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12 mars 2017 7 12 /03 /mars /2017 07:59

SIGLES
QMO 1-2 La question du mouvement ouvrier 1-2
QD 1 et 2 Quelle démocratie 1 et 2
SB La société bureaucratique
GTG Guerre et théories de la guerre
FF Fait et à faire
IIS L'institution imaginaire de la société
MI La montée de l'insignifiance
MM Le monde morcelé
SD Une société à la dérive

Chapitre I 
Un Grec moderne

Rien n’est plus faux que l’opinion, séduisante à première vue, qui fait de Castoriadis un nostalgique de la polis athénienne, et de cette fameuse liberté des Anciens que la pensée libérale, à la suite de Benjamin Constant, oppose volontiers à la liberté des Modernes. Il y a là, pour certains, un prétexte commode pour éluder toute discussion sur l’une des idées qu’il défend avec force, celle d’une démocratie directe, qui n’abandonne pas sa souveraineté à des élus échappant à tout contrôle. Idée toujours traitée comme un anachronisme, auquel les gens sérieux ne concèdent qu’une indulgence amusée, s’agissant d’un penseur dont Alain Renaut a pu dire, lors d’un colloque sur Mai 68, que son « enthousiasme pour Mai ne peut guère être séparé de sa fascination pour le modèle de la démocratie grecque » [Pouvoirs 1986, p. 88]. Ce qui revient à dire que ce Grec enthousiaste ne veut pas s’adapter aux réalités du monde contemporain, où la démocratie est représentative.
Remarquons tout d'abord que, dans un texte où il récuse la notion de miracle grec et les discussions, superficielles à ses yeux, qu'elle a pu susciter et qu'elle suscite encore, Castoriadis affirme que « toute l'histoire humaine est un miracle, et toute institution particulière d'une société particulière, toute société concrète qui s'institue accomplit un miracle. Car ni l'une ni l'autre ne sont réductibles à des explications : l'histoire humaine comme les différentes institutions de la société sont des créations authentiques » [Vernant 2000, p. 171]. Qu'il s'interroge aussi sur Ce qui fait la Grèce, et qui fait de la Grèce, nullement un modèle, mais un exemple qui nous aide à penser, à créer, notre propre avenir, n'implique aucune fixation sur la Grèce classique. A tous ceux qui lui prêtent un hellénocentrisme comparable à celui que personnifie Leo Strauss, Castoriadis répond : « Ceux qui croient que je m'inspire exclusivement ou essentiellement de l'histoire ancienne ne m'ont tout simplement pas lu. Ma réflexion n'a pas commencé avec la démocratie athénienne (...) mais avec le mouvement ouvrier contemporain » [FF, p. 73].
Si cette réflexion a commencé en Grèce, il s'agit de la Grèce des années 30 et 40, celle qui a connu tour à tour la dictature de Metaxas, l'invasion italienne, l'occupation allemande, et la résistance populaire, menée sous le contrôle du parti communiste. Castoriadis lui-même, né en 1922, est âgé de quinze ans quand il adhère aux jeunesses communistes, puis il découvre « le caractère réactionnaire du parti communiste, de sa politique, de ses méthodes, de son régime interne », ce qui va, dans un premier temps, le conduire « au trotskisme et à sa fraction la plus gauchiste qui menait une critique intransigeante aussi bien du stalinisme que des trotskistes droitiers » [QD1, p. 331]. Pendant la même époque, il poursuit à Athènes des études de droit, d'économie politique et de philosophie, et publie, en 1944, ses premiers travaux universitaires [réédités en 1988 sous le titre de Premiers essais (Protès dokimès)]. Ces publications nous apprennent que ce jeune marxiste s'était pris de passion pour l'œuvre de Weber : elles « comprenaient entre autres la traduction longuement commentée des 'Fondements méthodiques' de Economie et société et une 'Introduction à la théorie des sciences sociales' fortement influencée par Weber » [MM, p. 39].

[Encadré 2] Trotskisme et stalinisme

Stalinisme et trotskisme n'évoquent désormais qu'un souvenir lointain de la rivalité qui opposait, entre 1920 et 1940, les deux dirigeants russes qui se sont disputé la succession de Lénine : pour la plupart des historiens, le stalinisme n'est qu'une phase de l'évolution du régime soviétique, celle qui va de la mort de Lénine à celle de Staline, alors que le trotskisme persiste sous la forme d'une opposition marginale, qui dénonce les trahisons des bureaucraties réformistes. Dans la langue de bois du mouvement communiste, un réformiste n'est pas un militant ouvrier qui cherche à réaliser des réformes, c'est, comme Léon Blum, un social-démocrate légaliste, qui accepte d'exercer le pouvoir dans le cadre des institutions bourgeoises, et de se comporter comme un gérant loyal d'une société toujours capitaliste. Trotsky et les trotskistes ont longtemps qualifié les staliniens de centristes, ce qui, dans leur langage, voulait dire qu'ils occupaient une position intermédiaire, et par là même instable, entre le prolétariat révolutionnaire et les sociaux-traîtres acquis à la collaboration de classe. Mais en 1938, dans le Programme de transition où il justifie la fondation d'une Quatrième Internationale par la faillite du Komintern, autrement dit la Troisième Internationale, Trotsky déclare que celle-ci est « définitivement passée du côté de l'ordre bourgeois », puisqu'elle s'est alliée, sous prétexte de lutter contre le fascisme, à des partis bourgeois, avec lesquels elle s'apprête à gouverner. Trotsky, assassiné en 1940, n'a pas pu commenter la dissolution du Komintern par Staline, en 1943, ni la formation de gouvernements d'unité nationale, auxquels les communistes français ont pris part de 1944 à 1947. Mais les trotskistes y ont vu la confirmation éclatante des prophéties de leur leader, et n'ont pas voulu voir que, dans l'Europe orientale, des gouvernements de démocratie populaire - c'est-à-dire, en théorie, des gouvernements de coalition qui accordaient une place à des partis bourgeois - servaient de camouflage à l'installation de régimes aussi totalitaires que celui du Grand Frère russe. Quant au parti communiste, il importe assez peu de savoir s'il faut encore l’appeler stalinien : aucun des successeurs de Maurice Thorez n'a prétendu au titre de « meilleur stalinien de France », mais leur aggiornamento a ceci de troublant qu'ils ont pu, par exemple, renoncer à la dictature du prolétariat comme si c'étaient eux qui renonçaient à exercer la dictature, comme si prolétariat n'était qu'un nom de code pour dire le Parti : « Mais évidemment le PCF n'a jamais été partisan de la dictature du prolétariat : il a toujours été partisan de la dictature du PCF. Proclamer que l'on abandonne ce que l'on n'a jamais, en vérité, poursuivi, ce n'est que perpétuer la mystification. » [QD, t 1, pp. 647]. 
Il ne s’ensuit pas que communisme et fascisme puissent être identifiés sous l’étiquette floue du totalitarisme : « A peu de choses près, le nazisme dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit. Le communisme est condamné à dire une chose et à faire le contraire : il parle de démocratie et instaure la tyrannie, il proclame l'égalité et réalise l'inégalité, il invoque la science et la vérité et pratique le mensonge et l'absurdité. C'est pourquoi il perd très vite son emprise sur les populations qu'il domine. Mais c'est pourquoi aussi les adhérents au communisme, en tout cas avant son arrivée au pouvoir, sont mus par des motivations très différentes de celles des nazis. » [SD, p. 714]

Le moment décisif, qui va motiver sa rupture avec les conceptions trotskistes, est l'insurrection de décembre 1944 : elle démontre, à ses yeux, que les partis communistes ne sont pas devenus réformistes, et ne sont pas passés - comme l'a cru Trotsky - « du côté de l'ordre bourgeois », mais que la révolution qu'ils poursuivent n'est rien d'autre que leur propre dictature, substituée au pouvoir de la classe ouvrière.
Dans la Grèce de 1944, la situation intérieure était aussi favorable à l'établissement du pouvoir communiste que celle dont Tito, et les communistes yougoslaves, allaient tirer parti, malgré les concessions de Staline à Churchill. Dans un pays ruiné, où il ne subsistait rien des cadres d’avant-guerre, « la population, poussée par des conditions de vie épouvantables et par la cruelle oppression qu'exerçait l'armée allemande, allait vers le PC, qui connaissait un développement foudroyant (...) et installait son pouvoir total sur les régions les moins accessibles du pays et, après le départ des Allemands, sur la totalité du territoire à l'exception, et encore, de la place de la Constitution à Athènes » [QD, t 1, p. 331].
Bien que les communistes grecs aient d'abord accepté le retour à Athènes du gouvernement Papandréou (jusqu'alors réfugié au Caire sous la protection des Anglais), et qu'ils soient même entrés dans ce gouvernement, l'insurrection de décembre montrait que leur tactique n'était pas différente de celle que suivaient les communistes yougoslaves, peu soucieux des accords que Staline signait avec Churchill et Roosevelt : « Les masses se comportaient par ailleurs en infanterie passive du PC ; seul un délirant aurait pu croire qu'une fois le PC installé au pouvoir, ces masses, militairement encadrées, menées au doigt et à l'œil, sans aucun organe autonome ni velléité d'en former aucun, auraient 'débordé' le PC ; l'auraient-elles, par impossible, essayé, elles auraient été massacrées impitoyablement, les cadavres étant affublés des qualificatifs appropriés » [QD, t 1, p. 333]

[Encadré 3] Agis Stinas

Dès 1973, Castoriadis salue « la figure héroïque de quelqu'un que je ne peux pas encore nommer, et qui m'a rendu visible, dans des circonstances où la mort était de tous les jours et de tous les coins de rue (...) ce qu'est un militant révolutionnaire, et un politique dont la pensée ne reconnaît aucun tabou » [QD, t 1, p. 380]. Les éditions suivantes, parues après la chute des colonels grecs, mentionnent le nom de Stinas, mieux connu, désormais, grâce à l'édition française de ses Mémoires [Stinas 1990] préfacée par Michel Pablo, qui maintient la position de principe des trotskistes orthodoxes, ceux que Castoriadis qualifie de droitiers. Selon Pablo, « le mot d'ordre transitoire adéquat » devait être « Tout le pouvoir à l'EAM et à l'ELAS » - c'est-à-dire aux organisations de résistance contrôlées par le PC grec - et les trotskistes grecs « devaient axer leur ligne sur cette possibilité réelle, même s'il leur était difficile, sinon impossible par endroits, de participer individuellement à ces mouvements. Car il est vrai qu'une fois reconnus par les prétoriens de la direction stalinienne, ils risquaient leur vie ». Qu’il fût, pour les trotskistes, difficile, ou même impossible, de prendre part au mouvement, nous semble invalider la possibilité réelle invoquée par Pablo... 
Agis Stinas est le nom de guerre de Spiros Priphtis, mais la plupart du temps, quand il parle de lui, Castoriadis l’appelle Spiros Stinas. Ce pseudonyme, « Agis », vient tout droit de Plutarque : Agis et Cléomène, deux rois réformateurs, dans les Vies parallèles, sont égalés aux Gracques, et succombent comme eux.

Mais Churchill et Staline s'étaient bien mis d'accord sur un partage des zones d'influence, où chacun d'eux pourrait agir comme il l'entendrait, sans que l'autre s'en mêle : sur place, évidemment, les choses étaient moins claires, les communistes grecs pouvaient tenter d'agir comme les yougoslaves, sachant que le Grand Frère resterait spectateur, mais les approuverait en cas de réussite.
« L'insurrection de décembre 1944 a été battue - mais par l'armée anglaise », conclut Castoriadis : « Cette défaite était donc, si je peux dire, sociologiquement contingente : elle ne résultait ni du caractère intrinsèque du PC (qui n'aurait pas 'voulu' ou 'pu' s'emparer du pouvoir) ni du rapport des forces dans le pays (la bourgeoisie n'avait aucune force à lui opposer), mais de sa position géographique et du contexte international (accords de Téhéran, puis de Yalta). Si la Grèce était située mille kilomètres plus au nord - ou la France mille kilomètres plus à l'est - le PC se serait emparé du pouvoir à l'issue de la guerre, et ce pouvoir aurait été garanti par la Russie » [QD, t 1, p. 333]. 
Conclusion supplémentaire, impensable pour des trotskistes, les régimes qui s'établissent alors, dans la zone d'influence concédée à Staline, vont être identiques au régime russe, ce qui invalide la définition de Trotsky, pour qui l'URSS stalinienne était un Etat ouvrier dégénéré. Formule indéfendable, s'agissant de pays où le même régime n'est nullement issu d'une révolution ouvrière, mais de l'occupation militaire russe.
Les Mémoires d'Agis Stinas nous apprennent que Castoriadis, au début de 1945, soutenait au contraire « que l'action politique du groupe était incompatible avec la théorie de l'Etat ouvrier dégénéré, et qu'il fallait qu'il la rejette ». Position qui, au début, reste minoritaire : « Mais l'ensemble du groupe ne se rangea à cette thèse qu'en septembre 1947 » [Stinas 1990, p. 289]. Castoriadis lui-même a souvent rappelé l’importance de cet épisode, qui lui a fait concevoir une idée-mère de sa pensée politique, l'autonomie des masses : dans la Grèce de 1944, « le parti communiste, le parti stalinien, essaie de s'emparer du pouvoir. Les masses sont avec lui. Les masses sont avec lui, donc : ce n'est pas un putsch, c'est une révolution. Mais ce n'est pas une révolution. Ces masses sont menées par le parti stalinien au doigt et à l'œil : il n'y a pas création d'organismes autonomes des masses - d'organismes qui ne reçoivent pas leurs directives de l'extérieur, qui ne sont pas soumises à la domination et au contrôle d'une instance à part, séparée, parti ou Etat » [DH, p. 413, voir aussi MI, pp. 82-83, et SD, pp. 27-28]. L'analyse est conforme aux enseignements de Trotsky, pour qui la révolution russe est l'œuvre des Conseils ouvriers, ou Soviets, qui surgissent en 1905, et renaissent en 1917, indépendamment des partis, bolchevik, menchevik ou socialiste-révolutionnaire, lesquels ne dirigent la révolution que dans la mesure où ils deviennent, à tel ou tel moment, hégémoniques dans les Soviets. Il ne reste plus rien de la révolution, quand les Soviets ne sont plus qu'une façade, et qu'un parti unique confisque le pouvoir. Mais dès qu'on se demande, en style racinien, comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé, il faut remettre en cause le rôle de Trotsky, et les incohérences des conceptions trotskistes, ce que va faire, en 1948, un texte lumineux de Claude Lefort, qui exprime la position commune aux fondateurs du groupe Socialisme ou Barbarie [Lefort 1978, pp. 33-58]. 
Castoriadis, alors, s'est établi en France, où il arrive en décembre 1945, grâce à une bourse accordée par l'Ecole française d'Athènes, afin de préparer une thèse de doctorat, « dont le thème était que tout ordre philosophique rationnel aboutit, de son propre point de vue, à des apories et à des impasses ». Il va donc fréquenter quelque temps la Sorbonne, mais il s'en lasse vite : « dès 1942, la politique s'était avérée trop absorbante et j'ai toujours voulu mener l'activité et la réflexion politiques sans y mêler directement la philosophie au sens propre du terme. C'est comme idées politiques, non pas philosophiques, qu'apparaissent dans mes écrits l'autonomie (1947, 1949), la créativité des masses, ce que j'aurais appelé aujourd'hui l'irruption de l'imaginaire instituant dans et par l'activité d'un collectif anonyme » [FF, p. 21]. 
L'abandon de ses études le conduira bientôt à travailler comme économiste à l'OECE [plus tard OCDE]. Entre-temps, il rejoint les trotskistes français du PCI [Parti Communiste Internationaliste], et prend part aux débats préparatoires du deuxième Congrès Mondial de l'Internationale trotskiste. La question de la nature de l'URSS est alors relancée par le vaste bouleversement géopolitique qui a fait de la Russie soviétique, perçue auparavant comme une citadelle assiégée, la première puissance militaire en Europe, dont le régime est sorti renforcé d'une guerre mondiale, contrairement aux prévisions de Trotsky, elles-mêmes fondées sur sa conception du régime bureaucratique. La bureaucratie, selon lui, ne tirait son pouvoir que de l'antagonisme persistant entre la classe ouvrière et les forces bourgeoises et petites-bourgeoises qui tendaient à la restauration du capitalisme : elle pourrait jouer un rôle bonapartiste d'intermédiaire entre les classes opposées, aussi longtemps que l'issue du conflit resterait incertaine. Mais, dans les conditions de la guerre mondiale, le régime russe ne pourrait se maintenir que par l'entrée en lice de la classe ouvrière, qui ne pourrait chasser l'envahisseur nazi qu'en se débarrassant des bureaucrates staliniens. 
« Si cette guerre provoque - disait Trotsky en 1939 -, comme nous le croyons fermement, la révolution prolétarienne, elle entraînera inévitablement le renversement de la bureaucratie en URSS. et la résurrection de la démocratie soviétique, sur des bases économiques et culturelles infiniment plus hautes qu'en 1918. Dans ce cas la question de savoir si la bureaucratie stalinienne est une 'classe' ou une excroissance sur l'Etat ouvrier se résoudra d'elle-même ». 
Dans le cas contraire, ajoutait-il, « L'incapacité du prolétariat à prendre en mains la direction de la société pourrait effectivement dans ces conditions mener à l'émergence d'une nouvelle classe exploiteuse issue de la bureaucratie bonapartiste et fasciste. Ce serait, selon toute vraisemblance, un régime de décadence, qui signifierait le crépuscule de la civilisation (...) Nous serions alors contraints d'admettre que la rechute bureaucratique n'a pas été due à l'arriération du pays et à l'encerclement capitaliste mais à l'incapacité organique du prolétariat à devenir une classe dirigeante. Il faudrait alors établir rétrospectivement que dans ses traits fondamentaux l'URSS actuelle est le précurseur d'un nouveau régime d'exploitation à l'échelle internationale » [Trotsky 1972, pp. 109-110].
Ce qui n'est, chez Trotsky, qu'une hypothèse improbable devient, après la guerre, la thèse qui s'impose aux yeux de Castoriadis, et qu'il défend dès août 46, lors des premières discussions où il va rencontrer Claude Lefort et d'autres militants critiques, avec qui il va constituer la tendance Socialisme ou Barbarie, dont le tout premier texte annonce la couleur : « Sur le régime et contre la défense de l'URSS » [2015, p. 589-598]. 
Bien que, dès ce moment, la rupture soit consommée avec l'idéologie du trotskisme, les militants de S ou B ne quitteront la Quatrième Internationale qu'en 1948, et continueront d'être qualifiés de trotskistes, par un facile contresens, notamment sous la plume de Sartre et de ses proches : en 1955, dans sa réplique aux Aventures de la dialectique, « Merleau-Ponty et le pseudo-sartrisme », Simone de Beauvoir identifie « Lefort » et « les trotskistes » [Beauvoir 1955, pp. 219-227]. Nous le verrons plus tard, même Raymond Aron qualifiait de trotskiste la conception qui faisait du régime russe une nouvelle forme d'exploitation capitaliste.

[Encadré 4] L’idée de barbarie

Socialisme ou barbarie, la formule renvoie au début du Manifeste communiste, où Marx dit que la guerre des classes « finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte », alternative que semble bien illustrer la chute de l’empire romain, submergé sous l’invasion de peuples barbares.
Barbare, dans ce cas, n’a pas le même sens que dans le premier texte où apparaît ce mot, et où il s’applique aux peuples qui ne parlent pas grec : l’Histoire d'Hérodote, où l'historien déclare avoir entrepris son enquête « afin que le temps n'abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l'oubli ». Thucydide rappelle que ce mot est absent des poèmes homériques, où il n'est pas plus question de Grecs que de Barbares, mais seulement de peuples que le poète nomme Phrygiens et Achéens. Hérodote, bien sûr, n'a pas inventé le mot barbaros, qu'il a dû prendre dans le langage parlé, mais ce mot n'apparaît qu'à l'époque où se constituent les deux blocs qui s'affrontent lors des guerres médiques, l'empire de Cyrus, et la coalition grecque. Le mot barbaros, dans ce contexte, bien loin de s’appliquer à des peuples arriérés, incultes ou sauvages, s’applique à tous les peuples qu’avait soumis l'empire perse, y compris les Egyptiens, dont Hérodote parle avec une admiration mêlée d'envie, qu'on pourra retrouver dans le Timée de Platon. Ces non-Grecs ne sont pas des non-civilisés, pas plus qu'ils ne le sont aux yeux de Thucydide, de Platon, ou même d'Aristote. Même si, chez Sophocle, le devin Tirésias évoque «une clameur confuse d'oiseaux, qui criaient avec une ardeur funeste, aussi inintelligibles que des barbares», et même si on rapproche - ainsi que le suggèrent, dans leur édition d'Héraclite, Jean Bollack et Heinz Wismann - le grec barbaros et le latin balbus, qui signifie bègue et se retrouve dans le verbe balbutier, le parler des Barbares n’est pas un gazouillis, ni le babil d’un nourrisson. Mais s’il fallait nous rassurer, l’histoire nous apprend que les Grecs et les Perses pouvaient parler entre eux, négocier et s’entendre, et que de nombreux Grecs, bannis de leurs cités, ont trouvé un asile à la cour du Grand Roi. 
Sur un tout autre plan, clairement politique, des auteurs aussi importants que tardifs, comme Euripide et Aristote, ont prétendu que les Barbares étaient, par leur nature, destinés à l’esclavage, et que les Grecs étaient en droit de les soumettre, eux qui étaient, par nature, de libres citoyens... Mais on sait qu’Alexandre s’est bien gardé de suivre les conseils d’Aristote, sachant qu’ils n’exprimaient qu’un mauvais jeu de mots, car le mot grec que nous traduisons par esclave peut désigner aussi les sujets d’un monarque, si haut placés soient-ils dans l’ordre hiérarchique : c’est ainsi, par exemple, que dans l’éloge funèbre qu’il consacre au jeune Cyrus, Xénophon peut dire à la fois qu’il était un doulos - mot qu’il est, dans ce cas, absurde et saugrenu de rendre par esclave - et «l’homme le plus royal et le plus digne de régner» parmi tous les Perses qui vécurent après Cyrus l’Ancien... [Anabase, livre I, chapitre 9 ; et dans ce même ouvrage, l’esclavage au sens strict est dénommé par d’autres mots, comme pais, ou andrapodon] Mais il faut attendre Plutarque, qui vit sous la tutelle de l'empire romain, pour que le mot barbaros exprime en langue grecque une pensée romaine. Quand la pax romana sera censée régir tous les peuples civilisés, parcere subjectis et debellare superbos (épargner ceux qui se soumettent et rejeter hors du limes ceux qui osent tenir tête à l’ordre impérial), alors le mot barbare prendra le sens péjoratif qui est resté le sien dans l’usage moderne, jusque dans la formule Socialisme ou barbarie... Mais en toute logique, si barbarie s’oppose à civilisation, ce mot ne peut plus désigner un peuple ou une race, il ne peut s’appliquer qu’à telle ou telle façon d’agir ou de penser - qui n’épargne aucun peuple, et peut s’emparer des esprits, dans des pays de très vieille et haute culture : Français et Allemands, Espagnols et Italiens sont bien placés pour le savoir. 


Socialisme ou Barbarie

Rétrospectivement, la revue publiée de 1949 à 1965 par le groupe Socialisme ou Barbarie semble occuper une place parmi les revues intellectuelles qui paraissent à cette époque : Critique, Esprit, les Temps Modernes, et se distingue surtout par sa lucidité précoce à l'égard du communisme stalinien, que les autres revues traitent avec bienveillance. Comme l'explique Philippe Gottraux, dont l'enquête prolonge une étude d'Anna Boschetti [Boschetti 1985], c'est là une illusion, que conforte après coup l'audience obtenue, à partir des années 70, par les principaux animateurs de S ou B, Lefort, Castoriadis, Lyotard et Mothé. Dans les années 50, S ou B n'est visible que dans le champ politique radical, le groupe et sa revue s'adressent aux militants révolutionnaires qui gravitent autour du trotskisme, du bordiguisme et des courants conseillistes inspirés par Pannekoek. Hors du microcosme gauchiste, ils ne se font entendre que grâce aux articles qu'écrit Lefort dans les Temps Modernes, comme L'affaire Kravchenko et La contradiction de Trotsky. Malgré la protection que lui accorde Merleau-Ponty, certains articles de Lefort ne paraissent d'ailleurs qu'avec un chapeau introductif, précisant que la revue n'est pas engagée par la position de l'auteur (Dans L'affaire Kravchenko, la rédaction des Temps Modernes n'admet pas que l'URSS joue le rôle de l'accusée). Puis, en 1953, Lefort critique Les communistes et la paix, série d'articles où Sartre, jusqu'alors très distant à l'égard du PC, s'installe dans le rôle d'un compagnon de route. 


«Un petit machin de rien du tout»

Dans sa biographie de Sartre, Annie Cohen-Solal fausse la perspective quand elle évoque « la place spécifique de Sartre, isolé, au milieu de tous les courants crypto- ou para-communistes des années d'après-guerre », « les dialogues de Sartre avec des groupes qui croisaient dans les mêmes eaux que les siennes », et ses « polémiques (...) avec des groupes comme Arguments, comme « Socialisme ou Barbarie » ; avec des individus comme Edgar Morin, Kostas Axelos, Cornelius Castoriadis ou Claude Lefort » [Cohen-Solal 1985, p. 579 dans la collection folio]. Sartre, en réalité, n'a jamais dialogué, ni même polémiqué avec les interlocuteurs qu'elle mentionne, et c'est tout naturel, compte tenu de l'hégémonie qu'il exerçait alors dans le champ intellectuel, où il n'avait pas de rivaux. Sa Réponse à Lefort, publiée à la suite du texte incriminé, est moins une réponse qu'un rectificatif, où le directeur des Temps Modernes remet à sa place - en même temps qu'il lui signifie son congé - un collaborateur dont il est mécontent. Ce rectificatif n'appelait aucune réponse, il devait clore le débat. Le texte par lequel lui répondra Lefort, De la réponse à la question, paraîtra un an plus tard, dans la rubrique « correspondance », et il restera sans réponse. La description du champ des revues, que présente Anna Boschetti, éclaire l'épisode, et nous aide à comprendre que si on parle, après coup, de dialogues et de polémiques entre Sartre et d'autres penseurs, c'est parce que, plus tard, dans une tout autre configuration du champ intellectuel, certains fidèles de Sartre, alors proches du gauchisme soixante-huitard, ont vu dans Socialisme ou Barbarie un interlocuteur acceptable, avec qui Sartre aurait dû débattre, au lieu de perdre son temps avec les intellectuels communistes, Hervé, Garaudy, ou Kanapa. Quand ils le disent à Sartre, celui-ci leur répond que, certes, « il aurait fallu un mouvement à la gauche du PC », mais que « nous [l'équipe des Temps Modernes] étions tentés de prendre l'idéologie du PC pour la pensée ouvrière, parce que, à l'époque, en 50-55, il n'y en avait pas d'autre (...), parce qu'il n'y avait rien à gauche du PC. A l'époque, la situation était bloquée. La classe ouvrière était en reflux, jusque vers 65, et le PC se durcissait et se bloquait » [Sartre 1974, pp. 37-41]. Quant au groupe Socialisme ou barbarie, «c'était une chapelle réunissant une centaine d'intellectuels et quelques ouvriers dont ils étaient très fiers : ils avaient 'leurs' ouvriers (...) Mais ce n'était qu'un petit machin de rien du tout!» [Sartre 1976, pp. 181-183].
Cette appréciation réaliste du poids respectif des partenaires nous rappelle que, pour Sartre, il ne s'agissait pas d'un dialogue entre intellectuels, mais d'une alliance tactique, «sur des points précis et limités», entre deux poids lourds : un poids lourd de la politique, le PCF, et un poids lourd du monde intellectuel, Sartre lui-même et sa revue - avec l'ambition de fonder « une gauche indépendante et en liaison avec le PC ». Mais s'agissant de réalisme, un petit machin de rien du tout n'avait pas tort de lui objecter que « pour qu'une 'gauche indépendante' se forme dans la réalité, il faut que des gens, et des ouvriers en premier lieu, y adhèrent. Pour qu'ils y adhèrent plutôt qu'au PC, il faut que des raisons les opposent à ce dernier. Et il faut qu'il s'agisse de raisons fondamentales, non de nuances ou de cheveux coupés en seize ». Dès lors que Sartre admet que les partis communistes ont raison de présenter l'URSS comme un Etat ouvrier, « les critiques adressées à leur politique deviennent secondaires et même gratuites (...) Une organisation indépendante ne pourra donc se former qu'à condition de pouvoir montrer que les divergences qui la séparent du stalinisme sont fondamentales, c'est-à-dire concernent la nature même du stalinisme, en URSS et ailleurs. (...) Dans ces conditions, pourra-t-elle être 'en liaison avec le PC' ? Il est ridicule même de se poser la question » [QMO, t 1, p. 61]. Sartre, bien entendu, n'a pas voulu entrer dans cette polémique : il faudra attendre 1957, après les révoltes de Poznan et de Budapest, pour que les Temps Modernes débattent, un court instant, avec Socialisme ou Barbarie [cf. Lefort 1978, pp. 236-268].
Quant à Sartre lui-même, il se contentera de faire allusion à des « anciens trotskystes » qui, horresco referens, réduisent les « faits hongrois » à une « agression soviétique contre la démocratie des Conseils ouvriers » [Sartre 1960, p. 26] : rappelons-le pour ceux qui veulent encore croire que Sartre a défendu les insurgés hongrois. 
 

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Published by jean-louis
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