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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 10:06

Devant la guerre

La perspective d'une confrontation militaire entre les deux camps qui, depuis les accords de Yalta, se partageaient la domination mondiale, avait, dès l'origine, servi de toile de fond à toute analyse du régime russe. C'est cette perspective qui dominait les débats du mouvement trotskiste, où la défense de l'URSS était indissociable de sa définition comme Etat ouvrier. C'est elle que met en scène le grand roman de George Orwell, 1984, avec son paradoxe : la guerre, c'est la paix. Et c'est encore elle qui motive querelles et départs dans l'équipe des Temps Modernes (Aron, Camus, Etiemble), puis qui entraîne Sartre, en 1952, à se faire compagnon de route de ceux qui, jusqu'alors, ne voulaient voir en lui qu'une « hyène dactylographe » : son ralliement s'exprime dans Les communistes et la paix, où il prend la défense d'une Russie pacifique, menacée par les faucons maccarthystes.
Enfin, faut-il le rappeler, l'opposition de Castoriadis à la défense de l'URSS n'impliquait aucune adhésion à la défense du monde libre ; elle renouvelait, d'une façon qui, après coup, nous paraît irréaliste, la conception léniniste du défaitisme révolutionnaire : transformer la guerre impérialiste en révolution prolétarienne... d'autant plus nécessaire, est-il dit dans un texte de 1948, que, dans la société russe, le pouvoir totalitaire exclut « toute fausse médiation - telle par exemple une revendication réformiste ou une bureaucratie ouvrière spéciale ». Dans ces conditions, la révolution ne peut conduire qu'à la gestion ouvrière : « la forme même de la solution est posée, car toute relation individuelle avec les moyens de production est supprimée, l'Etat étant sujet de toute propriété ; il suffit donc de supprimer cet Etat et de le remplacer par le prolétariat lui-même » [ QMO1, p. 376].
Mais même par la suite, alors que, semble-t-il, Castoriadis ne croit plus guère à un tel scénario, il a constamment refusé de choisir entre « les deux super-gangs » : « Si l'on dit que le gang de Dillinger dans telle conjoncture est plus fort que celui d'Al Capone, cela ne signifie ni que l'on admire le premier, ni que l'on plaint le second » [GTG, p. 76].


Ordre totalitaire, ou société cynique ?

Tout autre est la logique de l'interprétation, défendue par Claude Lefort, qui met l'accent sur la nature totalitaire du régime russe et qui tend, par là-même, à réhabiliter la démocratie libérale, l'état de droit, et la « société ouverte ». Tout au long des années 70, le débat se poursuit dans les revues Textures et Libre, où se sont retrouvés les deux fondateurs de Socialisme ou Barbarie. Leur opposition est visible, en 1976, dans le premier numéro de Libre, où ils commémorent le vingtième anniversaire de la révolte hongroise : alors que Castoriadis, dans La source hongroise, présente les Conseils ouvriers comme des organes autonomes qui « n'acceptent pas l'institution établie de la société » et « dénient toute légitimité à un pouvoir qui ne viendrait pas d'eux-mêmes », Lefort les félicite, dans Une autre révolution, d'avoir perçu le « danger que recelait un pouvoir (fût-il en de 'bonnes mains', celles du gouvernement Nagy) », et même s'il s'agit de leur propre pouvoir - qu'ils sont prêts à soumettre au contrôle d'autres assemblées : c'est pourquoi Lefort les crédite d'avoir fait preuve, « dans la période de leur créativité la plus intense, c'est-à-dire après la seconde intervention soviétique, d'une réflexion neuve sur le danger qui émanait du développement de leur propre pouvoir » [Libre n°1, pp. 72 et 102 - textes repris dans QD et Lefort 1981].
Cette opposition s’envenime, et prend de telles proportions qu'elle va conduire à la rupture, lorsque Castoriadis, au printemps de 1980, publie l'article Devant la guerre [qui sera repris dans DG, dont il est le premier chapitre], à la suite d'une querelle où de nouvelles divergences ont certainement ravivé un contentieux très ancien. Témoin, deux ans plus tard, une lettre de Claude Lefort, qui rejette la thèse de Castoriadis et « trouve insupportable sa prétention à incarner la pensée de la Révolution, alors qu'elle porte à son envers le mythe totalitaire », ajoutant aussitôt la précision suivante : « cela, c'est l'essentiel, à mes yeux, qui fait que je ne veux à aucun prix être confondu ou mis en tandem avec lui » [lettre à Pierre-Marie Borel, 19 février 1982 - source privée].
C'est ce que nous confirme, en termes plus voilés, un article sur La nature des régimes de l'Est, où Lefort mentionne les faits qui soutiennent la thèse de Castoriadis, avant d'examiner l'analyse elle-même : « ce qui retient à bon droit l'attention des observateurs c'est l'appauvrissement du discours idéologique, encore qu'il subsiste et brasse les mêmes thèmes. C'est, d'autre part, comme l'enseignent de nombreux signes, qu'il ne parvient plus à ses fins. Le temps de son efficacité à mobiliser de larges masses semble bien terminé. Alors que le régime se nourrissait de la croyance populaire, à présent, règnent le cynisme, la corruption, l'indifférence, ou une sorte de familiarité avec le mensonge. » Puis il note que « pour beaucoup » - et surtout pour un seul, qui n’est pas cité nommément - « telle est la preuve que la société, dans sa réalité, n'est plus totalitaire, au sens où elle le paraissait à l'époque de Staline ou de l'essor des partis communistes en Europe de l'Est » [Lefort 1982. Castoriadis, lui aussi, polémique contre Lefort sans mentionner son nom, DG, p. 281].
Castoriadis lui-même a résumé sa thèse dans une conférence de 1981, Les destinées du totalitarisme, où il commence par demander : « Qu'advient-il d'un régime totalitaire, lorsqu'il reste en place pendant deux tiers de siècle et plus ? Et, puisqu'il ne sert à rien de prétendre parler en termes généraux, comme s'il existait toute une classe de régimes totalitaires avec une vie aussi longue : qu'est-il advenu du régime russe après la mort de Staline ? » - question qu'il envisage à partir d'un inventaire des changements qu'il juge significatifs :
- le système répressif devient plus « rationnel », et s'il renonce à la terreur, c'est pour être plus efficace, y compris lorsqu'il fait appel à des traitements psychiatriques pour réduire la dissidence : « le quantum d'obéissance sociale par cadavre ou par homme/année de camp a immensément augmenté » ;
- le régime renonce à « la proclamation d'objectifs délirants », et même « à tous les objectifs proclamés non triviaux, à l'exception d'un seul : la domination mondiale », définie comme « victoire mondiale du socialisme » ; 
- il cherche à mettre en œuvre des moyens appropriés aux desseins qu'il poursuit : « Le secteur militaire fonctionne avec un degré élevé d'efficacité - même si son efficience est beaucoup plus basse qu'aux Etats-Unis. Le secteur non militaire est certes dans un état de crise rampante continue. Mais il n'est plus secoué et profondément perturbé périodiquement par des purges et des 'réformes' délirantes » ;
- l'idéologie marxiste-léniniste cesse de cimenter l'édifice social, cédant ainsi la place à une conscience cynique qui permet à chacun de régler sa conduite sur l'évaluation des rapports de force, et de leurs fluctuations : « Ce que les couches dominantes russes retiennent du 'marxisme', et même du 'léninisme', sont quelques éléments de réalisme politique transformés en cynisme vulgaire et en 'machiavélisme' » ;
- le régime ne tente plus d'imposer un « contrôle idéologique positif total (...) sauf en matière de politique, de philosophie, de sociologie et d'économie », il tolère les groupes de rock, et la publication d'œuvres littéraires « neutres », « russonostalgiques » ou « slavophiloïdes » ;
- il semble même avoir « renoncé au contrôle de la pensée et de l'âme des gens (...) il est satisfait s'il obtient le contrôle du comportement manifeste » ;
- tout ceci nous ramène au modèle des dictatures classiques : « le régime a renoncé à l'hyper-socialisation forcée des gens (...) On pousse les gens à cultiver leurs carrières, leur vie privée, leurs jardins s'ils en ont - ou à consommer de la vodka » ;
- il n'y a plus de Führerprinzip, de culte du leader, de l'égocrate ou du Big Brother : « Il n'y a plus de Big Brother, il n'y a qu'un appareil sans figure, qui ne demande plus des sentiments ou des pensées, mais seulement un minimum d'actes ».
Castoriadis conclut que « le totalitarisme classique, dans sa réalisation russe, a échoué pour ce qui est de sa fin centrale : assimiler totalement les êtres humains ou les détruire », et que cet échec se traduit par « la décadence du Parti et l'émergence de l'Armée. La Force brute pour la Force brute est poursuivie comme un objectif purement matériel et externe, sans hymnes de gloire, sans confessions ni auto-accusations » [GTG, pp. 54-69]. 
Quant au rôle joué par la société militaire, ce que Castoriadis nomme stratocratie, il apparaît dans le contraste, que de nombreux observateurs avaient déjà reconnu, entre les performances accomplies par les Russes dans la recherche spatiale et les industries stratégiques, et le délabrement continuel de leur économie : Emmanuel Todd, par exemple, notait en 1976 que « la technologie militaire et spatiale russe n'est pas la partie émergée d'un immense iceberg technologique. (...) Toutes les énergies de la recherche soviétique sont concentrées dans le secteur militaire et spatial : bombes A et H, fusées, chars, satellites, appareils de guidage et de repérage, artillerie et armes légères, aviation. Les prouesses militaires soviétiques ont fait surestimer l'avancement de la technologie de l'URSS en général et ont donné à ce grand pays pauvre une couleur exagérément moderne » [Todd 1976, pp. 113-114].  Selon Castoriadis, GTG, p. 336, « On n'a pas vu les produits textiles, les caméras ou les transistors russes envahir les marchés mondiaux. Par contre, si l'on en croit les informations disponibles, les Russes sont tout à fait prêts à exporter, à des conditions très compétitives, quelques bombes H aux Etats-Unis ». 
Quatre ans plus tôt que Castoriadis, Emmanuel Todd décrit déjà l'URSS comme une société à deux vitesses, bien qu'il présente ceci, à la manière d'Alain Besançon, comme un trait inhérent au système, alors que Castoriadis présente la stratocratie comme l'aboutissement d'une évolution du régime. A cette divergence près, qui n'est pas négligeable, ce qu'écrit Todd en 1976 pourrait se retrouver dans Devant la guerre : "A Oslo, le 20 mai 1976, au cours d'une réunion de l'OTAN, le secrétaire d'Etat américain recommande aux alliés occidentaux d'adopter une attitude tolérante vis-à-vis de la puissance militaire soviétique, conséquence naturelle, selon lui, de l'expansion de la puissance économique de l'URSS. Les rapports réels entre puissance économique et puissance militaire sont, dans le cas de l'URSS, absolument inverses : l'Union soviétique produit des canons parce qu'elle est incapable de produire du beurre ou des automobiles, ou n'importe quel autre type de bien de consommation." 
Tableau paradoxal, que validaient pourtant les mesures d'urgence auxquelles devait recourir le Goliath soviétique, pour assurer une subsistance précaire aux heureux habitants de sa Terre Promise : « On ne comprend pas comment le Département d'Etat américain peut prendre au sérieux l'économie soviétique quand on voit le Kremlin, deux jours à peine après la réunion d'Oslo, prendre des mesures exceptionnelles pour assurer la rentrée des récoltes. Ces mesures donnent une impression de panique absolue. » 
Au-delà de la panique, elles témoignent de l'archaïsme des méthodes auxquelles le régime doit recourir : « Surtout, un travailleur ayant accepté de faucher à la main un pré qui n'a pu l'être par une machine pourra conserver la moitié de la récolte. On reconnaît là une version marxiste-léniniste du droit de dixième gerbe médiéval, caractéristique des économies faiblement monétarisées. Le caractère régressif, précapitaliste, du mode de production soviétique se confirme de jour en jour. » [La Chute finale, 1976, p. 319-320, cf. Alain Besançon, Court traité de soviétologie, 1976, et Anatomie d'un spectre, 1981]. 
Todd remarquait encore que les dirigeants soviétiques avaient cessé de croire aux thèses marxistes-léninistes qu'ils produisaient encore, mais comme article d'exportation : « Ces textes sont trop délirants, trop coupés du réel. On y sent du cynisme et aussi, il faut l'avouer, un certain humour. Les hommes du Kremlin savent parfaitement que leur système est en crise (...). Ces textes ne sont pas pour leur usage personnel. (...) On ne doit plus considérer, comme le fait Henry Kissinger, les communistes russes comme des dirigeants de type 'idéologique', mais comme de parfaits cyniques » [Todd 1976, pp. 189-190].
C'est cette conclusion que rejette Lefort, parce qu'elle repose, à ses yeux, sur une « confusion dans l'analyse », pour qui l'échec de l'idéologie se traduirait par sa disparition pure et simple, alors que, note-t-il, même au point culminant de son ascension historique, « le pouvoir n'a jamais réussi à se subordonner la société entière à travers le Parti. La bureaucratie n'a jamais été réellement unifiée. Les divisions internes ne furent jamais abolies. L'idéologie, jamais efficace, même pour ceux qui s'en faisaient les plus fervents zélateurs, au point d'annuler l'expérience que les hommes (y compris les travailleurs dans la production) font de ce qui est réel et imaginaire, vrai et faux, juste et injuste. La critique du totalitarisme deviendrait fantasmatique, tout autant que l'apologie stalinienne du socialisme, si elle confondait les représentations dominantes, tout ce qui se diffuse sous l'autorité du Parti, et la réalité effective » [Lefort 1982].
Telle est, finalement, la question décisive que soulève Devant la guerre, et définit le différend où s'opposent Castoriadis et ses contradicteurs, au-delà des controverses stratégiques sur l'équilibre des forces : qu'advient-il d'un régime totalitaire, dont l'idéologie n'est plus que lettre morte, et n'apporte même plus ce semblant de justification rationnelle qui donnerait un sens à la soumission des sujets ? Ce régime peut-il se perpétuer par la force, ou se transforme-t-il, et de quelle façon ? Question que Castoriadis s’était déjà posée, en 1977, dans un article où il affirmait que le pouvoir lui-même, « la puissance et la gloire de l’Empire Russe, ou ailleurs celle de l’Empire Chinois, est en cours de devenir le principal ingrédient » de ce qui tient le rôle d’une idéologie, ce qui impose la question : « combien de temps un régime peut-il survivre dans le cynisme pur et simple ? » [QD, t 1, p. 656]. 
Ne serait-ce qu'en Chine, une telle question est toujours pertinente, quelle que soit la réponse qu’il faudra lui donner : il s'agit, là aussi, d'un pouvoir communiste, où le mot communisme ne désigne rien d'autre que le pouvoir incontrôlé d'un parti totalitaire, et n'a plus rien à voir avec les doctrines de Marx, la lutte des classes, ou l'émancipation de la classe ouvrière. Dans la Chine actuelle, comme dans la Russie de Brejnev, les communistes sont ceux qui se disent tels, c'est-à-dire les membres de l'appareil bureaucratique, lors même qu'ils s'adaptent à la mondialisation libérale, et peuvent inonder le marché planétaire de produits compétitifs, que n'aurait pu offrir l'industrie soviétique. Différence visible, le secteur militaire n'est pas plus performant que la production civile, ce qui exclut l'idée d'une stratocratie. Mais ici comme ailleurs, l'idéologie communiste est bien morte, résultat qui ne doit rien à la pénétration d'un quelconque libéralisme - culturel, politique, ou même économique - dans une société dont la cohésion apparente semble, comme en Russie, ne s’être ressourcée que dans l'imaginaire national-impérial.

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Published by jean-louis
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