce humaine, et auquel j'attribue un caractère
d'humanité. Je dois alors me demander si l'espèce humaine est autre chose que l'ensemble des êtres humains, et s'il existe une essence de l'homme, une définition qui reste vraie si on l'applique
à chacun des individus qui composent une même espèce. Cette espèce, et cette essence (1), ne sont-elles pas des notions superflues ? Ai-je besoin de concevoir « l'Homme » pour connaître les
hommes, et pour donner un sens à une expérience concrète, qui a toujours affaire à des individus ? Mais le problème est aussi de savoir comment il m'est possible de parler d'un individu dont tout
ce que je sais se ramène aux déterminations qui peuvent faire l'objet d'une description, comme celle du cheval dont nous parle Zadig : la description signifie quelque chose, elle correspond à
quelque chose dans la pensée du locuteur et de l'auditeur, mais se réfère-t-elle à quelque chose qui existe réellement, et dont il soit possible de dire quelque chose de « vrai » ou de « faux » ?
Puis-je dire que la description du cheval est « vraie », ou bien est-ce que Zadig se trompe, ou encore est-ce l'écrivain qui nous trompe ?
Ces questions n'ont guère plus de sens que celle de savoir si l'actuel roi de France est chauve : c'est la formulation même d'un tel énoncé qui fait qu'il est impossible de dire s'il est vrai ou
faux. S'il était faux, il faudrait dire que « l'actuel roi de France n'est pas chauve ». L'énoncé reste indécidable, il est impossible de décider s'il est vrai ou faux, parce que, sous
l'apparence d'une proposition simple, il énonce simultanément deux propositions différentes, un jugement d'existence (il y a quelqu'un qui est l'actuel roi de France) et un jugement d'attribution
(ce quelqu'un est chauve) : l'énoncé est incorrect, il faut le reformuler si on veut qu'il puisse être vrai ou faux. Cela nous conduit à l'idée d'une « grammaire philosophique », ou d'une «
syntaxe logique ». Au sens ordinaire du mot, la grammaire fixe les règles qui définissent l'usage correct d'une langue ; ce n'est pas là l'objet d'une grammaire « logique », ou « philosophique »,
pour qui le seul critère de la correction ou de l'incorrection du langage doit consister en ceci, que la forme d'un énoncé n'empêche pas de juger s'il est vrai ou faux.
(1) Les mots espèce et essence traduisent un seul et même mot grec : eidos, ou son équivalent latin : species.
* La liberté
Qu'est-ce que la liberté ? Je pourrais dire, en première approximation, que j'ai le sentiment d'être libre lorsque je n'aperçois aucun obstacle qui puisse s'interposer entre ma volonté et le but
que je me propose. L'oiseau est libre, dès lors qu'il peut voler, et n'est pas retenu par les barreaux d'une cage. Et rien n'est plus libre que l'air, que les barreaux d'une cage sont incapables
de renfermer. On objectera aussitôt que l'air n'est pas vraiment libre, car ses mouvements ne traduisent aucun choix volontaire : il peut certes aller et venir en tous sens, mais il y est
déterminé par des différences de pression atmosphérique, qui font que le vent souffle, non pas là où il veut, mais là où le lui imposent des lois nécessaires, celles de la météorologie. Quant à
la liberté de l'oiseau, elle est celle d'un être qui est gouverné par l'instinct, et qui n'est pas plus libre lorsqu'il vole hors d'une cage que lorsqu'il y est retenu captif. Nous ne
qualifierons de libre qu'un être dont les actes traduisent une volonté, et qui agit en connaissance de cause, c'est-à-dire un être humain, parce que lui seul est conscient de ses actes, et des
raisons pour lesquelles il agit.
Ces remarques m'obligent à préciser ma première formulation : car, même si j'ai parlé de ma volonté et du but que je me propose, ce but et cette volonté ne doivent pas se confondre avec le but
que poursuit une activité animale, ni avec l'inclination naturelle qui fait que l'animal poursuit telle ou telle satisfaction. Quand je parle de ma volonté, cela ne signifie pas seulement que je
veux obtenir tel ou tel objet parce que je le désire, cela signifie aussi bien que je veux accomplir telle ou telle action, dont je sais qu'il me faut l'accomplir, si je veux réellement obtenir
l'objet de ma convoitise. En d'autres termes, je comprends que le verbe vouloir ne peut signifier quelque chose que si je suis bien résolu à mettre en œuvre tous les moyens qui seront requis pour
parvenir au but que je me propose.
Il n'y a donc pas de sens à dire «Je veux faire tout ce qui me plaît» , ou encore «Je veux la lune », comme Caligula dans la pièce d'Albert Camus. Je ne peux vouloir quelque chose que si je peux
agir de façon à rendre possible la réalisation du but que je me propose ; je ne peux pas vouloir quelque chose d'impossible - tout au plus puis-je en rêver : je peux rêver de me rendre immortel,
éternellement jeune et beau comme les dieux de l'Olympe, mais je ne pourrais le vouloir que si je concevais les moyens pour y parvenir.
Puis-je dire, dans ces conditions, qu'être libre c'est être en mesure de faire tout ce que je veux ? Il serait plus juste de retourner cette formule, et de dire que je suis libre lorsque je peux
vouloir ce que je fais ; il ne s'agit pas là d'une pirouette, car cette formulation permet de dire quand est-ce que je suis libre, et quand est-ce que je ne le suis pas. Je suis libre, lorsque ma
volonté adhère à la conduite qui se trouve être la mienne, et que je n'ai pas lieu de la désavouer, ce qui serait le cas si j'étais victime d'un chantage, et si je devais agir à mon corps
défendant sous la menace de représailles auxquelles je ne pourrais pas échapper. Je peux faire la différence entre être libre et être privé de ma liberté, si cela signifie que, dans un cas, ma
volonté adhère à ce que je fais, alors que, dans l'autre cas, je refuse mon assentiment à la conduite qui m'est imposée. Si je veux ce que je fais, je suis libre ; et je ne le suis certes plus,
si je me vois forcé d'agir contre ma volonté. Au contraire, si je dis qu’être libre, c'est pouvoir faire tout ce que je veux, je ne suis plus capable de dire quand est-ce que je suis libre, et
quand est-ce que je ne le suis pas ; il est même probable qu'avec cette définition, je serai amené à dire que je ne suis jamais libre, ou plus précisément que je ne suis jamais tout à fait libre,
mais que je le suis plus ou moins ; en fait, cette définition m'amène à confondre la liberté et le pouvoir ; je crois alors être d'autant plus libre que j'arrive à augmenter mon pouvoir. Mais que
devient cette liberté, dès lors qu'elle se heurte à celle d'un rival plus puissant ?
Il ne s'agit pas là d'une question théorique : si je devais confondre ma puissance et ma liberté, ma liberté serait toujours en conflit avec celle des autres, je serais d'autant plus libre que je
les priverais eux-mêmes de jouir d'une liberté équivalente à la mienne. Avec cette manière de voir, il semble naturel de dire que «ma liberté s'arrête là où commence celle d'autrui», ce qui
suppose que ma liberté est en guerre avec celle d'autrui, et qu'il faut lui imposer des limites pour qu'elle puisse coexister avec la liberté des autres. Il arrive même que cette idée,
typiquement hobbesienne, soit confondue avec celle qu'énonce la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » . Mais
il s'agit de tout autre chose. Ma liberté doit certes accepter des limites, dès lors que je ne vis pas tout seul sur une île déserte, et que je dois tenir compte de mes semblables, auxquels je
dois reconnaître les mêmes droits que ceux auxquels je prétends, mais cela signifie que « ma liberté commence là où commence la liberté de l'autre » (cf. Castoriadis, L’institution imaginaire de
la société, collection Points, p. 137), et que je ne peux pas être libre si mes semblables ne le sont pas (alors qu'on n'est puissant que dans la mesure où les autres ne le sont pas).
Cela suppose que ma liberté ne s'identifie pas au degré de puissance dont je pourrais disposer. Les limites qui s'imposent à la liberté, les limites qu'elle doit s'imposer elle-même, ne sont pas
de même nature que la limitation que toute société doit imposer à la puissance de ceux qui seraient assez forts pour écraser les plus faibles. Cette limitation doit leur être imposée malgré eux,
parce que la force ne peut céder qu'à la force, et c'est pourquoi il faut une force publique pour défendre la liberté de tous en fixant des limites à la puissance de quelques-uns.
Mais la loi qui fixe ces limites ne limite pas la liberté, au contraire elle l'établit, et la liberté n'est pas limitée par des limites imposées du dehors, car de telles limites ne feraient pas
que la limiter, elles la détruiraient. La liberté n'est plus qu'une fiction, s'il s'agit d'une dose de liberté que le pouvoir politique concède aux citoyens, dans la mesure où cela lui convient,
de sorte que lui seul serait juge de la dose de liberté qu'il convient d'accorder au peuple. Cette liberté octroyée, comme la Charte de Louis XVIII, ne serait évidemment pas du tout une liberté.
La liberté ne peut être limitée que par les limites qu'elle s'impose elle-même. Comme le dit Rousseau, « l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté » , la liberté ne consiste pas à
n'obéir à aucune règle, elle consiste à n'obéir qu'à des règles auxquelles on donne son assentiment. Peu importe, d'ailleurs, qu'il s'agisse de règles qu'on n'a pas établies soi-même : s'il faut
obéir à la règle qui énonce « Tu ne tueras pas » , ce n'est pas parce que la Bible nous déclare que Dieu lui-même l'a dictée à Moïse sur le mont Sinaï, c'est parce que notre raison nous dispose à
l'accepter de notre plein gré, ce qui ne s'applique pas avec le même évidence à bon nombre de lois que nous transmet le récit biblique.
Si j'obéis à la loi parce que je crois qu'elle exprime la volonté de Dieu, mon obéissance n'a pas le même sens que si j'obéis à la loi parce que je crois qu'elle est juste, et que, en lui
obéissant, je ne fais qu'accomplir ma propre volonté. Dans un cas, j'obéis à une loi qui me reste étrangère, une loi qui m'est imposée par une autorité dont je suis le sujet, pour ne pas dire
l'esclave : ma conduite est hétéronome, alors que, dans l'autre cas, je suis moi-même l'auteur de la loi à laquelle je me soumets, je suis en même temps législateur et sujet, ce qui définit,
selon Kant, le caractère moral d'une volonté autonome.
* La logique
Bertrand Russell affirmait que les problèmes philosophiques peuvent se réduire, « pour autant qu'ils soient spécifiquement philosophiques, à des problèmes de logique. Et ceci n'est pas
accidentel, étant donné que tout problème philosophique, soumis à une analyse et à une élucidation indispensable, se trouve, ou bien n'être pas philosophique du tout, ou bien logique, dans le
sens où nous employons ce terme » (La méthode scientifique en philosophie - traduction française de Our knowledge of the external world, deuxième conférence). Russell précise aussitôt en quel
sens il parle de la logique : il s'agit de la logique moderne dont il a été lui-même l'un des fondateurs, avec Frege et Whitehead, il ne s'agit pas de cette ancienne logique qu'on peut décrire,
sommairement, comme « un recueil scolastique de termes techniques et de règles du syllogisme ».
Sans doute faudrait-il préciser davantage : la logique, c'est tout aussi bien une discipline abstraite et rigoureuse, réservée à des spécialistes, et une exigence élémentaire qui s'impose dans
l'usage que chaque homme fait, chaque jour, du langage le plus ordinaire. En ce sens, la logique définit l'accord de la pensée avec elle-même, l'exigence de ne formuler que des affirmations qui
restent compatibles entre elles, quel que soit le rapport qu'elles entretiennent avec le réel. Il est possible qu'un récit ne soit qu'un « tissu de mensonges », mais il peut être « logique », et
par là-même « crédible », si les faits allégués s'inscrivent dans un scénario cohérent, et si le faux-témoin qui les allègue ne se « coupe » pas en réponse à une question inattendue.
Ce qui est « logique », ce n'est pas nécessairement ce qui est « vrai » ; ce qui est logique, c'est le rapport qui relie deux ou plusieurs énoncés, ce qui est « vrai », c'est le contenu de chaque
énoncé, indépendamment des rapports qu'il peut entretenir avec d'autres énoncés. Ou alors il faut distinguer deux sortes de vérités : la vérité « factuelle », ou « empirique », ou « matérielle »,
qui s'attache à un énoncé dont le contenu est « vrai », ou plutôt dont je crois pouvoir dire qu'il est vrai... et la vérité « logique », ou « formelle », qui se rapporte à l'idée que, si telle
proposition p est admise, telle proposition qui la contredit, non-p, doit être rejetée : si je dis que « la Terre est en mouvement », je ne peux pas dire que « la Terre est immobile », et c'est
là une exigence qui s'applique dans les domaines les plus divers, et les plus éloignés de la science. Lorsque, dans le Jules César de Shakespeare, Marc Antoine fait l'éloge funèbre du dictateur
assassiné, il commence par rappeler les arguments qui justifiaient le meurtre : César était ambitieux, Brutus le dit, et Brutus est un homme d'honneur... puis il développe une argumentation qui
tend à faire croire que César ne pensait qu'à l'intérêt du peuple, il ne méritait donc pas d'être assassiné, et dès lors la répétition de la phrase « Brutus le dit, et Brutus est un homme
d'honneur », ne peut qu'imposer l'alternative suivante : ou bien ce que je dis est faux, ou bien Brutus n'est pas un homme d'honneur, et sa parole ne justifie pas le meurtre qu'il a commis .
C'est là une question de logique, qui ne se confond pas avec la question de savoir si les meurtriers de César étaient des héros ou des criminels...
Ce qui concerne la logique, c'est le rapport entre « p » et « non-p », par exemple l'alternative « ou p, ou non-p », ou encore ce qu'on peut appeler une « absurdité », qui consisterait à dire « p
et non-p », ou encore, si on veut préciser la formule « ou p, ou non-p », il faudrait distinguer entre l'alternative proprement dite « si p est vrai, alors non-p est faux », « si (p), alors non
(non-p) », et ce qu'on peut appeler une tautologie, l'affirmation, nécessairement vraie, suivant laquelle (p) est vrai, ou (non-p) est vrai : "ou bien la Terre se meut ou bien elle est immobile",
"ou bien la guerre éclate, ou bien elle n'éclate pas", énoncé qui ne peut pas ne pas être « vrai », mais qui ne peut apporter aucune information factuelle...
Entre ces deux extrêmes, la tautologie toujours vraie et l'absurdité toujours fausse, il est possible d'inventorier toutes les relations qui peuvent s'établir entre deux énoncés (p) et (q), et de
définir la « valeur de vérité » qui correspond à chacun de ces «connecteurs logiques» :
Si (p) est vrai et si (q) est vrai, si (p) est vrai et si (q) est faux, si (p) est faux et si (q) est vrai, si (p) est faux et si (q) est faux, qu'en résulte-t-il, dans chacun de ces cas, pour
chacune des relations qu'il est possible d'établir entre (p) et (q) ? C'est ce que montre clairement une « table de vérité », qui permet de faire apparaître toutes les connexions possibles entre
deux énoncés, et non pas seulement celles qui nous sont rendues familières par l'expérience du langage courant. Limitons-nous à celles-ci : la conjonction : (p) et (q), qui peut s'écrire
«(p).(q)» ; la disjonction : (p) ou (q), notée «(p)v(q)» ; la disjonction stricte ou alternative : «(p)w(q)» ; l'implication : «si (p), alors (q)» . . .
A quoi cela sert-il ? Certes pas à déterminer la vérité empirique du contenu de telle ou telle proposition - et de ce point de vue la logique moderne n'est pas moins « formaliste » que la logique
d'Aristote, à laquelle Descartes faisait grief de son impuissance à découvrir des vérités nouvelles : « ... je pris garde que, pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres
instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait, ou même, comme l'art de Lulle, à parler sans jugement des choses qu'on ignore, qu'à les apprendre » (Discours de la
Méthode). Mais il ne faut pas attendre de la logique qu'elle remplisse le rôle en vue duquel Descartes à conçu sa méthode : une chose est d'accroître le contenu de nos connaissances, autre chose
est d'apprendre à y voir clair dans l'ordre selon lequel nous parvenons à les agencer, et de comprendre les principes qui gouvernent cet agencement.
La logique se dédouble encore : d'une part, elle se constitue en technique du raisonnement correct, elle énonce des règles pratiques, elle les formule et les formalise de façon tellement précise
qu'on peut concevoir des machines capables d'effectuer les opérations logiques, et donc de « raisonner », alors même qu'elles ne « pensent » pas : l'ordinateur ne se représente pas le contenu
conceptuel des questions auxquelles il est capable de répondre, mais auxquelles il ne répond que parce qu'un homme les lui pose. D'autre part, la logique reste aux prises avec des questions qu'il
faut dire philosophiques, car ce sont des questions de principe, c'est-à-dire des questions auxquelles on ne peut pas répondre par un raisonnement déductif, parce que toute déduction se fonde sur
des principes, elle présuppose les principes a partir desquels elle établit les conséquences qui en découlent ; mais ces principes eux-mêmes, elle ne peut pas les déduire, car si elle les
présentait comme les conséquences de principes antérieurs, il faudrait alors recommencer l'opération avec les principes antérieurs, et ainsi de suite, indéfiniment. Il faut donc que les principes
soient justifiés par opposition à une hypothèse dans laquelle ils seraient jugés faux, par une argumentation « dialectique » qui permet de faire apparaître cette hypothèse comme intenable. Avec
plus ou moins de succès, telle est la démarche que suivent des philosophes comme Platon (notamment dans le Théétète), comme Aristote et comme Hegel : leur logique est « dialectique », d'abord
parce qu'il s'agit de fonder une thèse par un dialogue avec les défenseurs, réels ou supposés, d'une thèse contradictoire : ainsi, dans le Théétète, si on admet que Protagoras, en affirmant que «
l'homme est la mesure de toutes choses », veut dire que, pour tout homme, les choses sont, pour lui, telles qu'elles lui apparaissent, cela revient à dire que toute opinion est vraie ; mais celui
qui admet que toute opinion est vraie, celle des autres aussi bien que la sienne, sera obligé d'admettre comme vraie l'opinion de celui qui nie sa propre opinion. Inversement, le sceptique, qui
dit qu'aucune opinion n'est vraie, implique par là-même que sa propre opinion n'est pas vraie... reste à savoir si Protagoras, ou Pyrrhon, se reconnaîtraient dans les thèses qu'on leur attribue :
Pyrrhon ne dirait-il pas : « je ne détermine rien », « je ne dis pas plus ceci que cela », autrement dit, je n'affirme pas qu'aucune opinion n'est vraie, je laisse aux dogmatiques le soin
d'affirmer ou de nier...
* Les mathématiques
« Les mathématiques sont une science dans laquelle on ne sait pas de quoi on parle, ni si ce qu'on dit est vrai ». Cette boutade de Bertrand Russell n'est pas une mise en question de la science
mathématique, elle ne prétend pas insinuer un doute sceptique à son égard (l). Ce qu'elle met en question, c'est plutôt une conception de la science, une épistémologie intuitionniste pour
laquelle les énoncés d'une science, par exemple les théorèmes démontrés par Euclide, sont vrais parce qu'ils se fondent sur des « principes » qui sont eux-mêmes évidents, et qui ont pu être admis
sans aucune démonstration, puisqu'ils s'imposent avec une certitude immédiate. Bien entendu, les principes sur lesquels repose une démonstration ne sont pas démontrables eux-mêmes, mais il
suffirait de les prendre comme des hypothèses, sur lesquelles on raisonnerait, de façon à déterminer toutes les conséquences qu'on sera obligé d'admettre, dès lors qu'on aura pris telle hypothèse
comme point de départ. Alors que, pour l'intuitionniste, la certitude immédiate des principes se communique aux conséquences et garantit leur vérité « matérielle » (la vérité de leur contenu), on
admettra plutôt que le raisonnement assure une certitude « formelle », une certitude qui ne concerne pas le contenu d'un énoncé isolé, mais le rapport qui lie deux ou plusieurs énoncés. On dira
donc, de manière conditionnelle : si on accepte ces postulats, si on accepte cette hypothèse, on est obligé d'accepter les conséquences qui en découlent ; mais on peut dire tout aussi bien que,
s'il nous est impossible d'admettre les conséquences, il nous faut rejeter l'hypothèse initiale, ce que nous ne pourrions pas faire s'il s'agissait d'un principe immédiatement évident, un «
axiome » au sens propre du mot : les termes « axiome » et « postulat » ont fini par être employés comme des synonymes, mais selon l'étymologie, le postulat n'est rien de plus qu'une convention
initiale, ce qu'on demande au lecteur d'admettre, alors que l'axiome se définit par son évidence, il est digne de notre confiance sans qu'on doive le mettre à l'épreuve... En bref, pour un
intuitionniste, le contenu des mathématiques est absolument « vrai », en même temps que la forme de leur argumentation est valide, mais pour un logiciste comme Bertrand Russell le savoir
mathématique constitue un système hypothético-déductif, dont on peut affirmer la consistance logique, la validité formelle, mais non la vérité matérielle.
Ce refus de se référer à une intuition fondatrice remonte loin dans l'histoire de la pensée. C'est ainsi qu'on peut lire dans le Léviathan de Hobbes (chapitre IX, « des différents objets de
connaissance ») :
« Il y a deux espèces de connaissance : l'une est la connaissance du fait ; l'autre la connaissance de la consécution qui lie une affirmation à une autre. La première n'est rien d'autre que la
sensation et le souvenir : c'est une connaissance absolue ; c'est le cas, lorsque nous voyons un fait en train de se passer, ou lorsque nous nous rappelons ce même fait en train de se passer.
C'est la connaissance qu'on requiert d'un témoin. La seconde est appelée science ; elle est conditionnelle ; c'est le cas, quand on sait que si la figure proposée est un cercle, alors toute ligne
droite passant par le centre la divisera en deux parties égales. C'est la connaissance qu'on exige d'un philosophe, c'est-à-dire de celui qui prétend raisonner. »
On remarquera que, pour Hobbes, la science et la philosophie sont une seule et même chose, et qu'il s'agit d'une connaissance « conditionnelle », alors que la connaissance empirique est présentée
comme « absolue » : c'est que la connaissance d'un fait se suffit à elle-même, alors que la relation entre deux ou plusieurs propositions n'implique pas que l'une ou l'autre de ces propositions
ait déjà été reconnue pour vraie ; connaître un rapport, c'est savoir que « si (p), alors (q) », ou que « si (p) implique (q) et si (q) implique (r), alors (p) implique (r) » ; si je pose telle
hypothèse, alors je dois poser tout ce qui en résulte, toutes les conséquences impliquées par cette hypothèse, mais j'aurais très bien pu ne jamais la poser.
Il semble que, dans cette conception, la pensée logique et mathématique se ramène à un jeu de l'esprit. Un jeu qui, comme tous les jeux, met en œuvre un certain nombre de règles, et qui permet de
réaliser une multitude de combinaisons ingénieuses, à partir du moment où l'on a admis les règles du jeu : qu'on pense aux problèmes du jeu d'échecs ou d'autres jeux de stratégie. Mais les
mathématiques, malgré leur ressemblance avec de tels jeux, ne peuvent pas se réduire à l'exercice d'une activité ludique : elles se rapportent à la réalité, et elles permettent à l'homme de
chercher à se rendre « comme maître et possesseur de la nature », selon le mot de Descartes, dans le Discours de la Méthode.
C'est d'ailleurs la première image que la tradition nous transmet à propos de celui qui passe pour être le premier géomètre, et aussi le premier philosophe : le fondateur par excellence, Thalès
de Milet, que nous connaissons seulement par quelques anecdotes, rapportées par Plutarque et par Diogène Laërce. Ces anecdotes nous apprennent que Thalès avait su mesurer la hauteur des
pyramides, grâce à un raisonnement, qui se substituait à la mesure directe : la hauteur de la pyramide est, par rapport à l'ombre portée sur le sol, ce qu'est, à la même heure de la journée, la
hauteur d'un homme par rapport á la longueur de son ombre. Se non é vero, é ben trovato : cette anecdote n'a pas besoin d'être vraie, son mérite est surtout de figurer, sous la forme d'un récit,
le contenu du fameux théorème sur les triangles semblables.
Michel Serres a montré, en analysant cet exemple, qu'il contient les éléments essentiels d'un projet scientifique, qui ambitionne de saisir et de mesurer tout ce qui, dans l'expérience immédiate,
échappe à nos prises et à nos instruments de mesure : pour saisir l'insaisissable, Thalès invente un modèle réduit, qui lui permet d'effectuer à distance la mesure qu'il ne peut pas effectuer sur
place.
Si les mathématiques s'appliquent á l'expérience, il est permis de penser qu'elles en sont issues. Il est bien vrai qu'elles s'en affranchissent, mais s'ensuit-il qu'elles ne lui doivent rien ?
Descartes affirme, il est vrai, que le doute par lequel nous pouvons récuser la certitude sensible laisse intacte la vérité des mathématiques : « car, soit que je veille ou que je dorme, deux et
trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq, et le carré n'aura jamais plus de quatre côtés ». Les énoncés mathématiques ont un caractère a priori que souligne l'emploi de «
toujours » et de « jamais ». Que je perçoive vraiment un objet carré, ou que je l'imagine dans mes rêves, les propriétés du carré seront toujours les mêmes, elles ne dépendent pas de l'existence
réelle d'un objet de forme carrée, et n'ont aucun besoin d'être attestées par une intuition empirique. Il n'en reste pas moins que Descartes professe une conception intuitionniste des
mathématiques : ce n'est certes pas l'intuition sensible, mais c'est bien une certitude intuitive, une inspectio mentis, qui lui garantit la vérité des principes. Et, d'une autre manière, cela
reste vrai pour Kant, qui attribue la certitude « apodictique » des mathématiques au fait qu'elles construisent leurs concepts « dans la forme de l'intuition » (l'intuition pure de l'espace et du
temps).
Ce qui, en fin de compte, pourrait donner l'avantage aux conceptions formalistes et logicistes qui trouvent un écho dans la phrase de Bertrand Russell, c'est l'existence de géométries
non-euclidiennes, qui ont pu se développer de façon cohérente, sans aboutir à des conclusions incompatibles avec les postulats dont elles partent. Ces conclusions sont incompatibles avec la
représentation intuitive de l'espace dans laquelle nous interprétons les données de l'expérience quotidienne : cet espace à trois dimensions, dans lequel la somme des angles d'un triangle est
toujours égale à 180° ; mais elles ne se contredisent pas elles-mêmes, elles ne sont pas « absurdes », et ne fournissent donc pas une « démonstration par l'absurde » du caractère incontournable
des postulats euclidiens : « Il n'y a plus, pour les théorèmes, de vérité séparée et pour ainsi dire atomique : leur vérité, c'est seulement leur intégration au système, et c'est pourquoi des
théorèmes incompatibles entre eux peuvent également être vrais, pourvu qu'on les rapporte à des systèmes différents. Quant aux systèmes eux-mêmes, il n'est plus question pour eux de vérité ou de
fausseté, sinon au sens logique de la cohérence ou de la contradiction interne » (Robert Blanché, L'axiomatique).
(1) En fait, il n'est pas question de science dans le texte original de Russell : «Thus mathematics may be defined as the subject in which we never know what we are talking about, nor whether we
are saying is true»
* La mémoire
Dans la mythologie, Mémoire est la mère des Muses, et cette filiation nous suggère que tout art, toute habileté, tout savoir est tributaire de la mémoire et ne peut se comprendre sans elle. C'est
aussi ce que laissent entendre certains dialogues platoniciens, où Socrate insiste sur l'idée qu'il n'apprend rien à ses interlocuteurs, et que, s'il leur fait découvrir quelque chose, il ne
s'agit pas d'un savoir acquis, un savoir que lui-même aurait inculqué ou communiqué ; ils possédaient déjà ce savoir, et l'intervention de Socrate les aide seulement á s'en ressouvenir ; c'est
ainsi que, dans le Ménon, après avoir montré à son interlocuteur qu'il ignorait les choses qu'il prétendait savoir, Socrate lui fait découvrir qu'il savait des choses, dont il ne soupçonnait pas
même la présence dans son esprit. Il va même jusqu'à effectuer cette démonstration sur un esclave de Ménon, qui n'a reçu aucune instruction, mais qui, en réponse aux questions de Socrate, est
amené á redécouvrir des notions de géométrie, au moyen de questions, réponses et rectifications successives : il en vient à dire lui-même que, pour construire, à partir d'un carré, un autre carré
dont la surface soit double de celle du premier, il faut prendre la diagonale de celui-ci comme côté du carré que l'on doit construire. Et comme l'esclave de Ménon n'a jamais entendu parler du
théorème de Pythagore, Socrate peut soutenir que ni lui, ni personne d'autre ne lui a appris cette vérité - et donc qu'elle était déjà présente dans son esprit, alors même qu'il n'en savait rien.
Elle y était de façon latente, et les questions de Socrate n'auraient fait que rendre manifeste cette présence latente d'une vérité (alétheia) qu'il fallait seulement arracher à l'oubli (léthé).
Apprendre n'est donc pas acquérir un savoir entièrement inédit, c'est se ressouvenir de ce que l'on savait déjà : La théorie de la réminiscence nous explique justement que la situation -
effectivement impossible - de chercher ce qu'on ignore totalement, ne se réalise jamais. En fait, on recherche toujours ce que l'on sait déjà. On cherche à rendre conscient un savoir inconscient,
on cherche à se ressouvenir d'un savoir oublié (Alexandre Koyré, Introduction à la lecture de Platon) ; Koyré observe que les historiens de Platon ont, généralement, pris le mythe de la
préexistence beaucoup trop au sérieux... dans toute existence antérieure le problème du savoir (de l'acquisition du savoir) se poserait exactement de la même manière que dans notre existence
actuelle. L'anamnèse platonicienne nous fait retrouver des connaissances que notre âme possède en propre, depuis toujours.
Toute cette argumentation repose sur l'idée que l'esclave n'avait rien appris, qu'il n'avait encore acquis aucune connaissance, par expérience ou par instruction, ce qui nous contraint à admettre
qu'il s'agit d'un savoir inné, d'un savoir que l'âme possède depuis une vie antérieure, et qu'elle parvient a reconquérir sur la puissance de l'oubli, quoique les souvenirs de cette vie
antérieure restent eux-mêmes inaccessibles. Mais il faut remarquer que Socrate, avant d'interroger l'esclave de Ménon, avait posé cette question innocente : est-il grec, et parle-t-il grec ? Il
s'agissait sans doute d'une condition préalable et incontournable : aucun dialogue, aucune interrogation, n'aurait pu avoir lieu si les deux interlocuteurs n'avaient pas pu communiquer dans la
même langue ; mais cela suffit à nous faire savoir que l'esclave avait déjà reçu assez d'instruction pour pouvoir répondre aux questions de Socrate : il n'avait certes pas appris ce savoir
scolaire qui est le privilège des hommes libres jouissant de loisirs (ce qui en grec s'appelle scholé, le mot même d'où nous vient école, et qui nous rappelle que l'école est un luxe refusé aux
esclaves), mais puisqu'il possédait l'usage d'une langue et pouvait donc comprendre les concepts qu'elle véhicule, il avait bien acquis, et acquis par apprentissage, le savoir grâce auquel il
répond à Socrate.
Il nous faut encore observer que la Mémoire dont nous parle Platon est celle qui permet d'accumuler et d'utiliser toutes sortes de connaissances, mais certainement pas celle qui nous permet de
garder présent à l'esprit le souvenir concret des événements auxquels nous avons assisté et des expériences personnelles par lesquelles nous sommes devenus ce que nous sommes aujourd'hui : cette
mémoire qui est le thème, le leitmotiv ou le fil conducteur des romans d'apprentissage comme Wilhelm Meister, L'éducation sentimentale et La recherche du temps perdu. Cette mémoire concrète dont
Bergson montre qu'elle n'a aucun caractère commun avec la mémoire qui s'exerce dans l'apprentissage d'un savoir abstrait.
Apprendre une leçon, c'est faire un effort volontaire, dont le succès dépend de la mise en œuvre de techniques appropriées, par lesquelles on décompose le contenu qu'on veut graver dans sa
mémoire, on apprend un texte par cœur en le décomposant en une suite de segments qu'on répète eux-mêmes plusieurs fois, et c'est ce qui permet à Bergson de comparer cet exercice de la mémoire
avec les procédés d'apprentissage par lesquels on s'assimile un automatisme moteur : comment apprend-on à marcher, à nager, etc. : on apprend à décomposer le mouvement en une succession de gestes
qu'on répète plusieurs fois pour prendre l'habitude qui permettra de les effectuer.
Rien de tel ne peut être dit, s'il s'agit de décrire la manière dont nous acquérons et gardons le souvenir concret d'un événement qui a affecté notre vie : cet événement s'est produit une fois,
dans des circonstances qui constituent un ensemble de choses indissolublement liées entre elles, et qui donnent à cet événement la saveur unique qu'il a pour moi. C'est ce qu'illustre, de façon
désormais classique, la fameuse madeleine de Marcel Proust : étant bien entendu que Proust n'a pas écrit son roman pour illustrer les théories de Bergson, et même pas pour illustrer des idées
dans lesquelles nous trouverions ses propres théories. S'il y a chez Proust une philosophie du roman, comme le dit Vincent Descombes, cette philosophie s'exprime dans le roman, et sous la forme
romanesque, elle n'est pas la traduction littéraire d'une théorie qui pourrait s'exprimer par ailleurs sous la forme d'un exposé doctrinal.
Rappelons toutefois ce qui a permis de rapprocher les descriptions de Proust des analyses de Bergson : dans les premières pages de Du côté de chez Swann, le narrateur explique comment la
sensation qu'il éprouve, en reconnaissant la saveur particulière d'une madeleine trempée dans une infusion de tilleul, éveille en lui un souvenir involontaire, un souvenir qu'il n'a aucunement
cherché à retrouver, un souvenir qui surgit inopinément, et qui le ramène auprès de sa tante Léonie, à l'époque de son enfance, lorsqu'il passait les grandes vacances dans la maison de campagne
de ses parents, à Combray. Et ce souvenir n'apparaît pas comme une épave, un fragment de passé qui n'aurait plus gardé aucun lien avec les circonstances auxquelles Proust l'associe : "toutes les
fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui
prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé".
Pour revenir à Bergson, il resterait à se demander si les descriptions par lesquelles il oppose bien les deux mémoires, la mémoire-habitude et la mémoire concrète, suffisent à justifier les
spéculations métaphysiques qu'il développe à partir de cette opposition, en la rattachant au dualisme traditionnel du corps et de l'âme, de la matière et de l'esprit.
* Les passions
Si je dis de quelqu'un qu'il est passionné de musique, de littérature, ou de sport, tout le monde comprend que je formule une appréciation sur la personnalité dont je parle : la passion que je
lui attribue n'est pas considérée comme une force étrangère qui se serait emparée de lui et qui l'aurait « aliéné », rendu étranger à lui-même. Au contraire, s'il s'agit de juger un « crime
passionnel », on se demande si l'auteur de ce crime est pleinement responsable de ses actes, parce que, dit-on, il «subissait» l'emprise d'une passion : il était aveuglé par la rage, par la
jalousie ou le ressentiment, et c'est bien ce que suggère l'étymologie du mot passion qui dérive du latin patior (subir, souffrir), et dont l'équivalent grec, pathos, nous renvoie aux notions de
pathétique et de pathologie... Il semble alors que la passion soit une maladie de l'âme, une « affection » dont elle souffre quand elle se laisse dominer par les exigences du corps. Toute une
tradition moraliste identifie les passions aux vices, aux « sept péchés capitaux » : il faudrait donc apprendre à les extirper, à les déraciner de nos âmes, au moyen d'une discipline qui soumette
au contrôle de la raison les impulsions irraisonnées, sinon même déraisonnables, qui expriment nos appétits « charnels ». Pourtant, si la passion représente une force étrangère à l'homme qui la «
subit », s'il devient étranger à lui-même sous l'emprise de cette force qui échappe à tout contrôle, quel sens y a-t-il à lutter contre elle, une fois qu'elle a pris possession de son âme ?
N'est-elle pas devenu son destin, comme le suggère un vers de Racine :
« je me livre en aveugle au transport qui m'entraîne » ?
Nous entrons alors dans la logique du tout ou rien : il faudrait interdire aux passions d'exercer la moindre influence sur notre conduite, ou bien nous résigner à devenir leur esclave, et plaider
les circonstances atténuantes pour excuser les égarements auxquelles elles nous conduiront. Alternative qu'il nous faut rejeter, si nous refusons de croire à un destin qui s'imposerait à l'homme,
et qui ne serait pas le résultat de ses propres actes, des choix qu'il fait lui-même à chaque moment de sa vie, choix qui le rendent responsable des sentiments, des goûts, des passions qu'il
entretient en lui-même, qu'il a librement laissé se développer dans son cœur : « L'existentialiste ne croit pas à la puissance de la passion. Il ne pensera jamais qu'une belle passion est un
torrent dévastateur qui conduit fatalement l'homme à certains actes, et qui, par conséquent, est une excuse. Il pense que l'homme est responsable de sa passion » : je m'accorde ici avec Sartre,
pour reconnaître que les passions que j'éprouve, et qui gouvernent ma conduite, ne sont pas pour moi quelque chose d'étranger, ce sont mes passions, ce sont elles qui me font être ce que je suis,
dans la mesure même où c'est moi qui me suis livré à elles et qui leur ai accordé la puissance qu'elles exercent sur moi.
Il faut ajouter que ces passions ne se réduisent en aucun cas aux effets que les besoins du corps exercent sur la liberté de l'âme. L'inventaire des passions, et même celui des «péchés capitaux»,
ne peut pas se borner à une liste des impulsions provoquées par la recherche de jouissances charnelles (par exemple, dans la liste des péchés capitaux, la « gourmandise » et la « luxure »...).
Nos passions les plus vives et les plus impérieuses pourraient bien être celles qui se rapportent au souci de notre dignité personnelle, et à l'indignation qu'elles suscitent en nous, lorsque
nous avons le sentiment d'être méconnus, bafoués, méprisés injustement, lorsqu'on ne nous accorde pas les égards auxquels nous pensons avoir droit. Lorsque Don Diègue demande à son fils «
Rodrigue, as-tu du cœur ? », cette seule question est perçue par Rodrigue comme un outrage, une odieuse insinuation, à laquelle «tout autre que son père» recevrait aussitôt une riposte sanglante.
Ce que Corneille appelle le « cœur », cette faculté d'indignation qui prédispose aux querelles multiples, mais aussi à ce dévouement héroïque qui peut tout sacrifier à une grande cause, c'est ce
que Platon appelait le thumos, c'est-à-dire l'humeur (le courage, et la colère). Une passion, sans doute la plus violente et la plus irraisonnée, mais qui est de tout autre nature que les
epithumiai, ces passions qui n'expriment que le désir de jouissances charnelles (cf. les analyses de Francis Fukuyama, dans La fin de l'histoire et le dernier homme).
S'il convient que le sage se rende maître de ses passions, il ne s'ensuit donc pas que cette maîtrise doive être obtenue par l'exténuation ou l'extirpation radicale de ces mêmes passions : il
n'est guère possible, et il n'est même pas souhaitable, de déraciner des passions, qui ne pourraient être détruites sans que l'homme lui-même y perde ce qui rend la vie digne d'être vécue, et qui
fait même toute la différence entre la vie d'un animal, et celle d'un être qui aspire à d'autres biens que les satisfactions purement matérielles dont peut se contenter l'animal. L'homme affirme
son humanité dans des conduites par lesquelles il manifeste que, pour lui, il y a des valeurs plus précieuses que la vie, l'existence purement biologique, et les satisfactions sensuelles qui
répondent aux besoins physiologiques de tout être vivant. Ces valeurs, ce sont par exemple celles qui dictent leur conduite aux héros cornéliens. Il s'agit de biens « irréels », puisque la bonne
opinion que quelqu'un a de nous, l'estime, le respect ou l'admiration qu'il nous porte, ne peut nous procurer qu'une satisfaction immatérielle, satisfaction qui est pourtant plus précieuse que
les « solides jouissances » que procurent les biens matériels. C'est tout cela que résume la théorie hégélienne du « désir de reconnaissance », mais que d'autres penseurs avaient déjà formulé,
dans des doctrines morales pour lesquelles la vertu ne consiste pas à déraciner les passions, mais à en acquérir le contrôle, en prenant appui sur celles qui expriment des aspirations nobles pour
contenir et canaliser celles qui n'expriment que notre nature animale, et qui, de boute façon, ne pourraient être supprimées que si nous renoncions à la vie elle-même. C'est ainsi que Platon
reconnaît la nécessité où se trouve le sage de prendre appui sur le thumos pour maîtriser les appétits multiformes (les epithumiai) qu'il représente par l'hydre, ce monstre à plusieurs têtes
qu'on ne peut pas tuer sans les couper toutes ensemble, comme Héraclès luttant contre l'hydre de Lerne. Dans la fameuse allégorie qui lui permet de représenter la tripartition de l'âme humaine,
l'âme raisonnable est représentée par un homme, le thumos par un lion, et les epithumiai par une hydre : il faut alors que l'homme s'allie avec le lion pour pouvoir tenir l'hydre en respect, ou
sinon il faut craindre que l'hydre et le lion ne se liguent contre l'homme et ne finissent par le dévorer. Image qui correspond au sort de l'âme où la raison ne parvient plus à contrôler aucune
des passions qui s'y agitent, et ne sait pas utiliser leur opposition pour les réduire l'une au moyen de l'autre (Diviser pour régner : Platon a-t-il inventé un machiavélisme moral ?)
Rousseau n'est pas loin de cette idée de Platon, quand il dit que « la froide raison n'a jamais rien fait d'illustre, et l'on ne triomphe des passions qu'en les opposant l'une à l'autre. Quand
celle de la vertu vient à s'élever, elle domine seule et tient tout en équilibre » (La Nouvelle Héloïse). L'idée paradoxale qui consiste à prendre appui sur la «vertu», considérée elle-même comme
une passion, contient déjà tout ce que pourra représenter chez Hegel l'idée d'une « Ruse de la Raison », une ruse ou un artifice qui permette à la Raison, incapable par elle-même de parvenir aux
fins qu'elle se propose, de mobiliser à son service l'énergie des passions aveugles, qui sont comme le vent qui souffle dans les voiles, et qui peuvent couler le navire, mais qu'un pilote doit
savoir employer, et manœuvrer, pour arriver à bon port. C'est précisément ce qu'explique Rousseau : «Voilà comment se forme le vrai sage, qui n'est pas plus qu'un autre à l'abri des passions,
mais qui seul sait les vaincre par elles-mêmes, comme un pilote fait route par les mauvais vents » (1).
(l) Rousseau a pu penser à un passage du Zadig de Voltaire : « On parla des passions. - Ah ! qu'elles sont funestes ! disait Zadig. - Ce sont les vents qui enflent les voiles du vaisseau,
repartit l'hermite : elles le submergent quelquefois ; mais sans elles il ne pourrait voguer. La bile rend l'homme colère et malade ; mais sans la bile l'homme ne saurait vivre. Tout est
dangereux ici-bas, et tout est nécessaire. »
* La perception
Percevoir un objet, c'est d'abord recevoir de lui des impressions sensorielles par lesquelles il affecte nos cinq sens, et grâce auxquelles nous nous en faisons une représentation mentale. Mais
ces impressions, par lesquelles l'objet se présente à nous, ne créent pas dans notre esprit une représentation fidèle de l'objet, une photographie qui s'y imprimerait comme l'empreinte d'un
cachet, imposée sur la cire pour sceller une lettre. L'esprit humain n'est pas une table rase sur laquelle rien n'est écrit, et qui, selon les empiristes, pourrait recevoir n'importe quelle
inscription. Si tel était le cas, la perception se réduirait à l'enregistrement automatique des données sensorielles, et le sujet percevant ne serait pas plus actif que la pellicule d'une caméra,
sur laquelle viennent s'imprimer les traces lumineuses qui l'impressionnent, et qui seront reproduites à chaque projection du film. Observons toutefois que le tournage d'un film, et même le seul
fait de prendre une photographie, n'est pas une opération tellement passive, il suppose au contraire une multitude d'initiatives et de choix actifs, par lesquels on détermine les conditions de la
prise de vue : perspective, distance, cadrage, éclairage, etc. A plus forte raison, la perception d'un objet par un sujet humain ne peut pas se réduire à l'enregistrement passif de traces
sensorielles, elle doit mettre en œuvre une activité de l'esprit.
Cette activité est déjà requise, du seul fait que l'objet ne ressemble pas aux impressions qu'il produit sur nos sens, et que ces impressions ne suffisent donc pas pour nous procurer une
représentation de l'objet lui-même : Hobbes remarque que si l'on presse, frotte, ou frappe l'œil, cela produit en nous un fantasme lumineux (Léviathan, chapitre I). Ainsi, je peux voir trente-six
chandelles en me cognant la tête dans l'obscurité, la lumière que je perçois n'est nullement l'image d'un corps lumineux, c'est plutôt, pour parler comme Hobbes, un fantasme, une représentation
imaginaire, qui n'est pourtant pas une image, si on appelle image une copie conforme au modèle qu'elle reproduit.
D'ailleurs, s'agit-il même d'une perception, lorsque je « vois trente-six chandelles » ? Percevoir, c'est toujours percevoir un objet et je ne perçois un objet que par une opération active qui
unifie et qui coordonne la multitude des sensations tactiles, visuelles, acoustiques, gustatives ou olfactives qui se rapportent au même objet, sensations qui, si elles restaient indépendantes et
isolées, ne me livreraient que des aspects partiels, des lambeaux de l'objet, en me laissant le soin de le reconstituer, comme s'il s'agissait de rassembler les fragments dispersés d'un puzzle.
Problème qui peut être illustré par quelques exemples :
- J'entre dans une maison, je l'ai déjà vue du dehors et j'ai observé sa façade, maintenant je fais le tour du propriétaire, je visite successivement chacune des pièces qu'elle contient. Quand
est-ce que j'ai perçu la maison elle-même ? Dois-je dire que je n'ai perçu, à chaque moment, que des aspects partiels et fragmentaires de la maison, mais que la maison elle-même, la perception
que j'en ai se confond avec le concept que j'en forme dans mon esprit, en faisant la synthèse de toutes ces vues' ?
- j'observe un objet cubique, un dé à jouer, une boîte, je n'aperçois jamais en même temps les six faces de cet objet, j'aperçois successivement une, deux ou trois des faces sous lesquelles cet
objet se présente, mais me faut-il attendre d'avoir passé en revue toutes les faces de l'objet pour pouvoir dire que je le perçois ? Dès le premier moment où j'aperçois un objet, et où je
l'aperçois, forcément, de façon fragmentaire, j'ai conscience de percevoir un objet : je ne perçois pas seulement des aspects, des esquisses, des silhouettes de l'objet, je perçois l'objet
lui-même, quoique je le perçoive sous tel ou tel de ses aspects, esquisses ou silhouettes (ses Abschattungen, comme disent les phénoménologues à la suite de Husserl).
Bien entendu, cette perception immédiate de l'objet peut très bien être une perception illusoire : je vois un homme assis derrière un bureau, je n'aperçois réellement que sa tête, ses bras et son
tronc, je ne dis pourtant pas que je vois la moitié d'un homme, et la plupart du temps j'ai raison de parler ainsi, il y a peu de chances qu'il s'agisse d'un cul-de-jatte. Je ne peux pas le voir
de tous les côtés à la fois : par devant, par derrière, de face, de profil et de dos, aucune perception ne peut percevoir son objet de partout et de nulle part. Toute perception est perception
partielle, elle vise son objet à partir d'un point de vue qui lui impose ses contraintes et ses limites, mais ce qu'elle vise, c'est bien l'objet lui-même, et pas seulement un de ses aspects.
Toutefois, cette perception qui unifie les apparences pour me représenter un objet, c'est peut-être une synthèse hâtive, un jugement précipité que je porte à partir des données sensorielles,
alors que je ne dispose pas de tous les éléments d'information nécessaires : je me trouve à tous moments occupé à interpréter des faits dont je n'ai qu'une perception incomplète et inachevée : on
frappe à la porte, ou bien le téléphone sonne, et je dis c'est Untel, parce que j'anticipe, je m'attends à ce que ce soit justement la personne qui doit me rendre visite, ou qui doit me
téléphoner, et même si ce n'est pas une erreur, il est clair que mon jugement déborde les limites de l'information procurée par les sens. C'est ainsi que, lorsque Descartes nous parle de ce qu'il
voit dans la rue lorsqu'il regarde par la fenêtre, il est en droit de distinguer ce que lui présentent les sens, et ce qu'il juge avoir perçu « par l'entremise des sens », mais qui n'est une
perception que parce qu'il a fait usage de son jugement : il peut dire qu'il voit des passants qui circulent sous ses fenêtres, mais c'est là un jugement qu'il porte, et qui pourrait être faux ;
car le sens de la vue ne lui offre rien d'autre que des chapeaux et des manteaux, sous lesquels il suppose la présence d'hommes en chair et en os, alors que rien ne l'assure qu'il ne s'agit pas
d'automates affublés de ces vêtements qui leur prêtent une apparence humaine. Ce qu'on appelle perception devrait être décomposé en deux éléments : un élément passif, qui fournirait la matière,
c'est-à-dire le contenu des sensations à partir desquelles un objet peut être perçu, et un élément actif, le jugement qui opère la synthèse des sensations et les intègre dans la représentation
d'un objet perçu. Il en résulterait que les erreurs des sens ne doivent justement pas être attribuées aux sens : les données sensorielles sont ce qu'elles doivent être, elles correspondent aux
apparences telles qu'elles affectent nos sens et ne peuvent pas les affecter autrement ; les erreurs ne devraient être imputées qu'aux interprétations qui s'exercent sur ces apparences, et qui se
traduisent en jugements qui prétendent dire ce qui est en réalité, au lieu de s'en tenir aux seules apparences.
Théorie intellectualiste, en ce sens qu'elle considère qu'il n'y a pas de perception sans un acte intellectuel, le jugement qui effectue la synthèse des sensations. C'est l'idée que Merleau-Ponty
met en cause dans sa Phénoménologie de la perception, où il s'efforce de démontrer que la synthèse perceptive est une synthèse passive, une synthèse qui s'effectue avant toute intervention active
de l'intellect, comme pourrait l'attester le caractère prégnant des formes, des figures, qui s'imposent à nous sans des illusions d'optique où il apparaît que l'erreur des sens, loin d'être
imputable à un jugement erroné, demeure comme une illusion persistante, qui s'impose à notre perception, en dépit du jugement par lequel nous prétendons corriger cette erreur. C'est qu'une
perception fausse n'est justement pas une erreur, et ne peut pas être corrigée, comme une faute de raisonnement.
* La philosophie
La philosophie est l'amour du savoir, de la science ou de la sagesse : tous ces mots traduisent Sophia et signalent, du même coup, l'imprécision d'un terme dont le sens est aussi flottant.
Sophos, dans l'usage le plus ordinaire, signifie d'abord : expert, habile, compétent. C'est parce qu'il le comprend ainsi, lorsqu'il veut mettre à l'épreuve l'oracle selon lequel il n'y a pas
d'homme plus sophos que lui, que Socrate va interroger les hommes d'Etat, les artistes et les poètes : chacun de ces spécialistes peut être considéré comme un expert, c'est-à-dire un
professionnel (nous disons aujourd'hui : c'est un pro...). Mais, s'il nous faut en croire Platon, les recherches de Socrate l'ont amené à conclure que le savoir des hommes d'Etat, des artistes et
des poètes ne méritait pas le nom de sophia, même s'il n'y a pas lieu de contester la compétence professionnelle de ces experts : à ses yeux, c'est un savoir-faire efficace, mais ce n'est pas la
sophia, car un sophos doit être capable de justifier sa conduite et ses discours, en exposant les principes sur lesquels il se fonde. Socrate lui-même ne prétend pas être sophos, il déclare qu'il
ne sait rien, et que tout son savoir consiste à être conscient de sa propre ignorance. En cela, fait-il observer, il est peut-être plus savant que les experts qui croient savoir quelque chose,
alors qu'ils n'en savent pas plus que lui...
L'un des premiers penseurs qui, après Pythagore, a préféré se dire philosophe, plutôt que sophos, Héraclite d'Ephèse, oppose la sophia à ce qu'il nomme polymathie, ce qui désigne une accumulation
de connaissances multiples, et qui peut correspondre à cette érudition qui nous fait dire qu'Untel est un puits de science, ou encore qu'il a toujours réponse à tout.
Mais que vaut ce savoir, si l'homme qui le possède ne sait pas apprécier les connaissances qu'il accumule, s'il n'est pas capable de dire quelle est la source de son savoir, qu'est-ce qui lui
permet d'être sûr et certain des faits qu'il rapporte, qu'est-ce qui lui garantit qu'il s'agit de la vérité ? Appelle-t-on savant celui qui affirme une vérité, mais qui n'est pas capable
d'établir cette vérité, d'en présenter les preuves, et de répondre aux questions et aux objections que soulèvent ceux qui en doutent ?
Certes, il n'y aurait aucun sens à vouloir tout prouver, et personne ne peut exiger, d'un interlocuteur, qu'il fournisse une preuve pour chacune de ses assertions. En effet, il faudrait alors
qu'après avoir prouvé qu'une proposition (a) est vraie parce qu'elle découle d'une proposition (b), il fournisse encore la preuve que cette proposition (b) est vraie parce qu'elle découle d'une
autre proposition (c) : « Prouve ta preuve », disaient les Sceptiques... Dans les discussions ordinaires, on admet qu'une affirmation est prouvée, dès lors qu'on peut la déduire à partir de
prémisses sur lesquelles s'accordent les interlocuteurs.
« Si tu admets, comme point de départ, telle ou telle proposition sur laquelle je m'accorde avec toi, je vais pouvoir te prouver que tu dois admettre telle ou telle autre proposition qui est
impliquée par elle, et si tu refuses cette conclusion, il te faudra alors rejeter les prémisses dont elle découle ». Il reste en effet possible, s'il est prouvé que (a) implique (b), que (b)
implique (c), et que, par conséquent, (a) implique (c), d'opter pour l'une ou l'autre des branches de l'alternative : ou bien, puisque j'accepte (a), j'accepte ce qui en résulte, ou bien, parce
que (c) est inacceptable à mes yeux, je dois rejeter les prémisses qui entraînent cette conclusion. Cela suppose, en bonne logique, qu'il m'est impossible d'affirmer en même temps la thèse que je
soutiens et les prémisses, ou les conséquences, de celle que je récuse. Je ne peux pas dire en même temps (a) et (non-c), ou bien (non-a) et (c), car cela reviendrait à dire (a) et (non-a), oui
et non, et ce discours contradictoire ne serait plus alors qu'un non-sens : se contredire, c'est ne rien dire, c'est ruiner la signification du langage lui-même, et ce qui rend possible
l'énonciation du plus simple énoncé.
Nous avons supposé, jusqu'ici, que les interlocuteurs s'accordent tout au moins sur les règles du jeu qui imposent un ordre logique à l'échange des arguments : même s'ils n'acceptent pas les
mêmes prémisses et n'aboutissent pas aux mêmes conclusions, ils ne peuvent mener un débat que parce qu'ils s'accordent sur des principes, qui leur imposent une cohérence, et leur interdisent de
dire en même temps une chose et son contraire. Ces principes sont indémontrables, mais ils passent pour évidents : L'être est, le néant n'est pas, et par suite il n'est pas permis de dire d'une
même chose, en même temps et sous le même rapport, qu'elle est A et non-A. Cette formulation du principe doit éviter, par avance, des arguties sophistiques, selon lesquelles il serait possible de
dire Socrate est Socrate, un cheval est un cheval (A est A), mais impossible de dire : Socrate est assis, Socrate se lève, « ce cheval est blanc », etc. (car ce serait dire : A est non-A).
Il n'en reste pas moins que le principe n'est pas démontré, qu'il est, par principe, impossible de le démontrer, et que, dans ces conditions, il est toujours possible de refuser le dialogue, du
moment qu'on n'est pas contraint d'accepter les principes qui règlent l'échange des idées et des arguments. Il y a plus, il est même possible de mettre en cause l'évidence de propositions telles
que L'être est, ou Le néant n'est pas. Quand je dis l'être est, je ne dis pas que telle ou telle chose, cette table ou cette chaise, est réelle ou existe, car l'être n'est pas cette table, cette
chaise, ou quelque autre objet que ce soit : l'être ne se confond avec aucun être particulier, aucun étant, bien qu'il soit, dans chaque étant particulier, cela même qui est visé par des mots
comme être, exister, étant, existant, réel, etc. Comme le dit Hegel, l'être, c'est l'immédiat indéterminé, ce qui est immédiatement saisi chaque fois que notre pensée se représente une réalité
quelle qu'elle soit, mais qui ne coïncide avec aucune chose, quelle qu'elle soit. L'être n'est pas ceci ou cela, l'être n'est aucun des étants. L'être en tant que tel, l'être en tant qu'être
n'est rien, et il n'y a donc rien qui puisse le distinguer du néant. L'être et le néant sont indiscernables, Hegel dira qu'ils sont identiques, et en disant cela, il ne fait que reformuler ce que
Platon fait dire à un personnage d'un dialogue (l'Etranger d'Elée, dans le Sophiste) : il faut dire, en un sens, que le non-être est, et que l'être n'est pas... Ce qui veut dire aussi, que quand
nous disons « être », « le réel », « ce qui est, ou ce qui existe », nous ne savons pas vraiment ce que nous disons : ces termes, qui semblent évidents parce qu'ils sont familiers se révèlent
énigmatiques, insaisissables et indéfinissables. Nous pensions savoir de quoi nous parlions, et nous découvrons, en nous étonnant, que nous ne savions rien de ce que nous pensions savoir. Il est
vrai que notre savoir s'est développé dans la forme de l'abstraction : nous avons parlé de l'être en tant qu'être, l'être pur, et nous l'avons comparé avec le pur néant. Mais nous aurions pu
considérer le passage de l'être au néant, la disparition de quelque chose qui périt, qui cesse d'être ; ou le passage du néant à l'être, l'apparition d'un être qui naît, qui vient à l'être...
Dans ce cas, l'être et le néant, loin d'être indiscernables, pourraient être perçus comme des moments indissociables et complémentaires, apparaître et disparaître, naître et périr, devenir ceci
ou cela. Reste encore à choisir entre une telle expérience du devenir, et la pensée de l'être telle que nous l'impose le principe d'identité : ce qui est, dans la mesure même où il est, n'a pas
pu commencer, venir à l'être, et ne peut pas non plus finir, cesser d'être. Etre, au sens plein du mot, c'est être éternel, être depuis toujours et pour toujours, mais cela revient à dire qu'il y
a plusieurs sens du mot être : un sens où l'être est immuable, un sens où l'être est quelque chose qui change, qui est ceci ou cela, qui devient ceci ou cela, qui est posé comme sujet, cela même
qui est, qui change, qui cesse d'être, et qui devient autre chose ; et tous les attributs qui se rapportent à un tel sujet, qui le qualifient, le déterminent et le modifient. Il nous faut alors
avouer que le mot « être » n'est pas univoque : nous ne pouvons pas lui garder, tout au long de notre discours, une seule et même signification. Qu'en est-il alors de notre savoir, savons-nous ce
que nous disons, ou bien ignorons-nous ce que parler veut dire ?
* Le pouvoir
La notion de pouvoir est souvent confondue avec celle d'autorité, il est courant de dire que quelqu'un a un tempérament autoritaire, une attitude autoritaire, lorsqu'on veut dire qu'il se
comporte comme un dictateur, et qu'il prétend imposer ses vues sans tenir compte des objections et des résistances qui peuvent lui être opposées ; de même parle-t-on de régimes autoritaires, au
sens où l'on distingue deux périodes dans le règne de Napoléon III : l'Empire autoritaire et l'Empire libéral... Mais c'est là un sens dérivé, pour ne pas dire dégradé, d'un mot qui exprime
d'abord l'idée d'une force morale, comme lorsqu'on parle d'un avis autorisé, un avis qui émane d'une autorité compétente. C'est le sens étymologique : auctor (auteur) et auctoritas dérivent du
verbe augere (augmenter, accroître) ; un auteur, c'est d'abord quelqu'un qui se reconnaît responsable de tout ce qui est publié sous son nom, et qui atteste la vérité des faits rapportés dans son
œuvre, ou celle des jugements qui y sont énoncés. On ajoute foi à ses dires, dans la mesure où on se fie à son autorité, et où son nom est une garantie qui permet de prendre au sérieux ce qui
nous est transmis de sa part : c'est ainsi qu'on a pu invoquer l'autorité d'Homère, ou celle d'Aristote, ou plus tard celle de la Bible.
Dans la littérature ancienne, au lieu de plagier les auteurs célèbres, en essayant de présenter comme un création originale quelque chose qu'on leur a emprunté, on s'efforce au contraire de leur
attribuer des opinions et des textes apocryphes, pour qu'ils puissent bénéficier de l'autorité qui s'attache au nom de ces auteurs. Les penseurs de la Renaissance ont dénoncé les abus auxquels a
donné lieu le recours systématique à l'argument d'autorité ; il n'en reste pas moins que cet argument n'est pas monstrueux en lui-même, et c'est d'ailleurs ce qu'explique Pascal, dans un texte où
il distingue les questions qui relèvent de l'autorité des experts, et celles où il ne faut s'en remettre qu'à son propre jugement :
"S'il s'agit de savoir qui fut le premier roi des Français ; en quel lieu les géographes placent le premier méridien ; quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette
nature, quels autres moyens que les livres pourraient nous y conduire ? Et qui pourra rien ajouter de nouveau à ce qu'ils nous apprennent, puisqu'on ne veut savoir que ce qu'ils contiennent ?
C'est l'autorité seule qui nous en peut éclaircir(...) Il n'en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l'autorité y est inutile ; la raison seule a lieu d'en
connaître" (Préface pour le Traité du Vide).
L'autorité politique n'est pas d'une autre nature que l'autorité des auteurs : lorsque les citoyens ne se jugent pas compétents pour résoudre telle ou telle question, ils s'en remettent à
l'autorité de ceux qu'ils croient être plus experts ; mais lorsque les experts ne leur inspirent pas confiance, ou lorsqu'ils se jugent capables de décider eux-mêmes sans avoir recours aux
experts, ils ne connaissent plus que l'autorité de la raison. A tort ou à raison, ils ne reconnaissent l'autorité qu'aussi longtemps qu'ils croient à la compétence des experts qui exercent cette
autorité : ceux qu'on appelle les chefs, ou les dirigeants de l'Etat. Sans doute est-ce pour cela que les dirigeants de l'Etat ne se contentent pas de l'autorité qui s'attache à leur compétence,
mais s'efforcent d'acquérir et de consolider un pouvoir, parce qu'ils pensent avec Machiavel que les peuples sont naturellement inconstants, et que, "s'il est aisé de leur persuader quelque
chose, il est difficile de les affermir dans cette persuasion : il faut donc que les choses soient disposées de manière que, lorsqu'ils ne croient plus, on puisse les faire croire par force".
Nécessité dont témoigne, selon Machiavel, l'échec tragique de Savonarole, "dont toutes les institutions périrent aussitôt que le grand nombre eut commencé de ne plus croire en lui, attendu qu'il
n'avait pas le moyen d'affermir dans leur croyance ceux qui croyaient encore, ni de forcer les mécréants à croire" (Le Prince, chapitre VI).
Il faut donc distinguer le pouvoir et l'autorité, et c'est justement cette distinction qui permet de déterminer le caractère essentiel du pouvoir, qui est bien autre chose que le rôle dirigeant
attribué a ceux qui conduisent les affaires d'une communauté ; l'image du conducteur, du guide, du timonier, reste chère aux propagandistes, parce qu'elle rejette dans l'ombre et tend à faire
oublier le caractère coercitif du pouvoir, sur lequel insiste, au contraire, un dialogue entre Winston Smith et O'Brien, dans le roman d'Orwell, 1984 :
Comment un homme s'assure-t-il de son pouvoir sur un autre, Winston ?
Winston réfléchit :
- En le faisant souffrir, répondit-il.
Exactement. En le faisant souffrir. L'obéissance ne suffit pas. Comment, s'il ne souffre pas, peut-on être certain qu'il obéit, non à sa volonté, mais à la vôtre ?...
Dans ce dialogue, il ne s'agit pas seulement d'une psychologie du pouvoir, qui en fait apparaître la composante sadique, c'est aussi la constatation d'une nécessité logique : tant que des
subordonnés n'obéissent à des ordres que parce qu'ils les approuvent ou en admettent le bien-fondé, ils peuvent bien obéir à une autorité, mais ils ne se soumettent pas pour autant à un pouvoir.
La réalité du pouvoir ne s'éprouve que dans les situations où les subordonnés, qui obéissent à des ordres, obéissent contre leur gré. Il est vrai que, dans ces cas-là, si le pouvoir se montre à
visage découvert, c'est parce qu'il ne peut plus se prévaloir des attributs de l'autorité, qui suffisent, habituellement, à garantir l'exécution de ses ordres. Ce n'est, bien entendu, que dans
des cas extrêmes qu'un pouvoir a besoin de recourir à la force physique, et cela signifie toujours qu'il est en train de perdre son autorité. C'est pourquoi il faut préciser que la définition du
pouvoir comme capacité d'exercer une contrainte ne signifie pas que l'exercice du pouvoir consiste dans la mise en œuvre d'une force physique qui s'impose aux récalcitrants. Comme l'observe
Michel Foucault, "Le pouvoir ne s'exerce que sur des sujets libres, et en tant qu'ils sont libres - entendons par là des sujets individuels ou collectifs qui ont devant eux un champ de
possibilité où plusieurs conduites, plusieurs réactions et divers modes de comportement peuvent prendre place. Là où les déterminations sont saturées, il n'y a pas de relation de pouvoir ;
l'esclavage n'est pas un rapport de pouvoir lorsque l'homme est aux fers ( il s'agit alors d'un rapport physique de contrainte) mais justement lorsqu'il peut se déplacer et à la limite
s'échapper" (Ce texte est publié en appendice du livre de H. Dreyfus et P. Rabinow, Michel Foucault, un parcours philosophique).
L'exercice du pouvoir se définit plutôt comme la mise en œuvre d'une stratégie, et de calculs stratégiques, par lesquels on cherche à influencer la conduite des partenaires auxquels on est
confronté. Quels gains doit-on leur faire espérer, quels sont les dommages et les pertes qu'on peut leur faire redouter, si on veut les faire agir de la manière qu'on cherche à leur imposer ?
L'objectif du pouvoir est toujours le même, il s'agit d'obtenir que les sujets se comportent d'une certaine façon, qui n'est pas forcément celle qu'on prétend réclamer de leur soumission, mais
les procédés sont multiples, et il y en a de beaux exemples dans le même roman d'Orwell, auquel on s'est déjà référé. Le pouvoir totalitaire, décrit dans 1984, ne montre pas tant son efficacité
dans la répression policière, et le lavage de cerveau qui accompagne les interrogatoires auxquels Winston est soumis, la plus grande efficacité du pouvoir consiste dans son aptitude á provoquer,
canaliser et manipuler les sentiments de révolte et d'insatisfaction, de telle sorte que la conduite des opposants virtuels leur est dictée par la police, au moment même où ils croient s'affilier
à un réseau de résistance, une fraternité révolutionnaire opposée á la dictature ; mais dans une dictature parfaite (et 1984 nous présente l'utopie d'une dictature parfaite, après tant d'utopies
consacrées à la société la plus juste ou la plus harmonieuse), l'opposition elle-même ne peut être qu'un instrument du pouvoir.