Vendredi 28 août 2009 5 28 /08 /Août /2009 14:10

Note de lecture : Histoire et création [Cornelius Castoriadis, Editions du Seuil, 2009]

Les écrits que Castoriadis a publiés de son vivant semblent se distribuer en deux blocs disparates :

1) les textes politiques, qu'il écrivait sous pseudonyme, entre 1946 et 1967, pour "Socialisme ou Barbarie", auxquels nous pouvons rattacher l'analyse de Mai 68, dans un livre signé des noms d'Edgar Morin, Claude Lefort et "Jean-Marc Coudray" - son dernier pseudonyme : "Mai 68, la Brèche" [réédition augmentée, Paris 2008].

2) et précisément depuis 1968, les travaux philosophiques, publiés sous son vrai nom dans diverses revues (L'inconscient, L'arc, Textures, Topique, Esprit, etc.) avant d'être repris dans "Les carrefours du labyrinthe", où allaient se prolonger les recherches introduites dans son livre majeur, "L'institution imaginaire de la société".

Les textes inédits que Nicolas Poirier rassemble sous le titre "Histoire et création" font clairement apparaître la fausseté d'une telle "coupure", entre des textes "militants" (avant 68) et des textes "spéculatifs" (seulement après 68) qui semblent élargir la réflexion de Castoriadis "en y intégrant des domaines traditionnellement considérés par le marxisme comme secondaires (psychanalyse, anthropologie, épistémologie, ontologie)" : Castoriadis, en fait, s'est d'abord éveillé à la philosophie, "à un âge ridiculement précoce", et "c'est cette préoccupation philosophique qui [lui] a fait rencontrer Marx, et le marxisme", et tout ce qui allait le préoccuper par la suite, c'est-à-dire, "à la fois une recherche de la vérité, une prétention à la vérité, et puis aussi et surtout un souci pour le sort des hommes dans la société" [HC, présentation, pp. 7-8].

Histoire de la science, et savoir absolu

Il s'agit en effet de textes philosophiques, écrits entre 1945 et 1967, sans rapport apparent avec une activité militante, et qui commencent par une interrogation "sur la logique et la théorie de la science" (pour emprunter le titre d'un écrit de Cavaillès). Castoriadis, alors, suivait les cours de Bachelard, et entreprenait la rédaction d'une thèse, sous la direction d'un professeur de logique (René Poirier)... même si la logique avait encore pour lui le double sens de "logique philosophique" aussi bien que celui d'une "pure logique", algébrique ou symbolique - double sens qui n'est pas de simple homonymie : "La logique philosophique - écrit-il alors - qui depuis Kant et Hegel s'est identifiée avec la métaphysique (...) s'identifie aussi avec la logique mathématique, dans la mesure où cette dernière (théorie des ensembles, par exemple) s'occupe des déterminations de l'être en général" [HC, p. 27].

Discipline formelle, où la consistance des énoncés est la condition primordiale de leur validité, la logique présuppose une ontologie minimale, si elle doit avoir affaire à des objets identifiables, et donc déterminables, auxquels elle attribue une réalité. Mais cette ontologie conduit à une impasse, si on admet que la science reste inachevée, disons même inachevable, et qu'elle l'est par principe, si elle ne peut s'ériger en savoir absolu. "Une branche du savoir ne devient science que dans la mesure où elle est axiomatisée (...) Mais, contradiction fondamentale qui résulte de cette pensée, l'axiomatisation d'une branche du savoir implique l'achèvement, la clôture de cette clôture". Mais la science "effective", comme dit Castoriadis "pour l'opposer à toute idée de science absolue ou pure", située dans l'horizon d'une fin de l'histoire, "c'est le non-achèvement, la progression infinie [HC, p. 25].

C'est dire que Hegel, plus que Frege ou Russell, est l'objet des critiques qu'il développe alors - bien que le même Hegel, dans un texte qui date de la même période, lui serve à formuler sa perception de l'histoire contemporaine [Phénoménologie de l'expérience prolétarienne, évoquée par Poirier, p. 274]. Ce qu'il retient de lui, ce n'est pas le schéma d'une histoire dialectique où devra s'accomplir un but déjà fixé, avant même qu'elle ne commence, c'est le détail concret des moments qu'elle décrit, sans leur imposer une nécessité illusoire, et qui traduisent une authentique expérience : sans se laisser aller à aucun empirisme, l'expérience est pour lui ce qui nous oblige à sortir du solipsisme, "pour autant que le monde peut 'apprendre' quelque chose au sujet (...) et pour autant que le monde est transformé par le sujet". Le savoir absolu n'est plus, dans ce contexte, que "le point lui-même mouvant auquel est parvenue la conscience qui se remémore et contemple son itinéraire" [HC, p. 77] - ce qui permet de dire, sans aucun dogmatisme, que "tout notre savoir, à n'importe quel moment du développement historique, est 'absolu' au sens qu'il ne peut être relativisé que par lui-même" et qu'à chaque moment, "personne ne peut le contester sans se placer sur le terrain même qu'il conteste". C'est ainsi que l'on peut, sans nul relativisme, admettre que la vérité est, à chaque moment, "relative" à l'ensemble des coordonnées où nous sommes situés, mais que "cette relation elle-même est catégorique et incontestable", parce que "c'est l'essence de la vérité d'être relative parce qu'elle est relation" [HC, p. 78].

Bien que, dans ces travaux, se dessine - à nos yeux - une anticipation du Castoriadis à venir, celui-là même que nous croyons bien connaître, il serait illusoire de projeter sur eux les thèses de l'Institution imaginaire de la société : le jeune Castoriadis, vers 1950, n'était certes pas un marxiste orthodoxe, mais n'avait pas encore découvert l'imagination radicale, ni le caractère irréductible de la création sociale-historique. Mais les inédits que nous découvrons dans ce livre témoignent d'une transformation incessante, où apparaissent, dès 1959, les idées-mères de sa pensée ultérieure.

Marxisme et théorie révolutionnaire

Cela vaut, notamment, pour les textes qui accompagnent l'article interminable publié dans les cinq derniers numéros de Socialisme ou Barbarie, où chaque livraison, y compris la dernière, s'achevait chaque fois sur la mention "à suivre". Il s'agit de Marxisme et théorie révolutionnaire, qui a dû changer de titre ["Le marxisme : bilan provisoire"] afin de prendre place, comme "première partie", dans l'Institution imaginaire, où il apparaît d'ailleurs, non comme "un travail fait" mais comme "un travail se faisant" : "les murs du bâtiment sont exhibés les uns après les autres au fur et à mesure de leur édification, entourés par ce qui reste des échafaudages, de tas de sable et de pierre, de bouts de poutre et de truelles sales", comme l'a signalé Castoriadis lui-même - qui avait d'abord prévu de l'inclure dans les livres de la collection 10-18.

Ce travail était encore en train de se faire, quand sa publication s'est trouvée interrompue, et c'est pourquoi le texte présenté aujourd'hui comme une "première version" de Marxisme et théorie révolutionnaire [HC, pp. 153-181] nous semble être plutôt une ébauche de ce qui aurait pu paraître dans le numéro 41 de la revue, si le groupe avait choisi de la continuer. Car le contenu de ce texte poursuit le mouvement développé dans les articles publiés, auxquels il se réfère comme à quelque chose qui a déjà été dit [HC, p. 170, note 14]. Et ce qu'il dit lui-même n'est nullement repris dans la première partie de l'ouvrage, même s'il anticipe des idées qui seront exposées par la suite, parfois dans des ouvrages publiés beaucoup plus tard [signalons, par exemple, ce qui est dit de l'exploitation, HC, p. 175, et qui est, en substance, repris dans Devant la guerre, pp. 211-212] - mais aussi dans les entretiens qui accompagneront la publication de l'ouvrage [comme "L'exigence révolutionnaire", publié dans Esprit, puis dans Le contenu du socialisme, dont Nicolas Poirier fournit les références, dans une de ses précieuses notes complémentaires, p. 288].

Castoriadis s'y explique, non plus sur le marxisme, mais sur les thèmes des courants philosophiques qui occupaient alors le devant de la scène, où les écoles rivales, les existentialistes et les structuralistes, lui semblaient être "logées à la même enseigne", celle d'un athéisme qui n'est qu'une doublure de la théologie : "On annonce avec force bruit et sous mille formes cette grande découverte que le sujet est fini", thèse qui, pour Descartes, servait à démontrer l'existence de Dieu, mais qui sert, à présent, "pour prouver l'inexistence de l'homme, que l'homme est manque à être" [HC, pp. 154-155] : cette idée n'a de sens que si la finitude est posée par contraste avec l'infinité qu'on attribue à Dieu. Qu'est-ce qu'un être fini ? "L'homme n'est pas un nombre, et je ne sais pas ce que fini veut dire hors les mathématiques ou le mathématisable" [HC, note complémentaire, p. 289, cf. IIS, p. 297]. L'athéisme des philosophes se nourrit donc d'un fantasme théologique, même chez ceux qui auraient pu s'en préserver, ce qu'illustre le sort fait à Merleau-Ponty, qui n'est pas la seule cible visée par ce discours... Quand celui-ci demande s'il n'y a pas "comme un maléfice de l'existence à plusieurs", il méconnaît que l'existence est nécessairement existence à plusieurs, et que parler de maléfice nous reconduit au thème pascalien de la misère de l'homme sans Dieu. Or cette défaillance est celle d'un penseur qui aurait pu, mieux que d'autres, échapper à ce piège : pourquoi pas dire alors qu'il y a comme un maléfice de la temporalité, de l'existence corporelle, ou de la perception qui nous enferme dans un espace fini ? "Mais c'est Merleau-Ponty qui a lui-même montré avec profondeur que cela n'a pas de sens de distinguer dans la perception ce qui nous cloue à un point spatio-temporel puisque c'est cela même qui nous ouvre le monde", il est donc bien armé pour s'apercevoir qu'il n'y a pas plus de sens à rêver d'une existence, qui ne serait pas une existence à plusieurs : ce qui lui est reproché, c'est d'être, sur ce point, inégal à lui-même, et la critique part de ce qu'il a lui-même si bien mis en lumière [HC, pp. 157-158]. C'est là, pourrions-nous dire, une "lecture charitable", dont nous comprenons bien pourquoi Castoriadis ne l'étend pas aux cas de Sartre, ou de Lacan, qui demeurent, à ses yeux, les théoriciens d'un clivage irrémédiable, et d'une aliénation que l'homme est, par principe, incapable de surmonter. La critique est alors, indissociablement, critique politique aussi bien que théorique, et la philosophie redevient la visée d'un sujet autonome, ce qu'elle est devenue au moins depuis Thalès, depuis que "les Ioniens ont ouvert la question infinie, et peu importe le contenu des réponses qu'ils ont apportées. Présentées comme discutables elles ont été effectivement discutées et il était dans leur nature qu'elles le fussent" [HC, p. 196] : telle est, en fin de compte, la nature de la philosophie elle-même.

 


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Vendredi 28 août 2009 5 28 /08 /Août /2009 13:04

 

 

 La notion de barbarie : Lévi-Strauss, Montaigne et les Grecs

Le mot « barbare » fait son apparition dans l’Histoire d’Hérodote, dès la première phrase, où l’historien déclare avoir entrepris son enquête « afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli ». C’est sa première apparition : Thucydide rappelle que ce mot est absent des poèmes homériques, où il n’est pas plus question de « grecs » que de « barbares », mais seulement de peuples que le poète nomme « phrygiens » et « achéens ». Hérodote, bien sûr, n’a pas inventé le mot « barbare », qu’il a dû prendre dans le langage parlé, mais ce mot n’apparaît qu’à l’époque où se constituent les deux blocs qui s’affrontent lors des guerres médiques, l’empire de Cyrus, et la coalition grecque. Le mot « barbare », alors, désigne simplement les « non-Grecs », et plus précisément les sujets de l’empire perse, y compris les Egyptiens, dont Hérodote parle avec une admiration mêlée d’envie, qu’on pourra retrouver dans le Timée de Platon. Ces « non-Grecs » ne sont pas des « non-civilisés », pas plus qu’ils ne le sont aux yeux de Thucydide, de Platon, de Xénophon, ou même d’Aristote. Chez aucun penseur grec, il n’eût été possible d’associer les deux mots « barbare » et « sauvage », comme pourront le faire Montaigne et Lévi-Strauss. Celui-ci juge « probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain », puis il ajoute que « sauvage, qui veut dire ‘de la forêt’, évoque aussi un genre de vie animal, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit. » [Race et histoire, repris dans Anthropologie structurale deux, 1973, p. 383. Bien entendu, les Grecs avaient aussi une idée de l’état sauvage, qui est évoqué par Aristote au début de sa Politique, à partir d’un exemple mythologique, celui des Cyclopes tels que les décrit l’Odyssée : « Chacun fait la loi pour ses enfants et pour ses femmes », ce qu’Aristote explique par leur état de dispersion, et qu’il commente en termes évolutionnistes : « c’est ainsi que l’on vivait autrefois » - p. 89 dans la traduction de Pierre Pellegrin, GF-Flammarion, 1990]

L’étymologie de « sauvage » ne pose aucun problème, mais celle de « barbare » semble être dérivée d’un passage d’Hérodote, où celui-ci cherche à rationaliser une vieille légende, qui attribue la fondation de l’oracle de Dodone à une colombe noire, qui serait venue d’Egypte, et dont Hérodote veut croire qu’il s’agit d’une prêtresse, enlevée par des pirates phéniciens, qui l’auraient vendue au pays des Thesprotes : « Esclave en ce pays, elle établit un sanctuaire de Zeus sous un chêne qui avait poussé là : il était normal que, prêtresse à Thèbes d’un temple de Zeus, elle en gardât le souvenir dans le pays où elle était arrivée ; puis elle institua un oracle, dès qu’elle connut la langue grecque... » [Enquête, livre II, 56 ; page 165 dans la traduction de la « Pléiade » ; mais il est fort possible que l’étymologie proposée par Lévi-Strauss prenne appui sur un passage d’Antigone, où le devin Tiresias évoque « une clameur confuse d'oiseaux, qui criaient avec une ardeur funeste, aussi inintelligibles que des barbares » ]. Par ailleurs, dans leur édition d’Héraclite, Jean Bollack et Heinz Wismann suggèrent une autre piste, en rapprochant le grec « barbaros » et le latin « balbus », qui signifie « bègue » et se retrouve dans le verbe « balbutier ». La question reste ouverte, et il n’est pas exclu que le mot « barbaros » ait été emprunté à la langue des Perses... Hérodote, remarquons-le, ne cherche pas à « rejeter hors de la culture » un fait culturel qui le gêne, il veut réintégrer dans une histoire humaine un mythe d’origine qui met en scène un animal, et il n’admet pas l’existence d’une barrière infranchissable entre Grecs et Barbares. S’agissant des oiseaux, l’obstacle linguistique serait insurmontable, mais les Barbares peuvent apprendre le grec, et les Grecs peuvent apprendre les langues des Barbares. Dirons-nous qu’Hérodote refuse la « diversité culturelle » invoquée par Lévi-Strauss ? disons plutôt qu’il la réduit, car loin de rejeter les croyances de l’autre, il les adopte et les assimile, en identifiant les dieux des Barbares aux dieux du panthéon hellénique - ce que font, après lui, Platon et Xénophon, sans parler d’Alexandre, qui va consulter, en Libye, l’oracle de Zeus-Ammon, fondé précisément, d’après la même légende, par une autre « colombe noire », dont Hérodote fait la sœur de la première... Mais la diversité des rites et des coutumes lui paraît irréductible, ce qu’illustre l’exemple des rites de sépulture, qu’un roi de Perse utilise pour donner à des Grecs une belle leçon de relativisme culturel : « au temps où Darius régnait, il fit un jour venir les Grecs qui se trouvaient dans son palais et leur demanda à quel prix ils consentiraient à manger, à sa mort, le corps de leur père : ils répondirent tous qu’ils ne le feraient jamais, à aucun prix. Darius fit ensuite venir les Indiens qu’on appelle Callaties, qui, eux, mangent leurs parents ; devant les Grecs (qui suivaient l’entretien grâce à un interprète), il leur demanda à quel prix ils se résoudraient à brûler sur un bûcher le corps de leur père : les Indiens poussèrent les hauts cris et le prièrent instamment de ne pas tenir des propos sacrilèges. Voilà bien la force de la coutume, et Pindare a raison, à mon avis, de la nommer dans ses vers la reine du monde » [pp. 235-236, dans l’édition de la Pléiade]

On comprend que Plutarque, quelques siècles plus tard, ait pu incriminer la « malignité d’Hérodote », ce « philobarbaros » qui attribue aux Barbares une sagesse qui aurait dû être l’apanage des Grecs. Mais Plutarque, qui vit sous la tutelle de l’empire romain, expose en langue grecque des conceptions romaines. Quand la « pax romana » était censée régir tous les peuples civilisés, rejetant hors du « limes » des peuplades grossières, agressives et arriérées, le mot « barbare » a pris le sens que nous allons retrouver chez Montaigne, et qu’il ressent déjà comme problématique.

Il déclare, en effet, dans son essai « Des Cannibales » [Essais, livre I, chapitre 31], « qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté : sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n'est pas de son usage. Comme de vray nous n'avons autre mire [aucun autre critère] de la verité, et de la raison, que l'exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes. Là est tousjours la parfaicte religion, la parfaicte police, parfaict et accomply usage de toutes choses. Ils sont sauvages de mesmes, que nous appellons sauvages les fruicts, que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts : là où à la verité ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice, et destournez de l'ordre commun, que nous devrions appeller plustost sauvages. »

Il ne s’agit pas là de vaine rhétorique, Montaigne sait de quoi il parle, ayant eu longtemps avec lui « un homme qui avoit demeuré dix ou douze ans en cet autre monde, qui a esté descouvert en nostre siecle, en l'endroit ou Vilegaignon print terre, qu'il surnomma la France Antartique » - et dont le témoignage peut être confronté au récit de Jean de Léry, ce « bréviaire de l’ethnologue » dont s’était muni Lévi-Strauss, au moment de partir pour le même pays. [cf. Histoire d’un voyage en terre de Brésil, réédité en 1994 dans la « Bibliothèque classique » du Livre de Poche. Dans l’interview de Lévi-Strauss, qui introduit cette édition, il est rappelé que Montaigne ne cite pas Jean de Léry, qu’il ignorait peut-être, ce qui, me semble-t-il, est loin d’invalider l’unique source orale dont il se réclame...]

Montaigne a d’ailleurs pu compléter son information, puisqu’il a rencontré trois de ces Cannibales, qui avaient été conduits à Rouen, où se trouvait alors la cour de Charles IX : « le Roy parla à eux long temps, on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d'une belle ville : apres cela, quelqu'un en demanda leur advis, et voulut sçavoir d'eux, ce qu'ils y avoient trouvé de plus admirable : ils respondirent trois choses, dont j'ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry ; mais j'en ay encore deux en memoire. » Nous aimerions savoir si son ami La Boëtie assistait à cette audience, qui aurait pu lui inspirer l’idée de son fameux Discours de la servitude volontaire : en effet, les sauvages « dirent qu'ils trouvoient en premier lieu fort estrange, que tant de grands hommes portans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy (il est vray-semblable qu'ils parloient des Suisses de sa garde) se soubmissent à obeir à un enfant, et qu'on ne choisissoit plustost quelqu'un d'entre eux pour commander » : ces sauvages, habitués à voir conduire leurs expéditions de chasse et leurs guerres par les chasseurs les plus habiles et les plus forts, ne pouvaient pas comprendre la hiérarchie complexe d’une société où ils voyaient le plus fort se soumettre au plus faible, en dépit des sermons où l’on se plaint de subir la loi du plus fort. C’est justement le paradoxe que formule La Boëtie, soulignant que le peuple est toujours plus fort que le prince, qui doit tirer de ses sujets les moyens, financiers et humains, grâce auxquels il règne sur eux : les tributs qu’ils lui paient, et les soldats qui les forcent à payer l’impôt. En tout état de cause, les discours des sauvages montrent que, si leurs coutumes paraissent condamnables à leurs hôtes européens, ils savent leur rendre la pareille, et condamner, chez eux, des conduites qu’ils jugent insensées et cruelles :

« Secondement (ils ont une façon de leur langage telle qu'ils nomment les hommes, moitié les uns des autres) qu'ils avoyent apperceu qu'il y avoit parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauvreté ; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy necessiteuses, pouvoient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prinsent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. Je parlay à l'un d'eux fort long temps, mais j'avois un truchement qui me suivoit si mal, et qui estoit si empesché à recevoir mes imaginations par sa bestise, que je n'en peus tirer rien qui vaille. Sur ce que je luy demanday quel fruit il recevoit de la superiorité qu'il avoit parmy les siens (car c'estoit un Capitaine, et noz matelots le nommoient Roy) il me dit, que c'estoit, marcher le premier à la guerre : De combien d'hommes il estoit suivy ; il me montra une espace de lieu, pour signifier que c'estoit autant qu'il en pourroit en une telle espace, ce pouvoit estre quatre ou cinq mille hommes : Si hors la guerre toute son authorité estoit expirée ; il dit qu'il luy en restoit cela, que quand il visitoit les villages qui dépendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au travers des hayes de leurs bois, par où il peust passer bien à l'aise. »

Voici un chef sauvage dont l’autorité ne repose sur aucune coercition, et ne lui apporte rien que des marques d’honneur, contrairement aux chefs d’Etat, dont le pouvoir s’appuie sur des forces armées, grâce auxquelles ils l’imposent à leurs sujets récalcitrants. Mais c’est de leur plein gré que des guerriers sauvages suivent le chef qu’ils ont placé au premier rang : ils ne sont pas ses sujets, et restent libres de le quitter, s’ils ont quelque raison de lui retirer leur confiance. Telle est, pour Pierre Clastres, la « philosophie de la chefferie indienne », dont les traits décisifs semblent bien s’accorder avec le récit de Montaigne.

Quoi qu’il en soit, quand l’auteur des Essais compare le « cannibalisme » des sauvages aux cruautés qu’il a vu pratiquer en France pendant les guerres de religion, il garde présent à l’esprit la noblesse et le bon sens des sauvages qu’il a connus, et juge « qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant, qu'à le manger mort, à deschirer par tourmens et par gehennes, un corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous pretexte de pieté et de religion) que de le rostir et manger apres qu'il est trespassé ».

Remarquons bien qu’il ne prétend pas excuser le cannibalisme, ou le juger licite et moral sous les climats où on le pratique, il le tient pour condamnable, « eu égard aux règles de la raison », mais il dit que ces mêmes règles - auxquelles, en dépit de sa réputation de « sceptique », il accorde apparemment une valeur universelle - condamnent a fortiori la conduite barbare des chrétiens européens : « Nous les pouvons donc bien appeller barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie». Pour lui, le mot « barbare » n’est pas vide de sens, ni même oblitéré par sa conscience « relativiste » de la diversité des cultures humaines. Certes, il l’a noté, « chacun appelle barbarie, ce qui n'est pas de son usage », mais si on prend le mot « barbare » au sens qui lui est resté, synonyme de cruel, bestial ou inhumain, il faut le dissocier par là même de ses connotations ethniques. Ce mot, dès qu’il reçoit cette définition, ne sert plus à différencier ceux qui sont « comme nous », et ceux qui nous paraissent comme « autres que nous ». Du moment que ce mot s’applique à une conduite inhumaine, il qualifie souvent notre propre conduite, et nous devons nous-mêmes savoir nous l’appliquer, en nous jugeant d’après nos propres conceptions. C’est notre propre idée d’une conduite humaine qui doit nous faire condamner les actions inhumaines que nous avons commises, ou qui ont été commises par nos compatriotes et coreligionnaires. Dans la pensée de Montaigne, telle que l’a comprise Jean-François Revel (je prends mon bien où je le trouve), « tous les usages sont également justifiés puisqu’ils paraissent tous absurdes au voisin, et qu’ainsi je suis tout aussi absurde à ses yeux qu’il l’est aux miens. Si tout est absurde, rien n’est absurde, sauf le mal que je ressens effectivement ou que j’inflige. (...) Personne ne peut porter un jugement de valeur sur une autre société puisqu’il y incorpore inévitablement les préjugés contractés au sein de sa propre société (...) Mais si nous ne pouvons pas mesurer une autre civilisation à l’étalon de nos propres valeurs, par contre un critère d’une extrême clarté se présente à nous pour juger de toute civilisation, la nôtre ou une autre : une civilisation a toujours tort du moment qu’elle use de la violence » [JF Revel, Histoire de la philosophie occidentale, que je cite dans l’édition de 1970, tome 2, pp. 85-86 ; la dernière phrase est soulignée par l’auteur].

 


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Vendredi 28 août 2009 5 28 /08 /Août /2009 12:54

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