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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 05:33

LE DERNIER NIETZSCHE : UN LECTEUR DE TOLSTOÏ

[épigraphe] Je reconnais que je lis peu de livres avec autant de difficultés que les évangiles. Ces difficultés sont d’autre ordre que celles qui permirent à la savante curiosité de l’esprit allemand de célébrer ses inoubliables triomphes. Le temps est loin, où, moi aussi, pareil à tout autre jeune savant, je savourais, avec la prudente lenteur du philologue raffiné, l’ouvrage de l’incomparable Strauss. J’avais alors vingt ans, maintenant je suis trop sérieux pour cela. Que m’importent les inconséquences de la « tradition » ? Comment peut-on, en général, appeler tradition" des légendes de saints ! Les histoires de saints sont la littérature la plus équivoque qu’il y ait : appliquer à elles la méthode scientifique, s’il n’existe pas d’autres documents, c’est là un procédé condamné de prime-abord — simple désœuvrement de savant !…(L'Antéchrist, 28)

Un bon lecteur de Nietzsche, ayant trouvé dans l'Antéchrist cette petite phrase : « "ne résiste pas au mal", la plus profonde parole des évangiles, en quelque sorte la clef », y voit tout aussitôt une "interprétation qu'on dirait signée Tolstoï", bien qu'il ne se risque pas à prouver que cette phrase est inspirée de cet écrivain et penseur, qui n'est d'ailleurs pas cité dans l'ouvrage de Nietzsche [Ernst Bertram, Nietzsche,  Editions du Félin, 1990, p. 213] Nous savons aujourd'hui ce qu'Ernst Bertram ignorait en 1918, quand il a publié son livre. Nous pouvons enfin lire les notes préparatoires accumulées par Nietzsche, qui avait bien lu Tolstoï, et lui avait emprunté son interprétation [Oeuvres philosophiques complètes, tome XIII : Fragments posthumes automne 1887-mars 1888, Gallimard 1976, p. 280-310] : nous ne prétendons pas qu'il est devenu tolstoïen, mais qu'il a découvert chez Tolstoï,  dans son livre Ma religion, des idées grâce auxquelles il a approfondi son interprétation du christianisme. Ces idées ne viennent pas de son propre fonds, même si elles ont pu répondre à une attente.
Rappelons-nous que Nietzsche, quelques années plus tôt, s'était interrogé sur "l'histoire d'une âme des plus ambitieuses et des plus envahissantes, d'un esprit aussi superstitieux que rusé, l'histoire  de l'apôtre Paul" : « sans cette mémorable histoire, sans les égarements et les orages d'un tel esprit, d'une telle âme, il n'y aurait pas de chrétienté ; à peine aurions-nous vent d'une petite secte juive dont le maître mourut en croix. » . Ce texte développe l'idée fixe dont souffrait Paul, ou plutôt "une question fixe, sans cesse présente, jamais en repos : qu'en était-il de la Loi juive, et surtout de l'accomplissement de cette Loi ?". Et lui qui avait été le "défenseur fanatique", " l'ennemi irréductible et constamment à l'affût de ceux qui transgressaient et mettaient en doute cette Loi", il en était venu, comme plus tard Luther, à haïr ctte loi, à rêver de l'anéantir."Et à la fin il fut illuminé par la pensée salvatrice, grâce à une vision, chose inévitable chez cet épileptique" : passons sur les étapes du chemin de Damas. Le Christ qui lui apparut, et qu'il n'avait jamais suivi de son vivant, était le Christ ressuscité, qui allait faire de lui son Apôtre, l'Apôtre des "Gentils", c'est-à-dire des "païens", qui allait proclamer l'abolition de la Loi... Nietzsche pouvait conclure : "Tel est le premier chrétien, l'inventeur de la christianité ! Avant lui, il n'y avait que quelques sectaires juifs" [Aurore, 68, "Le premier chrétien", p. 57-60 dans le tome IV des Oeuvres philosophiques complètes, Gallimard 1968]. 
L'apôtre Paul va reparaître, dans le texte de l'Antéchrist, pour jouer un tout autre rôle, que Nietzsche n'avait pas pressenti dans Aurore : cet apôtre du Christ y apparaît d'abord comme le créateur de l'Église, qui a doté l'Église de dogmes et de rites qui ont marqué l'abolition des enseignements de Jésus, Église qu'il faudrait donc dire antichrétienne. C'est ce qui nous oblige à reprendre l'interprétation des enseignements de Jésus, auxquels nous n'accédons que par les évangiles, à condition du moins qu'on puisse débrouiller l'incroyable micmac que représentent ces textes contradictoires. On y trouve en effet des affirmations que nul ne prend au sérieux, et des commandements qu'aucun "chrétien" ne pratique : par exemple, ne pas jurer, distribuer nos richesses aux pauvres, et ne pas résister au mal, aimer nos ennemis, prier pour ceux qui nous persécutent, présenter l'autre joue à l'agresseur qui nous gifle. Et l'on y trouve aussi les plus fameux commandements qui viennent de la Torah - même si on a rejeté les interdits alimentaires et la circoncision, sans quoi le christianisme n'aurait sûrement pas conquis l'empire romain...
Qu'enseignait donc Jésus ? Il faut remarquer que l'Église n'a pas effacé les commandements que personne ne se croit tenu d'appliquer, et qui restent dans les évangiles comme des vestiges encombrants, mais dont personne n'ose dire qu'ils sont périmés : c'est là, nous semble-t-il, un indice certain du fait qu'ils ont été formulés par Jésus, reconnus même par ceux qui voient en lui un doux rêveur, voire un "idiot" dostoïevskien.    
Revenons à l'Antéchrist, et au texte même que nous avions évoqué : « Le contraire de toute lutte, de tout sentiment de se trouver au combat, s’est mué en instinct : L’incapacité de résistance se transforme en morale (« ne résiste pas au mal », la plus profonde parole des évangiles, en quelque sorte la clef), la béatitude dans la paix, dans la douceur, dans l’incapacité d’être ennemi. Que signifie la "bonne nouvelle" ? La vie véritable, la vie éternelle est trouvée, — on ne la promet pas, elle est là, elle est en vous : C’est la vie dans l’amour, dans l’amour sans déduction, sans exclusion. sans distance. Chacun est enfant de Dieu — Jésus n’accapare absolument rien pour lui —, en tant qu’enfant de Dieu, chacun est égal à chacun…. »  [Nous citons, pour l'Antéchrist, la traduction d'Henri Albert]
L'enseignement de Jésus n'est pas une doctrine, si l'on entend par là un ensemble de dogmes, rassemblés dans un credo. Jésus enseigne une façon de vivre, dans laquelle s'accomplit la "bonne nouvelle" : le royaume des cieux est en nous, il ne s'agit pas d'une récompense à venir, ni d'un pardon qui nous épargne le châtiment du "péché": 
« Dans toute la psychologie de l’Évangile manque l’idée de culpabilité et de châtiment, de même l’idée de récompense. Le "péché", tout rapport de distance entre Dieu et l’homme est supprimé, — c’est là précisément le "joyeux message". La félicité éternelle n’est point promise, elle n’est point liée à des conditions : elle est la seule réalité, — le reste n’est que signe pour en parler (…)Ce n’est pas sa "foi" qui distingue le chrétien ; le chrétien agit, il se distingue par une manière d’agir différente. Il ne résiste à celui qui est méchant envers lui, ni par des paroles, ni dans son cœur. Il ne fait pas de différence entre les étrangers et les indigènes, entre juifs et non-juifs ("le prochain", exactement le coreligionnaire, le juif). Il ne se fâche contre personne, il ne méprise personne. Il ne se montre pas aux tribunaux et ne s’y laisse point mettre à contribution ("ne pas prêter serment"). Dans aucun cas il ne se laisse séparer de sa femme, même pas dans le cas d’infidélité manifeste. Tout cela est au fond un seul axiome, tout cela est la suite d’un instinct. La vie du Sauveur n’était pas autre chose que cette pratique, — sa mort ne fut pas autre chose non plus… Il n’avait plus besoin ni de formules, ni de rites pour les relations avec Dieu — pas même de la prière. Il en a fini de tout l’enseignement juif de la repentance et du pardon ; il connaît seul la pratique de la vie qui donne le sentiment d’être "divin", "bienheureux", "évangélique", toujours "enfant de Dieu". La "repentance", la "prière pour le pardon", ne sont point des chemins vers Dieu : la pratique évangélique seule mène à Dieu, c’est elle qui est "Dieu". — Ce qui fut détrôné par l’Évangile, c’était le judaïsme de l‘idée du "péché", du pardon des "péchés", de la "foi", du "salut par la foi", — toute la dogmatique juive était niée dans le "joyeux message". » .
On l'aura remarqué, selon Nietzsche lui-même, Jésus n'est nullement un de ces "Hinterweltern", ces "hallucinés de l'arrière-monde" que dénonçait Zarathoustra. C'est dans ce monde-ci que l'on peut être "au paradis", par des pratiques qui vont nous faire penser à celles des yogis, des derviches ou des bouddhistes...  Quel rapport pourrait-il y avoir entre la vie chrétienne, pratiquée par Jésus, et les doctrines de Paul sur la Loi, la Grâce et le Péché, qui sont tout le bagage de ce "premier chrétien" ? 
« L’instinct profond pour la manière dont on doit vivre, afin de se sentir "au ciel", afin de se sentir "éternel", tandis qu’avec une autre conduite on ne se sentirait absolument pas "au ciel" : cela seul est la réalité psychologique de la "rédemption". — Une vie nouvelle et non une foi nouvelle (…) Ce "joyeux messager" mourut comme il avait vécu, comme il avait enseigné, — non point pour "sauver les hommes", mais pour montrer comment on doit vivre. La pratique, c’est ce qu’il laissa aux hommes : son attitude devant les juges, devant les bourreaux, devant les accusateurs et toute espèce de calomnie et d’outrages — son attitude sur la croix. ll ne résiste pas, il ne défend pas son droit, il ne fait pas un pas pour éloigner de lui la chose extrême, plus encore, il la provoque… Et il prie, souffre et aime avec ceux qui lui font du mal.... »  
Ici, précisons-le, il y a une lacune dans la première édition de l'Antéchrist, publiée par les soins d'Elisabeth Förster-Nietzsche, la soeur du philosophe, mais le passage est rétabli dans l'édition des Oeuvres philosophiques complètes : « Ses paroles au Larron sur la croix  contiennent tout l'Évangile : "En vérité, c'était un homme de divin, un enfant de Dieu", dit le Larron. - Si tu as senti cela, dit le Sauveur, tu es au Paradis, tu es toi aussi un enfant de Dieu... » : Nietzsche a compris, comme Tolstoï, que Jésus ne lui promet pas un Paradis après la mort, il déclare qu'il est déjà au Paradis... Telle étant la version proposée par Tolstoï, dans son "Abrégé de l'Évangile" [Klincksieck, 1968, p. 336]. Voici ce que Jésus répond au bon larron, qui lui a demandé "Seigneur, souviens-toi de moi dans ton royaume" : - Dès maintenant, tu es bienheureux avec moi"... Il reformule ainsi les deux versets de Luc, 23, 42-43, et la version de Nietzsche a bien le même sens.  Est-ce l'étrangeté de cet acte de foi qui explique la censure pratiquée sur ces lignes ? Ou est-ce parce que Nietzsche a mis dans la bouche du "bon larron" ce qui, dans l'Évangile, est attribué au centurion romain, comme le suggère une note du traducteur : "Peut-être les responsables du "Nietzsche-Archiv" ne voulaient-ils pas que "l'érudition biblique" de N. puisse être prise en défaut, d'où la suppression du passage incriminé."[P. 253 dans L'Antéchrist, collection folio-essais]
Mais voici le faux-monnayage : « Quiconque chercherait encore des indices, pour découvrir la divinité ironique qui, derrière le grand théâtre du monde, agite ses doigts, ne trouverait pas un petit argument dans ce gigantesque point d’interrogation qui s’appelle le christianisme. L’humanité se met à genoux devant le contraire de ce qui était l’origine, le sens, le droit de l’Évangile ; elle a sanctifié dans l’idée d’ "Église" ce que le "joyeux messager" considérait précisément comme au-dessous de lui, comme derrière lui. — On cherche en vain une plus grande forme de l’ironie historique. » 
C'est dire que saint Paul, s'il peut encore passer pour "le premier chrétien" dans la mesure où il a fondé l'Église "chrétienne", c'est-à-dire l'Église qui usurpe ce nom, apparaît maintenant comme l'initiateur "de cette insanité, qu’il se trouve au seuil du christianisme une grossière fable de sauveur et de faiseur de miracles, et que tout ce qui est spirituel et symbolique ne s’est développé que plus tard ? Bien au contraire : l’histoire du christianisme — depuis la mort sur la croix — est l’histoire d’une graduelle interprétation toujours plus fausse et plus grossière du symbolisme primitif. . » 
Nous pourrions presque dire que Paul est l'Antéchrist, si Nietzche n'était pas si attaché à ce nom, qu'il revendique pour lui-même : « Je reviens sur mes pas, je raconte la véritable histoire du christianisme. — Le mot "christianisme" déjà est un malentendu —, au fond il n’y a eu qu’un seul chrétien, et il est mort sur la croix. L’Évangile est mort sur la croix. Ce qui, depuis lors, s’est appelé "Évangile", était déjà le contraire de ce que le Christ avait vécu : un "mauvais message", un dysangelium. Il est faux jusqu’au non-sens de voir dans une "foi", par exemple la foi au salut par le Christ, le signe distinctif du chrétien : Ce n’est que la pratique chrétienne, une vie telle que vécut celui qui mourut en croix, qui est chrétienne…. »  
Assez curieusement, et sans se soucier du démenti qu'il donne à ce qu'il vient de dire, Nietzsche poursuit ainsi : « De nos jours encore une vie pareille est possible à certains hommes, nécessaire même : le christianisme véritable et primitif sera possible à toutes les époques… Non pas une foi différente, mais un faire différent, ne pas faire certaines choses, et surtout, mener une autre vie…. » Il sait bien, en effet, que Tolstoï et les tolstoïens sont, sous ses propres yeux, des adeptes contemporains du "christianisme véritable", et qu'ils seront chassés par l'Église de Paul : « En saint Paul s’incarne le type contraire du "joyeux messager ", le génie dans la haine, dans la vision de la haine, dans l’implacable logique de la haine. Combien de choses ce "dysangéliste" n’a-t-il pas sacrifiées à la haine ! Avant tout le Sauveur : il le cloua à sa croix. La vie, l’exemple, l’enseignement, la mort, le sens et le droit de tout l’Évangile — rien n’existait plus que ce qu’entendait dans sa haine ce faux monnayeur, rien que ce qui pouvait lui être utile. Plus de réalité, plus de vérité historique ! (…) L’Église faussa plus tard jusqu’à l’histoire de l’humanité pour en faire le prélude du christianisme (…) Saint Paul déplaça tout simplement le centre de gravité de toute l’existence, derrière cette existence, — dans le mensonge de Jésus "ressuscité". Au fond il ne pouvait pas se servir du tout de la vie du Sauveur, — il avait besoin de la mort sur la croix et encore de quelque chose d’autre.... » 
Mentionnons, pour finir, quelques-uns des "Fragments posthumes" où Nietzsche a rassemblé ses notes de lecture du livre de Tolstoï, et d'abord celui-ci, qui confirme l'intuition d'Ernst Bertram : 
« L'exemple du Christ : il ne résiste pas à ceux qui lui font du mal (il interdit de se défendre) ; il ne se défend pas ; il fait plus : "il tend la joue gauche" (à la question "Es-tu le Christ ?", il répond "Et désormais vous verrez, etc.")
- il interdit que ses disciples le défendent ; il fait remarquer qu'il pourrait avoir de l'aide, mais qu'il n'en veut pas.. »  [op.cit., p. 281]
Et voici ce qu'il note sur la foi et les oeuvres, contre Paul et Luther, et contre tous les "faux-monnayeurs" qui ont défiguré l'enseignement du Christ :
« Les chrétiens n'ont jamais pratiqué les actes que Jésus leur a prescrits : et discours insolent au sujet de la "foi" et de la "justification par la foi" et de sa suprême et unique importance n'est que la conséquence de ce que l'Église n'avait ni le courage ni la volonté de confesser les oeuvres exigées par Jésus. »  [op.cit., p. 282]
« L'Église est exactement ce contre quoi Jésus a prêché - ce qu'il enseignait à ses disciples de combattre. »  [op.cit., p. 284]
« Aucun Dieu mort pour nos péchés : aucune rédemption par la foi : aucune résurrection après la mort - tout cela n'est que faux-monnayage du christianisme proprement dit dont il faut tenir pour responsable ce funeste écervelé (...) Après que l'Église se fut départie de toute la pratique chrétienne et eut tout particulièrement sanctionné la vie dans l'État, précisément celle que Jésus avait combattue et condamnée, il fallait qu'elle déplaçât ailleurs le sens du christianisme : dans la croyance à des choses indignes d'être crues, dans le cérémonial  de la prière, de l'adoration, de solennités, etc. Les concepts de "péché", de "pardon", de "châtiment", de "récompense" - tout ceci, absolument négligeable et presque exclu par le christianisme primitif, passe au premier plan.. »  [op.cit., p. 288-289]
Nous l'avons déjà dit, Nietzsche n'est pas devenu tolstoïen, le reste de son livre développe des thèmes qui nous sont plus familiers, la "morale des esclaves", la transfiguration du ressentiment qui se déguise en loi d'amour universel, mais les fragments qu'on vient de lire ont quelque chose d'inédit, ils marquent une inflexion dans la pensée de Nietzsche, et pourraient la conduire à d'autres mutations, si le temps n'était pas compté, et si Nietzsche avait pu, après le jour (30 septembre 1888) où il a fini l'Antéchrist, vivre plus de trois mois dans la lucidité.

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Published by jean-louis
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